ÉTUDE DESCRIPTIVE DES IMAGES VERBALES AUDITIVES
Les auditifs.
Lorsque nous nous abandonnons au cours de nos réflexions, les idées se présentent à notre esprit, soit sous forme d'images concrètes , et alors nous voyons , nous touchons, nous sentons mentalement les objets, soit sous forme d'images verbales, et ces images, chez la plupart d'entre nous , revêtent principalement la forme d'images verbales auditives. Rivarol * avait reconnu le fait et l'avait fort bien exprimé dans cette phrase, écrite il y a plus d'un siècle : « Que dans la retraite et dans le silence le plus absolu, un homme entre en méditation sur les sujets les plus dégagés de la matière, il entendra toujours au fond de sa poitrine une voix secrète qui nommera les objets à mesure qu'ils passeront en revue. » N. Gueneau de Mussy 2 a reproduit la même idée en la modernisant : « C'est par l'oreille, dit-il, que
1. Rivarol, De l'Universalité de la langue française, sujet proposé par l'Académie de Berlin en 1783, publié à Paris en 1797, pp. 13, 14.
2. N. Gueneau de Mussy, Contribution à l'étude pathologique de l'amblyopie aphasique. (Recueil d'ophthalmologie, 1879, p. 129.)
nous recueillons les notions les plus importantes et les plus nombreuses ; celles même que nous recevons par la vue, en passant du concret à l'abstrait, revêtent la forme de sons. Nous pensons avec le souvenir des mots parlés. » Pour peu qu'on veuille se donner la peine, en se plaçant dans les conditions que nous allons préciser, de s'observer attentivement , on arrivera aisément en général , et sauf cas exceptionnel , à se convaincre du rôle capital que jouent, chez la plupart d'entre nous, durant la réflexion, les représentations auditives ver-, haies. Nous entendons en effet les mots qui expriment notre pensée, comme si une voix intérieure parlait délicatement à notre oreille. C'est là certainement ce qu'a ' voulu dire M. de Bonald lorsqu'il a écrit la phrase bien connue : « L'homme pense sa parole (c'est-à-dire l'entend mentalement) avant de parler sa pensée. »
Frappés des remarquables analogies que présente avec la parole extérieure , la succession , dans l'esprit , au cours de la pensée, des images verbales auditives, quelques auteurs ont donné à cet enchaînement d'images le nom de parole intérieure. Le mot est assez heureux. Toutefois il n'est pas très juste de l'appliquer exclusivement aux représentations auditives. Nous verrons plus loin qu'on pourrait s'en servir avec exactitude pour désigner certaines représentations motrices. Quoi qu'il en soit, ce mot a un sens aujourd'hui consacré par l'usage qu'en ont fait certains écrivains. Nous respecterons la signification convenue du mot, bien qu'elle puisse être tenue pour fort peu respectable. Il reste donc bien entendu que l'expression parole intérieure, dont nous aurons plus d'une fois à nous servir, n'est pas synonyme de langage intérieur. Le langage intérieur comprend à la fois les représentations auditives, visuelles et motrices, tandis que la « parole intérieure » désigne seulement l'audition mentale verbale.
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La connaissance de la parole intérieure, de ses caractères, de ses modifications possibles, physiologiques ou pathologiques, présente, on le verra, un très grand intérêt et Ton s'étonne que ce phénomène ait été si longtemps méconnu ou au moins négligé par les psychologues. L'histoire de la représentation auditive des mots, en tant qu'opération mentale précédant le langage extérieur et en constituant chez beaucoup de gens Tune des conditions, est en réalité toute moderne. A peine trouve-t-on dans les ouvrages du xvn e siècle, la Logique de Port-Royal par exemple, ou les Œuvres de Bossuet, quelques passages s'y rapportant. C'est à des philosophes de ce siècle , à de Bonald *, à de Cardaillac 2 , qu'on doit de s'en être occupés. Récemment M. V. Egger 3 a publié sur le sujet, un livre des plus instructifs , où la question de la parole intérieure est traitée , dans des vues un peu exclusives, mais avec un grand savoir.
Pour observer avec fruit la parole intérieure et la pouvoir considérer sous ses aspects variés, il est nécessaire de se placer dans certaines conditions. La méthode de l'observation interne est ici , il va sans dire, l'unique méthode à laquelle il soit possible de recourir. M. Egger, pour des raisons qu'il serait trop long de développer, et qui n'offriraient d'ailleurs que peu d'intérêt dans l'espèce, recommande l'observation de mémoire de préférence à l'observation immédiate. Celle-là échapperait, à coup sûr, à certaines objections qu'on a pu faire à l'autre , mais chez le plus grand nombre d'entre nous, qui ne s'observent que par accident, elle présente
1. De Bonald , Législ. prim. Dissertations. Recherches. Adrien Leclère, 1853 et 1857.
2. De Cardaillac, Études élémentaires de philosophie, 2 vol. 1830.
3. V. Egger, la Parole ultérieure, essai de psychologie descriptive. Paris, Germer Baillière et C^, 1881.
d'insurmontables difficultés. Au reste, l'observation du moment présent ou observation de conscience, comme on rappelle dans le langage de l'école, cesse d'être passible des reproches qu'on lui a adressés, lorsqu'on l'utilise simplement pour préciser les caractères subjectifs de la parole intérieure.
Cette observation de conscience peut être faite dans des circonstances très diverses. L'une des plus favorables est le cas d'idéation active et consciente. L'état de rêverie, dans lequel nous sommes peu maîtres de nos pensées et de nos réflexions, n'est pas très propre à l'observation intérieure. On choisira donc de préférence le moment de la pensée calme, dans le silence du cabinet. Il est une autre situation cependant dans laquelle la parole intérieure se révèle à nous avec assez de netteté : « C'est le soir, dit M. Egger, quand la lampe est éteinte, quand nous avons renoncé pour un temps à l'activité réfléchie, à l'intelligence raisonnable, à la conscience ; nous avons abdiqué , nous demandons à jouir du repos; mais le sommeil réparateur se fait attendre ; tourmentés par l'insomnie, nous ne pouvons faire taire notre pensée ; nous l'entendons alors, car elle a une voix, elle est accompagnée d'une parole intérieure, vive comme elle, et qui la suit dans ses évolutions ; non seulement nous l'entendons , mais nous l'écoutons, car elle est contraire à nos vœux, à notre décision, elle nous étonne, elle nous inquiète ; elle est imprévue et ennemie ; nous cherchons à la combattre, à la calmer, à la détourner, pour l'éteindre, sur des objets différents. »
La parole intérieure s'accuse aussi pendant la lecture à voix basse. Dans ce cas l'image visuelle du mot éveille en général l'image auditive. « Un coup d'œil jeté sur un mot, dit Herzen, suffit pour que l'oreille reproduise subjectivement cette sensation qu'occasionnent les
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ondes sonores de la voix. Chacun peut observer qu'en lisant des yeux on entend intérieurement le son des paroles que Ton voit. » Quand nous écrivons, la parole mentale est encore là. C'est elle qui dicte. Il n'y a pas en effet d'écriture sans parole. « La parole dicte, la main obéit ; or, la plupart du temps, quand nous écrivons, il n'y a d'autre bruit perçu que celui de la plume qui court sur le papier ; la parole qui dicte ne s'entend pas ; elle est réelle pourtant ; mais le bruit qu'elle fait, ce n'est pas l'oreille qui l'entend, c'est la conscience qui le connaît ; il n'agite pas l'air qui nous entoure, il reste immobile encore ; ce n'est pas la vibration d'un corps, c'est un mode de moi-même. Ce bruit est vraiment une parole ; il en a l'allure, le timbre, le rôle ; mais c'est une parole intérieure, une parole mentale, sans existence objective, étrangère au monde physique, un simple état du moi, un fait psychique. » (V. Egger.) 11 en est de môme lorsque nous parlons à haute voix. Si le langage est rapide, non interrompu, les mots se suivent et s'enchaînent automatiquement, et la parole intérieure' n'est pas remarquée. Lorsque, au contraire, nous parlons avec lenteur, quand le discours présente des intervalles et des suspensions , au moment de ces suspensions, la parole intérieure se fait entendre, elle joue en quelque sorte le rôle de souffleur, elle dicte les mots qui vont suivre. « Quand nous parlons à haute voix, dit de Cardaillac 1 , nous répétons ce que nous dicte à mesure la parole intérieure ; quand nous nous taisons, elle prépare à l'avance nos discours à venir. »
Dans certains cas, exceptionnels je crois, le bruit, une excitation confuse de l'organe de l'ouïe paraissent favorables au rappel des images auditives. M. Pau-