‹ Le Langage intʹerieur et les diverses formes de l'aphasieChapitre 17 sur 68 · De Cahuaillac, /oc. cit · texte numérisé non relu

De Cahuaillac, /oc. cit

lhan 1 , qui fait cette remarque, observe que le bruit d'une chute d'eau ou d'un train de chemin de fer rend, chez lui, beaucoup plus facile la représentation mentale d'une mélodie. Un fait, cité par cet auteur, et qu'il emprunte aux œuvres de Tourgueneff , bien qu'un peu spécial, met en relief cette tendance de certaines images auditives à se raviver sous l'influence d'un bruit ou d'un son. M. Paolofsky, poursuivi comme nihiliste, était en prison. « Pendant le jour, dit ce dernier, je courais de côté et d'autre dans ma cellule, mes pantoufles criaient; ce bruit, par une bizarrerie inexplicable, me- rappelait les refrains de chansons obscènes que j'avais entendu vociférer par les ivrognes attardés dans la rue. Je m'efforce de penser à autre chose... En vain je tâche de faire cesser le dégoût que j'éprouve, je veux me persuader que ces chants ne sont que grotesques, naïfs peut-être... Mais tout à coup une voix de fausset aiguë et fôlée en môme temps me les crie aux oreilles, en ao centuant avec ironie les passages les plus ignobles... Je jetais mes pantoufles de côté avec fureur et me mettais à courir pieds nus sur les dalles froides du plancher. Ceci faisait passer les hallucinations de l'ouïe. » Hallucinations î le mot est juste. Mais nous allons voir que l'hallucination de l'ouïe n'est que le degré le plus élevé de la représentation mentale auditive.

Après avoir passé en revue les conditions dans lesquelles se manifeste la parole intérieure, nous avons à étudier ses caractères.

On a pensé que la meilleure façon de donner une idée juste de celle-ci, était de la comparer à la parole extérieure ; et Ton s'est efforcé de faire ressortir les analogies et les dissemblances qui existeraient entre les

1. Paulhan, le Langage intérieur. (Revue philosophique, janvier J8C6, p. :ii.)

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deux paroles. La parole intérieure, a-t-on dit, constitue une imitation plus ou moins exacte de la parole extérieure. Elle a de celle-ci le timbre, le rythme , l'intonation. Elle est seulement plus faible, plus monotone, plus rapide. Bref! la parole extérieure est ce qu'on appelle un état fort, tandis que la parole intérieure est un état faible. Une semblable comparaison est fondée sans doute à quelques égards, car elle permet de se faire de la parole intérieure, observée dans certaines conditions , une idée assez exacte^ Mais on se tromperait, si l'on prétendait s'en servir pour établir entre la parole intérieure et la parole extérieure une analogie de nature. Or entre ces deux modalités de la parole , il y a toute la distance qui sépare un phénomène centripète d'un phénomène centrifuge, un fait de sensibilité et de mémoire sensorielle, d'un fait de motricité et de mémoire motrice. D'autre part, n'envisager parmi les images verbales auditives que celles qui rappellent par leurs caractères notre propre parole, c'est négliger toute une catégorie de représentations mentales, qui pour avoir, je le veux bien, moins d'importance que les premières, méritent cependant d'être étudiées avec soin.

L'audition mentale, en somme, est susceptible de nous faire percevoir sous forme d'images, c'est-à-dire de sensations conservées et plus ou moins affaiblies, toute la série des bruits, des sons, des mots que nous avons antérieurement entendus. Les images tonales des bruits et môme des sons n'ont pas ici à nous préoccuper, car elles n'ont que des rapports dérivés et lointains avec la fonction du langage. Les images des sons musicaux , toutefois, confinent d'assez près à celles des mots ; mais elles ne s'identifient pas avec elles. Elles peuvent se fixer en grand nombre dans des cerveaux qui sont d'ailleurs incapables de retenir les images \w\\to. \W <^\

pas exceptionnel de rencontrer des idiots et des microcéphales chez lesquels les représentations de mots sont rares ou à peu près nulles, et qui cependant sont doués d'un certain sens musical. Chez un grand nombre d'enfants, les images de sons musicaux s'installent avant celles des mots. Beaucoup chantent avant de savoir parler. Il en est môme chez qui les représentations des sons s'organisent avec une facilité étonnante. Reyer rapporte le cas d'un enfant de 9 mois, qui répétait exactement les notes jouées sur le piano. L'enfant de Stumpf montait régulièrement la gamme en chantant, à l'âge de 14 mois. Le fils d'un compositeur , Dvorak (de Prague), à l'âge d'un an, chantait, avec sa nourrice, la marche de Fatinitza. A un an et demi, il chantait des mélodies de son père , que celui-ci accompagnait au piano *.

Il semble donc que dans l'organisation successive des images auditives, les images des sons musicaux viennent immédiatement après celles des bruits ou des sons ordinaires, avant celles des mots. Si l'ordre de stratification est tel, on ne s'étonnera pas que certains aphasiques aient conservé la faculté de chanter, puisque, d'après la loi qui préside à la dégradation de la mémoire, les dernières acquisitions sont les premières à disparaître.

Mais revenons au langage proprement dit, c'est-àdire aux images auditives verbales. Nous avons à envisager ces images à deux points de vue." Nous allons rechercher d'abord quels sont leurs caractères propres et leur nature, suivant leur origine, puis nous étudierons le rôle personnel du cerveau d;iiis la conservation de ces représentations , c'est-à-dire les variétés que

1. A. Kast, Ueber Stœrungen des Gesangs und des musikalischen Gefiœrs ôei Aphasischen^ iii AerztUch lntelViçeushiaU , n<> 44, 1885.

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présentent, chez les divers individus, les images auditives relativement à leur vivacité et au degré de leur fixité:

Comme la voix que nous entendons le plus souvent est la nôtre, la parole intérieure revêt d'ordinaire les caractères de notre propre parole, son timbre et son rythme. « Ma parole intérieure, dit M. Egger *, est l'imitation de ma voix... La parole intérieure est comme une parole, et ma parole intérieure est comme ma parole. » C'est en effet ce qui a lieu souvent, mais non toujours. Lorsque notre parole intérieure reproduit des phrases qui ont été prononcées ou même sont supposées avoir été prononcées par des personnes étrangères, il est rare que l'image auditive revête le timbre et les caractères de notre parole à nous.

Le fait a, lieu tout au plus lorsqu'il s'agit d'un mot prononcé par quelqu'un que nous n'avons jamais entendu. Quand j'analyse les caractères de l'image auditive qu'éveillent, chez moi, ces mots : « L'Empire c'est la paix, » j'entends les mots comme si ma propre voix les prononçait. C'est que je n'ai jamais entendu la voix de Napoléon, et ne me suis pas habitué à prêter à ce dernier une voix de convention. Il peut en être autrement pour la parole d'orateurs que nous n'avons jamais ouïs, mais auxquels nous sommes accoutumés à supposer un timbre de voix spécial. Quand je réfléchis à cette phrase : « La République sera conservatrice ou elle ne sera pas, » j'entends un murmure qui n'a plus les caractères de ma propre voix, mais ceux de la parole imaginaire que j'ai pris l'habitude d'attribuer à M. Thiers. Si maintenant nous nous représentons des mots prononcés par une personne bien connue de nous, dont la parole a souvent frappé notre oreille, vivement

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