H, Tajne, loc. cit., t. II, p. 2G
Il nous reste à présenter quelques considérations sur l'usage que font des différentes sortes d'images les individus du type indifférent. Chez ceux-là, pas plus que chez les autres, la mémoire n'est une faculté une. On peut jouir à la fois des mémoires auditive, visuelle et motrice, sans faire également concourir toutes ces mémoires à toutes ses acquisitions verbales. Telle acquisition sera surtout conservée par la mémoire visuelle, telle autre par la mémoire motrice ou auditive. Quelques exemples sont ici nécessaires. On m'excusera de recourir encore à l'observation interne et personnelle. Bien que je sois surtout moteur, je l'ai dit, je suis cependant aussi à un certain degré, comme tout le monde, auditif et visuel. Or, lorsque je cherche à me rappeler des passages de littérature appris autrefois , tous ces passages ne se présentent pas à mon esprit revêtus de la même forme de représentations. Je vois la première page de Y Enéide , j'entends et surtout je parle mentalement les premiers vers de Y Iliade. Ces différences tiennent vraisemblablement à la façon dont j'ai appris la page de Virgile et celle d'Homère. Or on prévoit ce qui se passerait chez moi, si demain j'étais atteint dans mon langage intérieur : si je perdais les images visuelles (cécité verbale), Y Enéide deviendrait pour moi lettre morte, mais je pourrais encore réciter Y Iliade. Le contraire aurait lieu si j'étais touché dans mes représentations auditives et motrices.
Le procédé d'acquisition par les yeux, l'oreille ou la récitation fait que nos souvenirs s'installent dans notre esprit sous telle ou telle autre forme. Chez une personne du type indifférent, les mots acquis par la lecture s'emmagasineront dans la mémoire visuelle, ceux acquis par l'audition dans la mémoire auditive. On se convaincra du fait en considérant ce qui a lieu pour les langues étrangères chez les personnes qui les coub. \
naissent imparfaitement. Bien des gens comprennent l'anglais à la lecture , qui sont incapables de le comprendre à l'audition. Un de mes amis, qui sait bien l'anglais et l'allemand, me raconte ce qui suit: « Je suis à la fois visuel et auditif pour l'anglais, je le lis et l'entends avec une égale facilité ; cela tient à ce que j'ai appris la langue par la conversation d'abord, puis par la lecture. Il en est tout autrement de l'allemand que j'ai beaucoup entendu parler et fort peu lu. Aussi, s'il m'arrive de vouloir déchiffrer .un passage de littérature allemande , j'éprouve à le faire une certaine difficulté lorsque je me borne à la lecture mentale ; je comprends bien, au contraire, lorsque je puis lire le morceau à voix haute. » Mon ami est donc à la fois auditif et visuel pour l'anglais, il est pour l'allemand à peu près exclusivement auditif.
Tous ces faits, que j'indique sans m'y arrêter, trouveront bientôt leur application , dans l'étude des désordres constitutifs de l'aphasie.
Il ressort une fois de plus, de ce qui précède, que la mémoire des mots, pas plus que celle des choses, n'est une faculté simple. On ne se rappelle pas le mot, mais le son du mot, les caractères imprimés ou écrits qui le constituent, ou les mouvements coordonnés qu'on exécute en le prononçant ou l'écrivant. Cette notion seule est susceptible de nous donner la clef des troubles du langage.
Nous avons envisagé jusqu'à présent les centres des différentes mémoires , comme s'ils étaient dans une indépendance absolue à l'égard les uns des autres. Cette indépendance est, croyons-nous, réelle, au moins chez certains individus et à un certain âge. Le fait est amplement prouvé par les cas de troubles du langage, dont nous parlerons plus loin et qui affectent l'un des centres, tout en respectant les autres. Mais pour indé-
pendants que soient ces centres, ils n'en ont pas moins des relations étroites entre eux ; ils s'influencent réciproquement les uns les autres, à des degrés variés suivant les personnes. Méconnaître ces relations ne serait pas moins nuisible que d'en exagérer l'importance, et, dans l'un comme dans l'autre cas, on s'exposerait à ne pouvoir comprendre certaines particularités symptomatiques de l'aphasie.
M. Wernicke a considéré les diverses fonctions du langage comme absolument subordonnées à celles du centre auditif verbal. Kussmaul, dans son traité, et plus récemment M. Lichtheim dans une importante étude sur l'aphasie *, ont accepté en grande partie les idées de Wernicke. Il y a sans doute une part de vérité dans les opinions de ces auteurs. Les images auditives des mots sont celles que nous acquéronslespremières;et comme les autres (visuelles ou motrices) ne viennent qu'après, il s'établit d'ordinaire entre celles-ci et les images verbales auditives des rapports de dépendance qui peuvent longtemps persister. Nous avons assez longuement développé plus haut , à propos de la parole intérieure , l'histoire des relations de cette dernière avec la parole articulée, l'écriture et la lecture, au moins chez les auditifs, pour n'avoir pas à y revenir. Le centre qui est le plus intimement relié au centre auditif est celui du langage articulé. Cela se comprend aisément, puisque, quand nous apprenons à parler, nous ne faisons que répéter ce que nous entendons. La pathologie met d'ailleurs bien en relief ces relations réciproques des deux centres, et par conséquent des deux ordres d'images qui y sont emmagasinées. Nous verrons, en effet, que la perte des représentations auditives entraîne souvent dçs
4. Lichtheim , Ueber Aphasie : Deutsch. Arch. f. Klin. med. 1885 et Brain, 1885.
troubles marqués dans la faculté d'évoquer les souvenirs moteurs d'articulation. Nous devons à M. Charcot la communication d'un fait curieux qui prouve, en la grossissant, l'influence du centre auditif sur le centre de la parole articulée.
« Un des premiers jours du mois d'août 1855, écrit M. Charcot, j'ai été consulté par un monsieur de 45 ans environ, habitant l'Egypte, qui me fit la déclaration suivante : Depuis 12 ans, il est tourmenté par des voix dont les unes sont extérieures et les autres intérieures. Les extérieures se rapportent par leur timbre à des personnes étrangères dont on pourrait dire le nom. Elles parlent toutes les langues que parie M. X... Les intérieures sont plus mystérieuses, parlent également toutes les langues, ont moins de timbre, ne peuvent pas être rapportées à des personnes connues ; cependant elles sont très nettement distinctes de la personne de M. X... Elles raisonnent parfaitement, disent des injures, contredisent, et, dans certains moments où la discussion entre la voix intérieure et M. X... est très animée, la langue de M. X... se meut malgré lui au moment où parle la voix intérieure. « Elle me remue la langue, » dit-il. Il existe encore un autre mode de la voix intérieure où celle-ci est moins distincte, plus discrète, bien que très compréhensible encore. Quand cette voix parle, il n'y a jamais de mouvements de la langue. M. X..., autant que j'ai pu en juger par une conversation qui n'a pas pu se prolonger très longtemps, n'est nullement la dupe de ses voix. Illes reconnaît parfaitement, tout ému qu'il en soit , pour des phénomènes pathologiques, et il ne paraît pas que, depuis 12 ans, il ait jamais présenté des phénomènes d'aliénation, dans le sens pratique du mot. Je ne crois pas que les voix extérieures, quelque intenses qu'elles aient pu être, aient jamais été accompagnées chez M. X... de mouvements de la langue.
« M. X... n'a jamais pu préciser le siège de la voix Ultérieure ; il Ta placée vaguement tantôt dans la tête, tantôt dans la poitrine, tantôt dans le cou, et c'est à propos de cette recherche que M. X... a appelé mon attention sur le singulier phénomène des mouvements involontaires de la langue. »
Le centre visuel affecte-t-il avec le centre auditif des relations analogues à celles du centre moteur? Wernicke et Lichtheim le croient. Qu'il en soit ainsi chez certains individus, notamment chez les auditifs, la chose est vraisemblable ; mais qu'on ne puisse avoir de représentation visuelle de mot indépendamment de la représentation auditive correspondante, voilà qui est contredit par un très grand nombre de faits. Ferrier émet une opinion différente de celle de Wernicke *. D'après lui , c'est au centre moteur d'articulation , et non au centre auditif, qu'est subordonné le centre de la lecture. « Il est rare, dit-il, de voir un signe visible «appeler la chose signifiée, sans intervention d'une articulation plus ou moins supprimée. Chez la plupart des individus, on peut observer une tendance, durant la lecture, à traduire les signes écrits dans leurs articulations équivalentes. » Ce fait est certainement vrai pour quelques personnes , surtout, comme le dit Ferrier, pour celles qui ont peu d'éducation, et par conséquent peu l'habitude de la lecture. Mais il cesse d'en, être de môme chez les individus qui lisent beaucoup, surtout s'ils ont quelque aptitude héréditaire à conserver les souvenirs visuels. Chez ceux-là le centre de la lecture acquiert une indépendance complète dont nous donnerons plus loin des preuves.
On constate de même que le centre des images mo-
1. Ferrier, les Fonctions du cerveau. London, 1876. — Paris, Germer Baillière et C»«, trad. franc., 1878.
trices graphiques, dont les connexions sont souvent très intimes avec celui des images visuelles, a, chez beaucoup de gens, de la tendance à s'isoler de ce dernier pour conquérir son autonomie.
En résumé : 1° la psychologie démontre que les différentes opérations constitutives du langage intérieur peuvent s'exercer isolément et affecter une indépendance relative les unes à l'égard des autres.
Ce fait nous expliquera comment il se peut faire que telle des modalités du langage soit abolie, pendant que les autres sont intactes.
2° L'importance de chaque groupe d'opérations n'est pas la même chez tous les individus ; chez les uns il y a prédominance des représentations visuelles, chez les autres des auditives, etc.
Cette notion nous fera comprendre pourquoi les conséquences d'un môme trouble (la cécité verbale ou l'aphasie motrice , par exemple ) varient suivant les personnes , ce trouble déterminant chez les unes un affaiblissement profond de l'intelligence, restant compatible, chez les autres, avec une assez grande activité de cette faculté.
3° Enfin les opérations du langage intérieur, bien que souvent indépendantes, ont cependant entre elles des relations plus ou moins étroites ; quelquefois môme elles peuvent affecter, comme chez la plupart des enfants, des rapports de subordination les unes à l'égard des autres.
Cette donnée nous rendra compte, d'une part, des désordres secondaires dont la lésion d'un centre peut s'accompagner (de l'aphasie motrice, par exemple, qui souvent complique la surdité verbale), d'autre part, des modifications possibles du trouble primitif sous l'influence de différentes associations d'images (possibilité, par exemple , chez les aphasiques moteurs incapables de parler, de répéter les mots entendus).