‹ Le Langage intʹerieur et les diverses formes de l'aphasieChapitre 20 sur 68 · ÉTUDE DESCRIPTIVE DES IMAGES VERBALES VISUELLES · texte numérisé non relu

ÉTUDE DESCRIPTIVE DES IMAGES VERBALES VISUELLES

Les visuels.

Il convient de mettre en regard des individus dont 4 nous venons de parler, et qui répondent au type auditif, . ceux, plus rares à la vérité, chez qui la pensée se formule en mots écrits. Ces derniers, qu'on peut appeler les visuels, tf entendent ipas leur pensée, ils la lisent. La langue n'est pour eux , comme l'a dit Rivarol , qu'âne simple peinture.

Les images visuelles des mots qui , chez ces personnes, acquièrent une importance telle qu'elles constituent presque à elles seules tout le langage intérieur et relèguent à l'arrière-plan les représentations auditives ou motrices, existent plus ou moins accusées chez tous les sujets qui savent lire. Nous allons étudier les caractères de ces images, comme nous l'avons fait des images auditives.

La vision mentale des mots n'est qu'un cas particulier de la vision mentale envisagée d'une façon générale , c'est-à-dire comprenant, avec la vision des signes, cella . des objets. Aussi est-il indispensable, pour qu'on puisse s

LA VISION MENTALK 33

comprendre ce qui a trait à la vision mentale des mots, d'avoir quelques notions sur les représentations visuelles des choses.

Lorsqu'un objet , une forme, c'est-à-dire un contour, une ombre ou une couleur ont frappé notre rétine, l'impression produite sur la couche corticale du cerveau par la forme, l'ombre ou la couleur de l'objet ne disparaît pas en même temps que 'la cause productrice de la sensation. Elle se fixe au contraire dans la mémoire, où elle persistera plus: ou moins longtemps. Elle sera dès lors susceptible d'être reproduite, ravivée, en dehors de toute intervention de l'objet qui l'a une première fois déterminée et sous l'influence de diverses associations de sensations et d'idées.

La facilité avec laquelle une sensation se fixe sous forme d'image dans la mémoire, la durée de persistance de ces images et leur vivacité sont fort différentes d'un individu à un autre. Que certaines personnes gardent plus aisément que d'autres le souvenir des impressions qui ont été transmises au cerveau par la rétine : c'est là un fait de notion vulgaire et sur lequel nous n'avons pas à nous appesantir. Quant au degré d'adhérence et à la durée de persistance des images engendrées par ces impressions, quelques particularités sont à relever. Dajis les conditions habituelles de la vie, la plupart de nos images visuelles sont entretenues par la reproduction des sensations qui les ont une première fois déterminées. Il n'en est pas de même chez les personnes qui ont depuis longtemps perdu l'usage de la vue. Chez elles cependant on peut constater la persistance d'images visuelles très nettes, dont l'origine, on le conçoit, est antérieure à l'apparition de la cécité. Une ataxique du service de M. Charcot, aveugle par atrophie des nerfs optiques, avait la vision mentale fort nette de maisons de briques, t'arbres, d'enfants jouant autour d'elle.

Depuis 7 ou 8 ans, cependant, son cerveau n'avait perçu aucune impression lumineuse. Milton était aveugle depuis longtemps déjà lorsqu'il écrivit quelques-unes des pages de son Paradis perdu, où se retrouvent les plus pittoresques descriptions. M. Delbeuf 1 cite un homme qui avait perdu la vue depuis 35 ans. et cependant avait des visions dans ses rêves.

Il est particulièrement intéressant d'étudier les variétés individuelles que présentent au point de vue de leur vivacité les représentations visuelles. Ces variétés constituent toute une gamme commençant aux sujets chea qui les représentations sont très faibles et se terminant à ceux chez lesquels les images visuelles ont le carac-* tore hallucinatoire. Nous sommes tous visuels à un certain degré. Il nous serait impossible sans cela de nous rappeler le visage de nos parents, les dispositions des maisons dans une«rue, etc. Il est peu de professions ou de genres d'études qui ne nécessitent l'utilisation de la:-. faculté de représentation visuelle des objets. Dans les sciences naturelles, on fait constamment appel à cette faculté, et l'on s'imagine mal un botaniste incapable, de voir par la pensée une fleur qu'il a précédemment étudiée, ou un médecin ne pouvant se représenter les faciès plus ou moins typiques dont la séméiologie a précisé les caractères. On peut concevoir cependant qu'une intelligence, d'ailleurs très brillante, soit médiocrement douée au point de vue de l'aptitude aux représentations visuelles. C'est ce qu'on constate chez les personnes adonnées plutôt à l'étude des sentiments qu'à celle des réalités concrètes. M. Taine a tracé, dans son style si merveilleusement imagé, sa propre observation qui trouve ici sa place : « Pour mon compte, dit-il, je.: n'ai qu'à un degré ordinaire la mémoire des formes, à :

J, Delbeuf, Sommeil et rêves (Revue philos., 8, p. 349).

LA VISION MBNTALK 3o

un degré un peu plus élevé celle des couleurs. Je revois sans difficulté, à plusieurs aimées de distance, cinq eu six fragments d'un objet, mais non son contour précis et complet; je puis retrouver un peu mieux la blancheur d'un sentier de sable dans la forêt de Fontainebleau, les cent petites taches et raies noires dont les brindilles de bois le parsèment, son déroulement tortueux , la rousseur vaguement rosée des bruyères qui le bordent, l'air misérable d'un bouleau rabougri qui s'accroche au flanc d'un roc; mais je ne puis tracer intérieurement l'ondulation du chemin, ni les saillies de la roche; si j'aperçois en moi-même l'enflure d'un muscle végétal, ma demi-vision s'arrête là 1 ; audessus, au-dessous, à côté, tout est vague. »

Chez M. Taine, on vient de le voir, les images visuelles, du moins les images des contours et des formes, sont des images faibles. Chez d'autres personnes ces images acquièrent au contraire une grande vivacité. Les joueurs d'échecs ont en général une remarquable facilité à suivre par la pensée et avec les « yeux de l'esprit » le mouvement des pions sur l'échiquier. Chez les peintres qui exercent constamment leur centre visuel, et chez qui, d'ailleurs, l'aptitude pour le dessin et la couleur témoigne d'une activité particulière de ce centre, les représentations visuelles se produisent souvent avec une intensité telle qu'elles confinent à l'hallucination. C'est certainement à cette faculté de conserver vive l'empreinte des sensations de la vue, que Horace Vernet et Gustave Doré devaient de pouvoir reproduire, j'allais dire copier, un portrait de mémoire. Copier, serait en effet le mot juste : les dessinateurs les mieux doués ne font ordinairement que calquer les contours de l'image , qu'ils objectivent mentalement sur le papier ou sur la toile.

i. H. Taine, De Hnielligence , t. I, p. 70, 2« èi\.

M. Brierre de Boismont 1 raconte qu'un professeur de l'École impériale de dessin de Paris avait cherché à tirer parti, au proût de ses élèves, de cette faculté de représentation mentale. « Il met devant eux, dit-il, un modèle et leur dit de l'examiner, puis, au bout de quelques minutes, il le leur enlève, et le fait dessiner de mémoire. Nous transcrivons les réponses des élèves aux questions qu'il leur a adressées sur ce procédé: — D. Lorsque, après avoir étudié votre modèle, il vous est retiré et que vous cherchez à le dessiner de mémoire, quel moyen employez-vous ? — R. Je cherche à me figurer mon modèle, je ne le vois que confusément. — Autre : Je le vois mieux en fermant les yeux. — D. Gomment faites-vous quand le modèle est trop confus ou disparaît? — R. Je fais ;efFort et il devient plus visible; quelquefois il m'échappe tout à fait , mais avec de la peine je parviens à le faire revenir. — D. Voici quatre mois que vous exercez, éprouvez-vous toujours autant de peine ? — R. Non. L'image est beaucoup plus distincte que dans les premiers temps, et, si elle s'en va, je la fais revenir presque à volonté. » Un peintre, dont Wigan rapporte l'histoire, n'avait pas besoin de plus d'une séance pour peindre un portrait. Il devait cette étonnante facilité à un pouvoir de représentation mentale très grand. « Lorsqu'un modèle se présentait, racontait le peintre de Wigan, je le regardais attentivement pendant une demi-heure, esquissant de temps en temps ses traits sur la toile. Je n'avais pas besoin d'une plus longue séance. J'enlevais la toile et je passais à une autre personne. Lorsque je voulais continuer le premier portrait, je prenais l'homme dans mon esprit, je le mettais sur la chaise, oie je r apercevais aussi distinctement que s il eut été en réalité, et je puis môme ajouter avec des

/. B meure de Boismont, Des /iaUucinations,v- ^«

formes et des couleurs plus arrêtées et plus vives. Je regardais de temps à autre la figure imaginaire et je me mettais à peindre ; je suspendais mon travail pour examiner la pose, absolument comme si l'original eût été devant moi; toutes les fois que je jetais les yeux sur la chqise, je voyais F homme *. » Pierre de Laar (Bambocci.o), contemporain de Cl. Lorrain, possédait une faculté analogue à celle du peintre de Wigan : il regardait un objet et longtemps après le reproduisait formes et couleurs 2 . Henri Regnault a décrit inconsciemment, dans un style d'un coloris remarquable, ce procédé de représentation mentale, familier aux peintres, et qui confine, dans le cas dont nous venons déparier, à l'hallucination. « Je veux faire revivre, écrivait-il du Maroc, les vrais Maures riches et grands, terribles et voluptueux. Je monterai d'enthousiasme en enthousiasme, je m'enivrerai de merveilles jusqu'à ce que, complètement halluciné, je puisse retomber dans notre monde morne et banal, sans craindre que mes yeux perdent la lumière éclatante qu'ils auront vue pendant deux ou trois ans. Quand, de retour à Paris, je voudrai voir, je n'aurai qu'à fermer les yeux, et alors Mauresques, fellahs, Indous, colosses de granit> éléphants de marbre blanc, palais enchantés, plaines d'or, lacs de lapis, villes de diamants, tout l'Orient m? apparaitr a de nouveau.,. Ohl quelle ivresse de lumière M »

S'il y a entre la vision mentale des formes et des couleurs et l'hallucination visuelle proprement dite des différences de degré, considérables quelquefois, légères dans d'autres cas, nous ne pensons pas qu'il y ait diffé-

Page 1