‹ Le Langage intʹerieur et les diverses formes de l'aphasieChapitre 41 sur 68 · VISUELLES · texte numérisé non relu

VISUELLES

La cécité verbale*

Dans la description que nous avons précédemment donnée des images verbales visuelles, nous nous sommes attaché à déterminer la part que prennent ces images au langage intérieur. Nous avons insisté sur ce fait que le sens de la vue est destiné surtout à nous donner des images d'objet et accessoirement des images de mot, contrairement au sens de l'ouïe qui, chez la plupart d'entre nous, constitue la porte d'entrée principale des images verbales. Nous avons enfin cherché à établir que, chez quelques personnes, les images visuelles des mots acquièrent une vivacité telle qu'elles arrivent à égaler en importance les images auditives, peut-être même à les surpasser.

Nous nous proposons actuellement de montrer que les images visuelles verbales, comme les images auditives, sont susceptibles de s'ellacercn totalité ou en partie. Le trouble qui est ainsi constitué est désigné d'ordinaire du nom de cécité verbale. Ce trouble transitoire ou durable, suivant que \a \és\ow AéteYmiuaiite est elle-

même superficielle ou profonde, a, comme la surdité verbale, des conséquences plus ou moins graves au point de vue du fonctionnement intellectuel. Ces conséquences sont en raison directe de l'importance du rôle que jouaient les représentations verbales visuelles chez l'individu frappé : c'est là du moins ce qui ressortira, nous l'espérons, de quelques-uns des développements qui vont suivre.

Il n'est pas hors de propos de rappeler tout d'abord qu'il y a lieu d'établir entre les cécités, résultant d'une lésion cérébrale, des distinctions analogues à celles que nous avons précédemment admises entre les surdités. De même qu'il y a une surdité corticale , une surdité psychique , et une surdité verbale, de môme on doit admettre une cécité corticale (Rindenblindheit), une cécité psychique (Seelenblindheit) et une cécité des mots (Wortblindheit). La précision dans les termes n'a pas ici moins d'importance que précédemment, si l'on veut s'entendre. La cécité corticale, c'est la perte de la perception des impressions lumineuses; la cécité psychique, c'est la perte des images commémoratives des objets, avec conservation au moins partielle de la vision lumineuse ; la cécité verbale enfin, celle dont il doit être ici question , c'est la perte de la vision des mots, ou plus généralement des signes écrits.

Ces diverses formes de cécité, bien que différentes les unes des autres, ne s'excluent pas réciproquement. La cécité corticale paraît toutefois, à première vue, incompatible avec les deux autres ; et de fait, la perte complète de la vision, que le mot cécité corticale suppose, est inconciliable avec la cécité des objets et des mots, qui ne sont caractérisées qu'autant qu'il y a conservation de la perception lumineuse. Mais la forme de cécité corticale qu'on a l'occasion d'observer en clinique n'est pas une vraie cécité, en ce sews <\vx!ç^fc \\^^\\fc

que sur une moitié du champ visuel, c'est une hémiopie. Par la partie du champ de la. vision qui reste intacte, le malade continue à percevoir la lumière et Ton peut de la sorte juger s'il reconnaît les objets et comprend les signes. C'est ainsi qu'on a été amené à constater la coïncidence fréquente (peut-être constante) d'un certain degré de cécité corticale ou plutôt d'hémiopie avec la cécité des mots. Mais, bien que ces divers troubles puissent être réunis et marcher de pair, ils n'en restent pas moins fort distincts quant à leur nature et probablement quant à leur physiologie pathologique *.

Nous n'avons pas à étudier ici la perte de la vision lumineuse d'origine corticale, ni celle de la vision des objets ; la seule qui doive nous occuper, c'est la perte de la vision mentale des signes. 9

A l'état normal, on le sait, les images visuelles commémoratives des mots sont évoquées dans deux conditions différentes : tantôt l'évocation a lieu indépendamment de toute provocation extérieure directe, le mot est lu mentalement; c'est ce qui se passe lorsque nous réfléchissons ou lorsque nous nous remémorons par la vue le nom d'une chose ou d'une personne ; l'opération, dans ce cas, est une opération de pur langage intérieur. Tantôt l'image visuelle du mot est ravivée par une impression, un stimulus venu du dehors; ce stimulus c'est le mot écrit. Dans ce second cas, réalisé durant la lecture, l'opération interne, qui relève directement du langage intérieur, est provoquée par une opération externe ressortissant au langage extérieur. La lecture mentale comme la lecture proprement dite supposent toutes les deux l'intégrité dos images visuelles comme-

\ On trouvera dans la Revue de médecine, août 188r>, une intéressante observation de mité psyrliique, combinée à de la récité verbale. Cette observation est due à M. le professeur Bernheim. Nous eu parlons plus loin.

moratives des mots. Si ces images s'effacent, deux troubles différents pourront se produire, suivant qu'il y aura effacement superficiel de l'image, ou destruction complète de celle-ci.

Dans la première éventualité, le sujet aura perdu, d'une façon plus ou moins marquée, la faculté d'évoquer spontanément la représentation visuelle du mot; il lui faudra recourir, pour provoquer cette représentation, à l'impression extérieure ; en d'autres termes, le sujet pourra lire l'imprimé ou l'écriture , mais il ne pourra plus lire mentalement, il sera amnésique pour les images visuelles des mots. Dans l'autre cas, l'effacement dé ces images visuelles étant absolu, l'impression extérieure elle-même sera impuissante à les raviver ; le sujet n'aura pas perdu seulement la faculté de lire mentalement, mais aussi celle de lire les caractères imprimés ou écrits, il aura de la cécité verbale.

V amnésie visuelle des mots et la cécité verbale constituent donc deux degrés d'un même trouble. Elles sont, l'une par rapport à l'autre, ce que l'amnésie auditive est à l'égard de la surdité des mots. Nous allons les étudier successivement.

I. Amnésie verbale visuelle. .. — Il est impossible de tracer aujourd'hui une description un peu complète de l'amnésie verbale visuelle. Nous ne possédons pas les éléments d'une semblable description. L'amnésie des mots a été trop longtemps, nous l'avons dit, considérée comme un trouble simple, ayant sa personnalité, alors qu'elle est une collection d'amnésies partielles (auditive, visuelle, motrice). Or, ce n'est pas chose facile de débrouiller, dans ce tout qui s'appelle la perte de la mémoire des mots, ce qui revient à la perte des images visuelles. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que la part prise par l'amnésie visuelle à l'effacement du souvenir

des mois dépend de la formule intellectuelle, si je puis dire, de l'individu chez lequel elle se manifeste. Celte amnésie aura peu d'importance chez un auditif qui se souvient, des mots par l'oreille, elle en aura une trt^s grande chez nu visuel qui se rappelle les mots par la vue. On conçoit donc que l'histoire de l'amnésie verbale visuelle ne pourra être tracée avec quelque précision, que du jour où nous serons en possession d'observations recueillies avec le souci des données psychologiques sur lesquelles nous avons insisté précédemment. Chez la plupart d'entre nous, l'amnésie visuelle a, croyons -nous, moins d'importance que l'auditive. Le plus grand nombre de nos images de mot nous viennent par l'ouïe, et, lorsque nous nous efforçons de nous rappeler un nom, nous cherchons plutôt à l'entendre qu'à le lire. Il semble donc que l'amnésie, au moins l'amnésie physiologique qui survient avec l'âge, soit plutôt une amnésie auditive qu'une amnésie visuelle. Il n'est point douteux cependant que, dans quelques circonstances au moins, nous évoquions le souvenir du mot écrit en même temps que le souvenir du mot entendu : le premier vient alors au secours du second; d'où il résulte que la perte de la mémoire visuelle verbale a certainement sa place à côté de la perte de la mémoire auditive.

J'ai indiqué précédemment qu'en ce qui me concerne, je suis visuel pour certains morceaux de littérature, auditif pour certains autres ; par conséquent, chez moi, l'amnésie visuelle amènerait la perte du souvenir des premiers sans toucher aux derniers. Parmi les faits qu'on peut invoquer actuellement pour mettre en relief les conséquences possibles de cette amnésie visuelle, nul n'est plus significatif que celui observé par M. Charcot, et auquel nous avoijs précédemment fait allusion. L'observation répond aux desiderata formulés plus haut,

ce sens qu'elle met en parallèle les ap4Kudes physiologiques de l'individu et les caractères J du trouble pathologique. Ou se rappelle, par les extraits: de, l'observation déjà cités, que M. X..., dont il s'agit, était, «Sans toute l'acception du mot, un visuel, au point de Tue de la représentation des mots comme de la représentation des objets. Or, le jour où, chez lui, les images , "visuelles s'effacèrent sous l'influence d'un désordre morbide, le langage intérieur en fut profondément affecté. « Aujourd'hui, dit l'observation, M. X... doit, comme à peu près tout le monde , ouvrir ses copies de lettres pour y trouver les renseignements qu'il désire (et qu'autrefois il se rappelait fort bien, grâce à la vision mentale), et il doit les feuilleter comme tout le monde avant d'arriver à l'endroit cherché. Il ne se souvient plus que des quelques premiers vers de Y Iliade, et la lecture d'Homère, de Virgile, d'Horace ne se fait plus, pour ainsi dire, qu'à tâtons. Il énonce à mi-voix les chiffres qu'il additionne (avant sa maladie, il les lisait mentalement), et ne procède plus que par petits calculs partiels. Quand il évoque une conversation, quand il veut se rappeler un propos tenu devant lui, il sent bien que c'est la mémoire auditive qu'il lui faut maintenant consulter, non sans efforts. Les mots, les paroles retrouvées, lui semblent résonner à son oreille, sensation toute nouvelle pour lui. Depuis ce grand changement survenu en lui, M. X... doit, pour apprendre par cœur quelque chose, une série de phrases par exemple, lire à haute voix plusieurs fois ces phrases, et affecter ainsi son oreille, et, quand il répète plus tard la chose apprise, il a très nettement la sensation de l'audition intérieure, précédant l'émission des paroles, sensation qu'il ne connaissait pas autrefois. M. X... parle fort bien et fort couramment le français. Il déclare néanmoins qu'il ne peut plus penser en français,

102 le Vanhage intérieur et l'aphasie

et qu'il ne-p&rte cette langue qu'en traduisant sa pen-j sée de -iWftagnol ou de l'allemand, les premières langues 'tpi'il ail apprises dans son enfance. » On voit queflêf -révolution profonde l'amnésie visuelle verbale a opéMc dans le langage intérieur de ce malade. L'im- Xportance de cette révolution tient évidemment à ce .x qfte, par suite de dispositions héréditaires, M. X... avait \^*Thabitude de faire appel plutôt aux images verbales V % / visuelles qu'aux autres. On voit en outre que M. X... a pu, dans une certaine mesure , corriger le trouble dont il était atteint, par une éducation, nouvelle pour lui, du langage intérieur auditif. Il n'est pas vraisemblable qu'un auditif, privé tout à coup de ses représentations habituelles de mot, puisse avec une égale facilité compenser le trouble en recourant aux images visuelles. Nous pensons en effet que, d'une façon générale, l'amnésie verbale auditive a des conséquences plus fâcheuses et plus difficilement remédiables que l'amnésie verbale visuelle.

II. La cécité verbale. — Les considérations qui précédent nous conduisent naturellement à l'étude de la cécité verbale.

Celle-ci, envisagée au point de vue de la physiologie pathologique, n'est, nous l'avons dit, qu'un degré plus accusé de l'amnlsic. Klle est constituée non seulement par l'effacement des images visuelles de mot, mais par leur destruction complète, si bien que la vue même des mots écrits est incapable de réveiller ces images. La conséquence^ ce trouble, c'est l'impossibilité de la lecture. « La cécité verbale , dit M.- Bernard * en manière de définition, met le *ujet qu'elle affecte dans l'impossibilité de lire les lettres, les syllabes, les mots,

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