‹ Le Langage intʹerieur et les diverses formes de l'aphasieChapitre 18 sur 68 · V. Eggeb, loc. cit., p · texte numérisé non relu

V. Eggeb, loc. cit., p

et fréquemment impressionné notre cerveau , ces mots retentissent à notre esprit avec le rythme, l'accent, le timbre que nous sommes accoutumés de trouver à la parole de la personne qui les dit. Tout le monde a pu se rendre compte du fait. Au sortir du théâtre ne sommesnous pas obsédés souvent par l'image auditive qu'ont laissée chez nous de jolis vers ou une belle tirade, débités par un acteur favori ? Or ces vers ou cette tirade, nous les entendons comme il y a un instant, lorsque nous étions assis dans notre stalle. L'acteur, il est vrai, débite maintenant à voix basse, mais cette voix a les mêmes caractères qui nous avaient charmés tout à l'heure.

M. Egger, qui ne méconnaît pas ces faits, nous semble ne pas leur avoir attribué toute l'importance qu'ils méritent. Préoccupé surtout d'établir un parallèle entre la parole intérieure et l'extérieure, il ne s'est pas, à notre sens, suffisamment pénétré de ce fait que le bagage de la parole intérieure est constitué parla collection des images auditives verbales, quelles qu'elles soient, qui ont pris racine dans notre cerveau. M. Egger a raison, lorsqu'il dit que la parole intérieure impersonnelle, celle dont nous venons de parler, n'est pas la parole intérieure la plus fréquente ; il nous semble avoir tort lorsqu'il avance qu'elle n'est pas la vraie. Elle est la* vraie au même titre que la parole intérieure personnelle.

En résumé, l'audition mentale consiste dans la résurrection des sensations auditives perçues par notre cerveau et retenues sous forme d'images. Comme ces sensations sont de différents ordres, sensations de bruits, de sons musicaux , de mots , il y a une audition mentale des bruits, des sons musicaux, des mots. On pourrait appeler cette dernière Y audition mentale verbale. C'est elle qu'on désigne aussi commm(im^\ <Vvv w<\m

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de parole intérieure. L'audition mentale verbale emprunte ses éléments ' constitutifs à la collection des images auditives de mots que nous avons acquises, et ces images auditives ont des caractères très différents suivant la nature de la sensation dont elles constituent le résidu.

Nous avons eu en vue jusqu'à présent l'étude des caractères des représentations auditives basés sur la nature de la sensation productrice. Mais ce n'est là qu'un côté secondaire, dans l'histoire de l'audition mentale. Ce qu'il importe maintenant de bien mettre en relief, c'est la différence de réaction des divers cerveaux en présence de sensations auditives analogues. Trois points sont ici à envisager successivement : 1° la facilité avec laquelle le cerveau retient la sensation sous forme d'image ; 2° l'adhérence de cette image, c'est-à-dire la durée de sa persistance, alors qu'elle n'est pas rajeunie par des sensations nouvelles ; 3° enfin la vivacité fort variable des représentations auditives.

J'insisterai peu sur les deux premiers points. C'est un fait bien connu qu'il y a des différences profondes entre les diverses personnes, au point de vue de la mémoire auditive. On a cité bien des fois le cas de Mozart notant de souvenir, après une seule audition, le Miserere de la chapelle Sixtine. Si l'on rapproche de ce cas celui des gens, et ils sont nombreux, qui sont incapables de retenir le moindre air de musique , on mesurera toute la distance *qui sépare, au point de vue de la mémoire musicale au moins, les individus les mieux doués de ceux qui le sont le moins. Il en est d'ailleurs des mots comme des sons. On connaît ces personnes chez qui, suivant le dicton populaire, « les mots entrent par une oreille et sortent par l'autre ». Comme il y a loin de ces dernières à ce correspondant d'un important journal étranger, par exemple, qui posséderait, nous assure-

t-on, la faculté de reproduire de mémoire, avec une exactitude presque parfaite, un long discours qu'il vient d'entendre ! Mais ces différences individuelles constituent des faits trop connus et trop banals pour que nous nous y arrêtions plus longtemps. Il est une particularité que nous tenons toutefois à relever parce qu'elle peut trouver son application à propos de l'aphasie : c'est qu'il ne nous semble pas y avoir un parallélisme nécessaire entre la mémoire auditive de la musique et la mémoire auditive des mots. Nous connaissons notamment un musicien distingué qui, doué pour les sons d'une mémoire auditive très remarquable, se rappelle les mots en invoquant plutôt sa mémoire visuelle que celle de l'oreille.

Si la facilité d'acquisition des souvenirs par l'ouïe est très variable suivant les personnes , il en est de môme du degré de persistance ou d'adhérence de ces images. Il serait oiseux d'insister. Nous rappellerons seulement que cette adhérence des représentations auditives est mise en évidence par l'exemple de certains sourds qui restent en possession d'une riche collection d'images, acquise à une époque plus ou moins précoce de la vie, avant l'apparition de la surdité. C'était le cas de cet homme dont parle M. Delbeuf, qui, bien que sourd depuis cinquante ans, entendait cependant parler durant le rêve *. C'était aussi le cas de Beethoven qui était privé de l'ouïe depuis longtemps lorsqu'il composa quelques-unes de ses plus belles symphonies. Chez lui l'image des sons était évidemment assez vive et assez présente pour suppléer la sensation absente.

La vivacité des représentations verbales auditives varie beaucoup suivant les circonstances et les personnes.

1. Delbeuf, Sommeil et rêves. (Revue philosophique, 8, p. 349.)

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II est des gens chez qui ces représentations sont à peine sensibles. M. Paulhan *, par exemple, observe que, chez lui, elles « sont généralement très faibles, sans couleur, sans timbre, ou avec un timbre très faible, abstraites pour ainsi dire, psychiques, comme on eût dit jadis ». Il en est d'autres au contraire chez qui ces images ont une personnalité mieux accusée : chez M. Egger la parole intérieure a le timbre, le rythme et l'intonation de la parole extérieure. Par gradation insensible les représentations auditives peuvent acquérir une vivacité telle qu'elles équivalent presque à la sensation. Elles constituent alors les formes vives de la parole intérieure, par opposition aux précédentes qui réalisent la modalité faible. Les images vives exigent d'ordinaire pour se produire un certain état d'excitation des fonctions cérébrales. C'est évidemment à elles qu'on a fait allusion quand on a parlé des poètes écrivant sous la dictée de la Muse. Lorsqu'on imagine un dialogue auquel on prend part, mieux encore, lorsqu'on écrit ce dialogue, il n'est pas rare d'entendre avec une certaine netteté la parole de l'interlocuteur. On est alors le jouet conscient d'une image vive. « Diderot, raconte M. Scherer 2 , causeur infatigable t discuteur acharné, avait toujours en imagination un interlocuteur devant lui : passionné pour le drame , il dramatisait ses pensées , il supposait l'objection et se donnait lui-môme la réplique. » Certaines images auditives s'imposent à l'esprit avec une vivacité et une persistance telles qu'elles deviennent obsédantes. C'est ce qui eut lieu dans le cas suivant, où l'image auditive fut éveillée par une image visuelle. Le fait est rapporté par M. Taine 3 : « Théophile Gautier,

1. F. Paulhan, le Langage intérieur et la pensée. (Revue philosophique, n° 1, 1886, p. 32.)

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