‹ Le Langage intʹerieur et les diverses formes de l'aphasieChapitre 22 sur 68 · Taine, loc. cit., p · texte numérisé non relu

Taine, loc. cit., p

dans lesquels nous venons d'entrer, ce qu'est la vision mentale. Si nous nous sommes arrêté, un peu complaisamment peut-être, sur des détails qui ne font pas implicitement partie de l'étude du langage intérieur, c'est que, pour comprendre ce qui va suivre, il était important de fixer avec netteté certains points qui se dégagent des développements précédents. Je résumerai ces points en quelques propositions :

1° La vision mentale est cette faculté que nous avons de conserver, sous forme d'images, le souvenir plus ou moins affaibli de nos sensations visuelles, et de reproduire et raviver ces images sous l'influence de diverses sollicitations, par association d'idées.

2° Cette faculté existe chez chacun d'entre nous. Mais elle est très inégalement développée. Tandis que certaines personnes ne conservent des objets qu'un souvenir vague et une image à contours indécis, d'autres ravivent leurs images visuelles avec une grande facilité ; ces images ont chez eux une netteté telle que l'objet imaginaire a presque toute la précision de l'objet réel. Nous connaissons les caractères principaux de la vision mentale des objets, il nous sera facile de traiter brièvement de la vision mentale des signes *. Avant d'aller plus loin , arrêtons-nous un instant sur le rôle très différent des représentations auditives et visuelles dans le concert des phénomènes intellectuels. Il est à remarquer en effet que la fonction de ces deux ordres de représentations, envisagée chez la moyenne des individus, n'est pas la même. Les représentations auditives sont, nous l'avons vu, surtout des représentations de signes, c'est-à-dire de mots entendus. Les représen-

1. On trouvera quelques développements intéressants sur la vision mentale des 'objets et des signes dans la thèse de G. Chouigneau , Étude clinique et expérimentale sur la vision mentale. Th. Paris ,

tations visuelles, au contraire, sont par essence représentations de choses, exceptionnellement représentations de mots. Réciproquement, l'image idée est surtout une image visuelle, et, comme le fait remarquer M. Charcot (Leçons orales, inédites) , toutes les autres images constitutives de l'idée se cachent derrière cette image visuelle. Lorsque nous imaginons un chien, c'est l'image visuelle de l'animal qui apparaît tout d'abord, bien avant celle de l'aboiement (image auditive). Il en est de môme si nous nous représentons une fleur, un fruit : les représentations d'odeur, de saveur, sont au premier abord effacées ou dissimulées par l'image dominante, c'est-à-dire l'image visuelle. Il n'est pas jusqu'aux idées abstraites qui ne s'imposent à notre esprit plutôt sous forme d'images visuelles que d'images sonores. Si nous songeons au cercle , au triangle, c'est tel cercle, tel triangle qui se présente à nos yeux : nous voyons la figure géométrique spéciale avant d'avoir entendu ou vu le mot abstrait. Bien plus, lorsque notre pensée se porte sur un de ces mots qui ne sont les substituts d'aucune idée susceptible d'être réduite à l'état d'image concrète, comme le mot Dieu, par exemple, nous créons artificiellement, dans bien des cas, une image visuelle d'objet qui non seulement accompagne le mot, mais l'efface momentanément. L'idée que le mot Dieu consacre s'est tellement dégagée , à travers les âges , de toutes les formes matérielles, grossières d'abord, puis de plus en plus épurées qui lavaient longtemps enveloppée, que, dans l'opiniou conventionnelle qu'on s'en fait aujourd'hui , elle se réduit i\ une représentation verbale. C'est une abstraction, donc un mot, Dieu c'est le verbe. Eh bien, même pour cette conception, qui ne peut avoir d'autre réalité, dans la donnée chrétienne ou spiritualiste, qu'une réalité verbale, nous invoquons, quand Vidée de Dieu nous vient vx Y^vvt , une image

visuelle qui exprime plus clairement que l'image verbale l'idée dont il s'agit : nous nous représentons Dieu, par exemple , sous les traits d'un Christ ou d'un Bouddha.

Bien que la plupart des représentations visuelles soient des images d'objets et que le plus grand nombre des images de mots soient auditives, néanmoins, chez les individus éduqués, les images visuelles verbales tiennent une place , petite ou grande , parmi les phénomènes psychiques. Quand nous avons appris une leçon et que nous cherchons à la réciter, d'ordinaire nous la lisons mentalement, même si nous appartenons au groupe des auditifs ou des moteurs. Nous aurons plus tard l'occasion de revenir sur les cas dans lesquels les représentations visuelles de mots , bien que jouant un rôle, ont un rôle accessoire et effacé. Nous nous proposons de montrer ici que chez certains individus, prédisposés par hérédité, et chez lesquels d'ordinaire l'éducation a développé la prédisposition, les images de signes sont surtout visuelles. Ces personnes n'entendent pas leur pensée, elles la lisent. C'est en faisant allusion à elles que Charma , qui lui-môme était visuel , a pu dire : « Nous pensons notre écriture , comme nous écrivons notre pensée '. »

La plupart des mathématiciens font partie du groupe. Le langage mathématique, abstrait entre tous, n'a pas de réalité auditive. Il ne parle qu'à la vue. Aussi les individus très doués pour les mathématiques sont-ils nécessairement visuels à un degré accusé. « Les enfants que l'on habitue à calculer de tète, observe M. Taine 2 , écrivent mentalement à la craie, sur un tableau imaginaire, les chiffres indiqués, puis toutes leurs opérations

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