‹ Le Langage intʹerieur et les diverses formes de l'aphasieChapitre 54 sur 68 · Marcé, Mémoires de la Société de biologie, Y · texte numérisé non relu

Marcé, Mémoires de la Société de biologie, Y

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trer dans l'abolition de la parole ou dans l'abolition de l'écriture, la faculté d'expression par l'écriture finit par se dégager libre et indépendante. Et, en effet, elle est indépendante de la faculté d'expression, puisque deux fois les malades écrivaient couramment alors qu'il leur était impossible de parler. Elle est indépendante de la motilité de la main, puisque, le membre supérieur ayant conservé toute sa contractilité , l'écriture peut être impossible. Enfin, l'existence de cette faculté ne saurait être liée à la contractilité de la langue et des muscles phonateurs, bien que nous ayons observé deux exemples de cette coïncidence, car notre regretté maître Sandras nous a dit avoir observé bien des fois, des individus hémiplégiques du côté gauche, chez lesquels la langue était paralysée , et qui se servaient de l'écriture pour exprimer leurs pensées. » Les idées de Marcé attirèrent peu l'attention. L'auteur n'avait pas eu la bonne fortune de m'ettre la main sur un cas d'agraphie suffisamment pur pour entraîner les convictions. Mais les faits se sont présentés depuis, en même temps que la psychologie de la mémoire s'orientait dans une nouvelle direction. Ces faits ne sont pas nombreux encore, mais ils sont suffisamment nets pour que la réalité d'une mémoire motrice graphique et la possibilité d'une altération isolée de cette mémoire soient tenues aujourd'hui pour des vérités indiscutables. Les deux observations les plus décisives sont dues, l'une à M. Charcot, l'autre à M. Pitres. Ce dernier auteur les a analysées et commentées récemment dans un mémoire plein d'intérêt *.

Le malade observé par M. Charcot était un ancien migraineux, âgé de 52 ans, qui occupait un grade élevé dans l'armée russe. Cet officier, qui parlait également

1. A. Pitres, Considérations sur Vagraphie, iti Revue de médecine, n« 11, 1884.

bien le russe, le français et l'allemand, avait été affecté en 1882 de parésie du côté droit, et, quelques mofc après, d'une aphasie motrice transitoire pour le français et l'allemand. Lorsque M. Charcot le vit, au mois d'avril 1883, l'aphasie s'était dissipée, la parésie persistait à un degré léger, mais un phénomène nouveau s'était manifesté : l'agraphie. M. X..., dont l'intelligence était bien conservée , pouvait lire à haute voix les textes russes, français et allemands. Mais il était incapable d'écrire dans aucune de cSs langues , qu'il comprenait et parlait bien. « Je ne suis pas étonné, disait-il, de ne pouvoir écrire en français; ce qui me surprend, c'est de ne pouvoir écrire en russe, el je suis très affligé de ne pouvoir écrire en russe , bien que je le comprenne , que je le parle et que je possède la force suffisante pour diriger la plume. Quand je fus aflecté, ajoutait-il, de paralysie des doigts de la main droite, je pouvais écrire des phrases correctes; quoique très imparfaites au point de vue de la calligraphie. Aujourd'hui que je ne. suis plus paralysé, il m'est impossible de tracer un seul mot. » Et, en effet, M. Charcot ayant prié le malade de dire, puis d'écrire son adresse à Paris, celui-ci répondit d'abord sans difficulté : Je demeure hôtel de Bade, boulevard des ltaliens ; mais lorsqu'il voulut faire la môme réponse par écrit, il arriva à peine à tracer les premières syllabes île cette réponse : Je dcm... 4 .

Le cas relaté par M. Pitres est celui d'un négociant en vins, âgé de 31 ans, syphilitique, qui, au mois de juillet 1882, fut affecté d'une hémiplégie droite avec aphasie légère. Au mois de février 1884, époque à laquelle M. Pitres observa ce malade, l'aphasie motrice

1. On lira avec intérêt le résumé des Leçons récentes de M. Charcot sur l'agraphie, publié par M. Marie \v\ Progrès médical, te\rier 1888.

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avait disparu, il restait seulement une certaine raideur du membre inférieur droit, mais on constatait, en outre, l'existence d'une agraphie des plus accusées, du moins de la main droite. « Au moment de l'examen, dit M. Pitres, M. L... jouissait de toute son intelligence, il ne présentait aucun trouble de la parole, aucune gêne de l'articulation des mots ; il pouvait lire à haute voix, sans la moindre hésitation, et il lisait avec la môme facilité récriture cursive ou imprimée.

« Après avoir fait asseoir commodément M. L... devant une table , nous lui donnons du papier et un crayon, et nous le prions d'écrire de la main droite le mot -.Bordeaux. Il prend le crayon, le place très bien entre les doigts et le tient en apparence sans raideur et sans peine, mais il lui est impossible d'écrire une seule lettre. Il se rend cependant parfaitement compte mentalement des caractères qu'il faudrait tracer pour écrire le mot. Il épelle les lettres qui entrent dans sa composition B, o, r, etc. Il nous montre ces lettres sur un journal, mais il est incapable de les écrire. « Je sais très « bien, dit-il, comment s'écrit le mot Bordeaux, mais « quand je veux écrire de la main droite, je ne sais

« plus rien faire » Pour rendre l'observation plus

simple, nous demandons à M. L... s'il se rend bien compte de la forme d'une lettre isolée, la lettre L par exemple. Il répond que oui et, pour le prouver, il la cherche et nous la montre dans plusieurs mots imprimés ou écrits à la main. Nous le prions alors d'écrire cette lettre sur le papier de la main droite. 11 prend le crayon, mais n'arrive à tracer que des traits incohérents ne rappelant en rien la forme générale de la lettre L. La même série de phénomènes se reproduit pour les chiffres. »

Il serait difficile, ce me semble, de trouver des observations plus significatives que les \)ï£v^vte\\\£s> \ \w\feb. %

grité de la lecture, de l'audition et de la parole, intelligence suffisamment vive et conservée pour que les malades aient pu rendre compte avec une grande précision du trouble dont ils souffraient , enfin abolition presque abâolue de récriture coïncidant avec là conservation dès autres formes du langage, voilà bien toutes les conditions requises d'un fait, pour qu'il soit de nature à établir la personnalité de l'agraphie.

La pathologie expérimentale vient du reste, à cet égard, au secours de la clinique. On peut aisément, chez des hypnotiques, déterminer l'agraphie par suggestion, on peut même provoquer des agraphies partielles limitées à une seule lettre ou à un seul chiffre. Les expériences de MM. Binet et Féré * sur ce point sont très concluantes ; elles montrent en outre que la perte de la mémoire motrice graphique est de même ordre que l'abolition d'autres mémoires motrices, comme celles qui président à la faculté de fumer, de coudre, de broder. Pour chacun des actes que nous avons coutume d'accomplir, il existe en somme une mémoire motrice, d'autant plus aisément altérable, suivant toute vraisemblance, que les actes eux-mêmes sont plus compliqués et exigent des combinaisons plus délicates. Comme exemple d'amnésie motrice relative à des associations spéciales de mouvements, je puis rappeler un cas curieux relaté par M. Charcot dans une de ses Leçons: c'est l'observation d'un joueur de trombone qui avait perdu le souvenir des mouvements associés de la bouche et de la main, nécessaires au jeu de l'instrument. Toutes les autres mémoires motrices étaient intactes chez lui, sauf celle-là. Ce musicien avait oublié le maniement du trombone, comme d'autres ont oublié celui de la plume.

1. Binet et Férk , les Paralysies par suggestion. (Revue scienti- /içue, 12 juillet 1881.)

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Il n'y aurait nul intérêt à nous appesantir longuement sur les particularités symptomatiques de l'agraphie, dont on trouvera la description dans tous les ouvrages. Je rappellerai seulement que ce trouble, comme celui de la parole dans l'aphasie, est tantôt total, tantôt partiel. Il y a des malades qui ne peuvent former le moindre caractère : ils prennent la plume , la tiennent solidement, mais n'aboutissent qu'à tracer des linéaments informes; d'autres écrivent quelques syllabes, leur nom ou môme des lambeaux de phrase, qu'ils émaillent d'ailleurs des fautes les plus bizarres. Quelques-uns, tout en pouvant juxtaposer des syllabes les unes à côté des autres, n'arrivent à écrire que des mots sans signification ; telle cette femme observée par H. Jackson 4 , qui, voulant donner son nom, écrivait : « Sumil siclaa satrcni. » Elle indiquait son adresse de la façon suivante : « Stiuesr nut to mer linu lain. » Quand l'agraphie est moins accusée, les malades peuvent écrire beaucoup de mots, mais avec de nombreuses incorrections ; ils reproduisent à tout propos , par exemple, la même lettre ou la même syllabe; ils ont ce que Gairdner a appelé Y intoxication par la lettre , comme certains aphasiques ont l'intoxication par le mot. Bastian 2 a vu un malade qui substituait aux syllabes terminales de tous les mots la syllabe dendd. Au lieu d'écrire : « Royal naval médical officer belonging to admiralty, » il écrivait par exemple : Royondendd navendendd sforendeund belondendd. Il est fort intéressant de réunir, pour les comparer les uns aux autres , des spécimens d'écriture recueillis à différentes époques, chez les agraphiques qui guérissent ou s'améliorent. On peut ainsi suivre la série des transitions depuis l'impossibilité

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