‹ Le Langage intʹerieur et les diverses formes de l'aphasieChapitre 28 sur 68 · Stricker, Du langage et de la musique · texte numérisé non relu

Stricker, Du langage et de la musique

tant : « Quand, tranquillement assis, je ferme les pau- . pières et les lèvres, et que je viens à évoquer dans ma mémoire quelques vers bien connus, il me semble, si je fixe mon attention sur mes organes articulatoires, que je parle intérieurement. Mes lèvres sont, il est vrai, closes; mes deux rangées de dents immobiles et presque entièrement rapprochées ; ma langue môme est immobile, partout en contact immédiat avec tout ce qui l'entoure. Je ne peux môme, en concentrant toute mon attention sur mes organes vocaux, découvrir la moindre trace de mouvement. Et cependant il me semble que je prononce le vers auquel je pense. » Et plus loin : « Je ne puis absolument pas me représenter des mots sans percevoir les sentiments (représentations motrices) qui y correspondent. » M. Stricker a décrit avec beaucoup de minutie les caractères des images motrices verbales. Au point de vue où nous nous plaçons, il n'y a nul intérêt à le suivre dans les développements où il entre. Cependant quelques particularités curieuses de sa longue auto-observation méritent d'ôtre relevées. « Immédiatement après qu'un étranger m'a parlé, dit Fauteur, je puis facilement me souvenir de sa voix et des mots qu'il a prononcés; mais ce souvenir s'efface peu à peu. Les mots, à la vérité, restent dansima mémoire, mais non pas toujours en môme temps la voix. La voix des personnes que j'ai entendues fréquemment et longtemps se grave, il est vrai, plus profondément en moi. Je puis encore me souvenir à présent de la voix de mon père, bien qu'il soit mort en I806. Je puis me souvenir, ne fût-ce qu'obscurément, de la voix de beaucoup de mes professeurs d'université, et très vivement de celles des personnes avec lesquelles j'ai été en relations , dans le cours des années dernières. Mais si j'essaie de me rappeler à la mémoire les paroles dont elles se sont servies, je remarque que le souvenir de la voix et celui

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des paroles ne se rattachent pas fortement l'un à l'autre. Il est vrai qu'au souvenir du premier mot, la voix et les paroles se rattachent bien d'habitude entre elles; mais je remarque plus tard que les mots se réveillent en moi, comme si j'y pensais indépendamment du souvenir de ce que j'ai entendu. »

Ainsi faible adhérence et grande fugacité des images auditives, tendance de ces dernières à laisser la place aux images motrices : voilà ce qui ressort des lignes précédentes. C'est là le caractère saillant du langage intérieur chez M. Stricker, comme d'ailleurs chez tout moteur. Aussi est-ce avec raison que M. Stricker peut dire : « Quand je pense en mots, je dis que les images auditives n'y prennent, selon la conscience que j'en ai, aucune part. » Et plus loin il ajoute : « L'examen de mes représentations de mots prouve qu'il ne s'y trouve ni image visuelle ni souvenir des caractères de l'écriture. » Un détail très intéressant est encore à relever dans le cas de M. Stricker. Chez lui les représentations musicales ne sont nullement auditives, elles sont motrices au même titre que les images verbales. « Mes représentations relatives au chant sont tout à fait détachées, dit l'auteur, du souvenir de ce que j'ai entendu. Il en est pour moi de la musique comme des sons articulés. Ce que j'ai proprement perçu, les impressions auditives, je l'ai oublié ; cependant il m'est en revanche resté quelque chose que je n'ai pas perçu du dehors, mais que je me suis créé à moi-même. Les représentations musicales sont donc , comme celles des mots, dues aux représentations motrices. » On comprend qu'ainsi doué et presque dépourvu d'images auditives, M. Stricker n'ait pu être, comme il l'avoue d'ailleurs, qu'un bien médiocre musicien. On ne conçoit guère, en effet, qu'on puisse avoir, sans être visuel à un certain degré, des dispositions pour la peinture et le dessin, et

Ton ne conçoit pas davantage un musicien, digne de ce nom, qui ne serait auditif à un degré marqué.

On peut juger, par les extraits que nous avons tirés du livre de M. Stricker, de l'intérêt que ce livre présente au point de vue de l'étude des représentations motrices. Le tort de Fauteur a été, je l'ai dit, de vouloir généraliser son cas ; aussi le livre se ressent-il du pénible effort qu'a dû faire M. Stricker pour contraindre le langage intérieur à s'enfermer dans le cadre trop étroit qu'il lui assigne. Mais si l'on ne cherche dans l'ouvrage que les développements d'une auto-observation des plus intéressantes, on y trouvera de précieux documents. Si l'on met je là où l'auteur a mis on, les conclusions du livre sont à peu près inattaquables.

Je ne sais si les personnes chez qui les images motrices d'articulation prédominent d'une façon aussi exclusive que chez M. Stricker, sont nombreuses. Je suis porté à penser que le type moteur n'est pas exceptionnel. Pour ma part, en m'analysant attentivement, depuis que mon attention a été portée de ce côté, c'està-dire depuis plusieurs mois, je suis arrivé à me convaincre que je relève de ce type. Chez moi, en effet, les images motrices ont, dans les conditions ordinaires de la réflexion, une intensité très grande. J'ai la sensation très nette que, sauf circonstances exceptionnelles, je ne vois ni n'entends ma pensée, je la parle mentalement. Chez moi, comme chez la plupart des moteurs je pense, la parole intérieure devient souvent assez vive pour que j'arrive à prononcer à voix basse les mots que dit mon langage intérieur. C'est là notre forme d'images vives, à nous moteurs. Je m'explique par cette prédominance , chez moi , des représentations motrices sur les auditives et les visuelles, certaines particularités qu'il n'est pas sans intérêt de relever. Un visuel, chargé de faire une leçon (j'ai entendu naguère M. Charcot rap-

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porter à cet égard des exemples fort topiques), pourra récrire dans son entier, puis la lire mentalement en la disant. Il en est autrement du moteur. La mémoire visuelle étant moins accusée chez lui, il aura plus de peine à suivre des yeux le manuscrit ; et s'il voulait en parlant recourir au procédé dont le visuel se sert si heureusement, il s'exposerait à de fâcheux arrêts dans le débit. Il est pour moi sans utilité aucune de préparer une leçon dans ses détails ; le mieux est de me contenter d'en arrêter les grandes lignes et les divisions principales. Je ne puis en effet (à moins, bien entendu, d'un exercice prolongé) lire mentalement ma leçon en la faisant. Mais en ma qualité de moteur, je me la rappelle assez nettement quand je l'ai faite. Mes représentations d'articulation me la redisent, et il me serait facile de la reproduire, avec plus d'aisance môme et de facilité que lorsque je l'ai faite de premier jet.

Il ne faut pas oublier que les différentes particularités que nous venons de relever, aussi bien chez M. Stricker que chez nous-mêmes, ont été constatées en recourant à l'observation intérieure. Or, à propos de l'observation intérieure appliquée à l'étude des représentations motrices, M. V. Egger a signalé une cause d'erreur possible, sur laquelle M. de Watteville est revenu à son tour et dont il importe que nous disions un mot 1 . Cette cause d'erreur consiste dans la provocation possible , sous l'influence de l'attention, d'images qui, dans les conditions normales , restent à l'arrière-plan. Les images motrices d'articulation se manifesteraient sans doute avec netteté lorsque le sujet s'observe ; mais en dehors de cette situation, exceptionnelle et spéciale, elles seraient effacées ou faibles. Aussi M. Egger conclut-il que si l'on veut faire une bonne observation , au point de

1. De Watteville, Note sur la cécité verbale, iii Progrès média

vue qui nous occupe, il ne faut pas observer notre état présent, mais plutôt interroger nos souvenirs. Si l'objection a pour but de nous prémunir contre les inconvénients d'une observation défectueuse , sujette à nous donner une fausse idée de l'importance de nos images motrices, il y a lieu d'en tenir compte, et, en ce qui nous concerne personnellement, nous l'avons fait. Mais si elle visait à mettre en suspicion la valeur des observations, comme celle de M. Stricker, où la prépondérance des représentations motrices, parmi les formes du langage intérieur, est établie sur une foule de preuves, elle dépasserait le but.

Pour conclure, nous croyons avoir démontré que les représentations mentales des mouvements d'articulation ont leur place marquée parmi les phénomènes constitutifs du langage intérieur, à côté des représentations auditives et visuelles, et que môme chez certains individus elles prédominent sur ces dernières, qui sont accessoires et comme effacées.

B. Images ou représentations motrices graphiques. — Sommes-nous capables de nous représenter mentalement les mouvements coordonnés que nous exécutons pour écrire les mots? Lorsque j'imagine le mot carrosse, je puis le lire, l'entendre ou le parler par la pensée; en d'aigres termes, j'ai de ce mot des images visuelle, auditive et motrice d'articulation, et toutes trois sont très nettes. Puis-je aussi écrire mentalement le mot? ce qui revient à dire : ai-je dans l'esprit l'image graphique de ce mot? L'observation intérieure me paraît insuffisante à résoudre la question. Quelque effort d'attention que je fasse, je ne puis imaginer les mouvements coordonnés d'écriture ; ce qui m'autorise à admettre que, chez moi du moins, les images de ces mouvements sont très faibles. M. Stricker rentre dans mon cas, si l'on en

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juge par ce qu'il dit des représentations musicales graphiques : « Je n'admets plus, dit-il en effet, la possibilité de se représenter les mélodies au moyen des muscles qui servent à jcyier de cet instrument (le violon). » Je ne sais s'il en est de même pour tout le monde, car je ne trouve rien dans mes observations, ni dans les divers auteurs, de bien net à cet égard. Il est certain en revanche que, chez quelques personnes au moins, l'exécution des mouvements d'écriture peut réveiller dans le cerveau l'idée du mot écrit, ce qui prouve bien , ce me semble , que ces mouvements correspondent à une représentation mentale. Je trouve la preuve du fait chez un malade atteint de cécité verbale , que j'ai observé naguère dans le service de M. Chdrcotet dont M. Bernard a rapporté l'observation 1 . Cet homme, qui avait perdu la faculté de la lecture, arrivait à comprendre le mot placé sous ses yeux lorsqu'il exécutait avec la main droite les mouvements nécessaires pour copier le mot. Chez lu* évidemment l'idée, exprimée par le mot, n'était plus éveillée par l'image visuelle éteinte, mais par l'image motrice graphique. J'aurai l'occasion de revenir sur les particularités de cet ordre.

Un grand nombre de faits relatifs aux représentations motrices en général, à celles du dessin et des gestes notamment, permettent d'entrevoir quelle doit être, chez beaucoup de gens, l'importance du rôle des représentations graphiques, dont les cas pathologiques analogues au précédent mettent en relief la réalité.

M. A. Binet 2 rapporte quelques-uns de ces faits qui présentent un grand intérêt. « Il y a des personnes, dit-il, qui se souviennent mieux d'un dessin quand elles

i. Bernard, loc. cit., p. 77, et J.-M. Charcot, Leçons sur les maladies du système nerveux, t. 111, p. 152. Paris, 1887. 2. A. Binet, la Psychologie du raisonnement. F. Alcan, 1886^ p. 27.

en ont suivi les contours avec le doigt. Lecoq de Boisbaudran se servait de ce moyen, dans son enseignement artistique, pour habituer ses élèves à dessiner de mémoire ; il leur faisait suivre les contours des figures avec un crayon tenu à distance avec la main , les obligeant ainsi à associer la mémoire musculaire à la mémoire visuelle. Galton rapporte un fait curieux qui vient à l'appui : le colonel Monterai! , dit -il , a souvent observé , dans l'Amérique du Nord , de jeunes Indiens qui, visitant par occasion ses quartiers, s'intéressaient beaucoup aux gravures qu'on leur montrait. L'un d'eux suivit avec soin à l'aide de son couteau le contour d'un dessin contenu dans Ylllustrated News, disant que de cette façon, il saurait mieux le découper à son retour chez lui. Dans ce cas l'image motrice des mouvements était destinée à renforcer l'image visuelle : ce jeune sauvage était un moteur. »

Dans certaines situations anormales, les représentations motrices de gestes acquièrent une importance exceptionnelle, si bien qu'elles peuvent constituer avec les images visuelles les seules représentations mentales dont se sert l'individu dans l'acte de la pensée. C'est ce qui a lieu chez les sourds-muets.

Un de ces infirmes observé par Berthier, et dont E. Fournie * a rapporté l'histoire , était , à ce point de vue, très curieux : « Je sens, quand je pense, que mes doigts agissent, disait-il, bien qu'ilssoient immobiles. Je vois intérieurement l'image que produit le mouvement de mes doigts. »

Un des exemples les plus remarquables et les plus propres à mettre bien en relief le rôle capital que les représentations motrices sont susceptibles de jouer dans des circonstances exceptionnelles , est le fait de

i. E. Fournie, Essai de psychologie^ 2 e part., chap. V.

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La ura Bridgemann rapporté par Kussmaul *. Cette jeune fille, devenue aveugle et sourde à l'âge de deux ans, n'était en possession que du sens du toucher. « Extraordinairenient intelligente, elle n'était, il est vrai, pas capable d'apprendre la parole vocale ; mais, grâce à la pénétration et à l'activité de son maître Howe , elle fut mise en possession du monde de pensées de son entourage par laparole du toucher. Malgré sa grande activité intellectuelle, sa mémoire étonnante, un grand instinct d'imitation et un sens du toucher merveilleusement propre à ôtue cultivé, elle ne s'était pas, dans la maison paternelle, sous les soins de sa mère, plus développée qu'un animal intelligent pour l'éducation duquel on se serait donné beaucoup de peine. Elle différenciait dans la maison paternelle les objets les uns des autres, d'après leur forme, dureté, poids et chaleur. Elle imitait les mouvements de sa mère dont elle sentait les mains et les bras, et apprit même à coudre et à tricoter un peu. En peu de mois son état intellectuel se modifia d'une façon étonnante, grâce â la parole que lui apprit le docteur Hoive, auprès duquel elle arriva à l'âge de sept ans. Il fit appliquer sur toutes les choses communément usuelles, telles que couteau, fourchette, cuillère, clef, des cartes sur lesquelles le nom de l'objet était écrit en caractères élevés. Laura remarqua que les lignes courbes du mot cuillère étaient aussi différentes des lignes courbes du mot clef que les objets l'étaient eux-mêmes ; alors on lui mit entre les mains des cartes avec les mêmes mots imprimés. Elle remarqua bientôt la similitude des lettres des mots appliqués sur les cartes avec celles des noms d'objets, et comme preuve elle mit la carte du mot clef sur la clef, et la carte

1. Kussmaul, Des troubles de laparole, trad. française. Paris, 1884, p. 22.

cuillère sur la cuillère. Plus tard on lui donna les lettres isolément et elle les disposa de façon à faire les mots : livre, clef; on les mit en tas, on laissa Laura chercher elle-même les lettres et les réunir sous les mots : livre, clef.

« Jusque-là, dit le D r Howe, l'acte avait été mécanique et le résultat à peu près aussi grand que si Ton apprenait à un jeune chien intelligent divers tours d'habileté. La pauvre enfant était assise dans un état d'étonnement muet et imitait patiemment tout ce que lui .prescrivait son maître. Mais, dès lors, la lumière de la vérité parut s'élever chez elle et son intelligence commença à travailler ; elle remarqua qu'elle avait le moyen de créer un signe de ce qui se trouvait devant son âme et de le montrer à une autre âme, et dès lors sa physionomie rayonna d'intelligence humaine. »

La lecture par le toucher, telle qu'elle fut apprise à Laura Bridgemann, n'est pas, sans doute, identique à l'écriture. Mais il y a une grande analogie de nature entre les images cérébrales éveillées par la première et la seconde opération. Ce fait, comme celui du sourdmuet dont nous avons parlé plus haut, établit donc le rôle important, dans quelques cas, des représentations mentales de signes engendrées par le toucher et le sens musculaire et qu'on peut désigner sous le terme générique limages verbales graphiques.

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