De V intelligence, t. 1, p. 434, 2» édition
dit cet auteur, me raconte qu'un jour, passant devant le Vaudeville , il lit sur l'affiche : « La polka sera dansée « par M... » Voilà une phrase qui s'accroche à lui et que désormais il pense incessamment et malgré lui par une répétition automatique. Au bout de quelque temps , ce n'est plus une simple phrase mentale, mais une phrase composée de sons articulés , munie d'un timbre et en apparence extérieure. Cela dura plusieurs semaines et il commençait à s'inquiéter, quand tout à coup l'obsession disparut. »
On voit que, chez Gautier, l'image avait acquis une vivacité telle qu'elle était arrivée à recouvrer le caractère qui différencie le phénomène psychique sensation du phénomène représentation, c'est-à-dire l'extériorité. L'extériorité appartient, en effet, aux images fortes, comme à la sensation. L'image auditive forte n'est déjà plus physiologique, on peut la classer parmi les manifestations morbides : c'est en somme l'hallucination de l'ouïe, avec conscience ou non, de la part du sujet, de la nature hallucinatoire de la perception. Nous ne saurions nous arrêter sur la description détaillée de ces images fortes , qui nous entraînerait hors de notre sujet *. Contentons-nous de rappeler, parmi les exemples les plus connus de ces images, le fameux- Démon de Socrate et les voix de Jeanne d'Arc.
Nous connaissons maintenant les caractères généraux des représentations auditives verbales. Nous avons vu quelles sont les circonstances les plus favorables à l'étude de ces représentations , quelle est leur nature en tant qu'elles reproduisent notre parole ou une parole étrangère , la facilité variable avec laquelle elles s'organisent, le degré de leur adhérence, enfin la physio-
1. A propos des hallucinations et de leur nature, lire le travail de M. Binet : l'Hallucination, recherches théoriques et pratiques, in Revue philosophique, avril et mai 1884.
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nomie qu'elles revêtent suivant qu'elles sont faibles, vives ou fortes. 11 nous reste à dire un mot de l'importance du rôle qu'elles jouent chez chacun de nous, dans la fonction du langage , relativement aux autres représentations verbales, visuelles ou motrices.
Les représentations verbales auditives sont certainement les plus importantes de toutes au point de vue du langage intérieur. Il n'est personne, croyons-nous (sauf le sourd de naissance) , qui en soit complètement dépourvu. Ce sont elles qui remplissent le plus habituellement, dans l'exercice des fonctions cérébrales, le rôle de substituts de l'idée. Nous sommes donc tous auditifs è un certain degré, en ce sens que nous avons tous à notre disposition un certain nombre d'images auditives des mots, dont nous faisons un emploi courant. Nous verrons plus loin que, dans des cas exceptionnels , ces images auditives sont reléguées pour ainsi dire à l'arrière-plan, les représentations visuelles ou motrices acquérant chez quelques personnes , par suite des dispositions héréditaires et peut-être aussi du genre d'éducation, une prépondérance marquée. Mais chez le plus grand nombre d'entre nous , au contraire , ce sont les images auditives qui sont prédominantes. Chez quelques personnes même (de Bonald , de Cardaillac, M. V. Egger en sont la preuve) les représentations auditives des mots effacent en quelque sorte toutes les autres. Les gens ainsi doués ne font pas usage ou ne font qu'un usage fort restreint des images visuelles et motrices de mots, ce sont des auditifs.