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LES APHASIES SENSORIELLES. IH

pas la plupart des paroles qu’on lui adresse : elle paraît alors complètement sourde et cependant l’audition des sons, et des paroles en tant que sons, est intacte.... Elle explique elle-même qu’elle entend bien les paroles qui lui sont adressées, mais qu’elle n’en peut comprendre le sens.

« En quelle année sommes-nous?

— Somme?... quelle somme?

Vous avez été piqueuse de bottines?

— J’en ai une paire chez moi.

— Même question réitérée.

— .Je ne comprends pas le mot que vous me dites....

— Prenez une épingle sur la pelote qui est sur la table.

— Je n’ai- pas été à la pelote (l’acte n’est pas exécuté).

— Donnez-moi la main.

— Main?... Main?... (la question n’est pas comprise).

— La mémoire est-elle bonne?

— Armoire?... Je n’ai pas d’armoire. J’entends bien tout ce que vous me dites : Je ne suis pas sourde, mais je ne comprends pas.... »

A un interrogatoire ultérieur (1892) la malade répond ainsi :

« La santé est-elle meilleure?

— Aujourd’hui ça ne va pas bien.

— Les jambes sont-elles plus fortes?

— Je ne suis pas forte.

— Avez-vous bon appétit?

— J’ai pas faim.

— Où habitiez-vous, à Paris?

— A Paris.... Je suis de mon enfance à Paris.... Vous savez bien que je ne connais pas ce que vous dites.

— Même question réitérée.

— J’étais dans un magasin.

— Où habite votre demoiselle?

— Ma fille viendra dimanche.»

Cet interrogatoire montre, qu’à ce moment, la surdité verbale n’est pas encore complète et que certains mots réveillent l’idée à laquelle ils correspondent, ou encore, que certaines assonnances réveillent l’idée de mots qui sont encore à peu près compris.

Cette malade a aussi présenté un certain degré d’amusie sensorielle, et, bien qu’elle perçoive les sons musicaux, il semble qu’elle les apprécie plus

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encoi-e comme bruils que comme sons distincts. Les sons graves sont pour elle « comme le tonnerre » et les sons aigus « comme, une cloche ». Elle reconnaît le clairon pour « une musique de soldats » ; pour le violon, elle ne peut le nommer, mais se rappelle l’avoir entendu avec agrément le 14 juillet; pour la flûte, même lorsqu’elle exécute un air de valse « c’est de la religion » et elle prend en l’entendant une attitude dévote. Par exemple, elle est incapable de reconnaître un air : Au clair de la lune est « une marche funèbre »; la Marseillaise éveille chez elle des idées graves et recueillies, et les airs les plus gais sont pris pour des chants d’église.

N’y a-t-il pas là quelque chose qui dénote un certain degré de surdité psychique? C’est possible. Le fait est que la distinction entre certains sons ainsi que leur interprétation sont souvent défectueuses. Le chant des oiseaux est parfois confondu avec des voix de femme, par exemple; mais ces erreurs ne sont pas constantes, et le souvenir est le plus souvent intact, comme on vient de le voir. D’autre part, la malade n’est pas sourde; ce qui lui manque, c’est la valeur verbale du mot.

M. Sérieux donne une excellente idée de ce que furent les progrès de l’aphasie chez la malade, en transcrivant un texte qu’elle écrivit sous dictée à deux années de distance : Il était tout plein de son succès, qu'il n avait obtenu qu'à force de persévérance et de ruses. Ce texte, dicté, est écrit ainsi qu’il suit, en 1891 : Tout plein deux soncisce qui me fera tourner qua force Laférence deux loreuse. Et, en 1893 : Ledet boumat bonsou sequetle lomet contaud courses deusone deuse. Il est facile, en. comparant ces trois textes, de juger des progrès de la déchéance de l’écriture chez B....

L’examen de la parole répétée ne donne pas chez elle de résultats constanis. Elle peut parfois répéter des mots qu’elle ne peut dire spontanément, et parfois elle ne le peut plus; il faut alors qu’elle voie ces mots écrits pour pouvoir les prononcer en les lisant.

B... peut lire, en effet. Ce n’est même que par ce moyen qu’on peut entrer en communication avec elle.

Demande écrite. — Où ire^vous en sortant d’ici?

Réponse. - J’irai chez moi, rue Courtilbe,.20.

LES APHASIES SENSORIELLES. 115

Question orale. — Voulez-vous entrer à l’hôpital Lariboisière?

Réponse. — Qu’est-ce que c’est? Je .suis du premier.... Je ne comprends plus rien.

Même question écrite. — B... comprend et répond : « Oui. »

Ainsi c'est par l’intermédiaire du centre verbar visuel qu’on arrive à se faire comprendre de la malade. Quand on veut lui faire deviner, voire répéter un mot difficile, B... s’en rend compte, et si l’on insiste : « Je ne le répéterai, dit-elle, que quand je l’aurai lu; voilà mon caractère.... » Et elle lit, en effet, très bien, beaucoup mieux qu’elle ne parle spontanément.

Plus tard les défectuosités du langage s’accentuent de plus en plus, et la malade en arrive à l’aphasie psychique de plus en plus complète, avec amnésie et déchéance intellectuelle.

Mais, dans le cours de l’observation, il est facile de se convaincre qu’à un momerit donné, la malade présenta un état de surdité verbale, pure, sans cécité psychique et sans cécité verbale; sans aphasie motrice et sans agraphiq.

C’est la sphère aqditive verbale qui est en^ jeu; non pas la surdité proprement, dite, car, l’o.uïe

LE LiEGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES.

est intacte, mais la surdité \erbale qui, de partielle, peu à peu devient totale, et ne tarde pas à s’accompagner d’un degré plus ou moins avancé de surdité psychique.

11. Cécité vEaemE. — Lésion deV. — Un malade se présente. Le plus souvent, c’est à la suite d’une crise apoplectiforme; en tout cas, il n’offre aucun trouble de l’intelligence, entend et comprend parfaitement tout ce qu’on lui dit, y répond et parle lui-même avec toute facilité; mais il lui est impossible de lire un texte quelconque imprimé ou écrit. Dans un livre, il voit bien du noir et du blanc; comme le dit fort bien M. Bernard, il distingue la silhouette, la position relative, l’arrangement général des caractères, mais il lui est impossible de lire mots, syllabes ou lettres. Ce n’est pas impuissance de la vue, puisqu’il voit le dessin des caractères graphiques, et, bien que le sujet soit le plus souvent hémianopsique, c’est-à-dire qu’il ait perdu la vision dans la moitié droite du champ visuel, il n’est rien moins qu’aveugle, et cependant il ne peut lire. Alors même qu’il reconnaît qu’il y a sur le papier quelque chose d’écrit, il lui est impossible

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de le déchiffrer. 11 y a plus, dans les cas où il a conservé la possibilité d’écrire, il lui est impossible de lire ce qu’il écrit. « J’écris, disait le malade de Charcot, comme si j’avais les yeux fermés et je ne puis lire ce que j’écris. » 11 y a quelque chose de plus, puisque le malade voit les lignes qu’il trace, mais a cessé d’en comprendre la valeur. Ce sont les signes verbaux qu’il ne comprend plus, tandis qu’il continue à voir tous lès objets qui se présentent à lui, peut jouer aux dames ou à tout autre jeu, comme l’avait remarqué Trousseau, et môme déchiffrer des rébus (Ballet). Et ceci sépare les sujets atteints de cécité verbale de ceux qui sont atteints de cécité psychique, et sont incapables, non seulement de comprendre les signes verbaux, mais toute espèce de figure.

Tel est donc le trouble aphasique qu’on a justement appelé du nom de cécité verbale. Tel est le nom que lui a donné Kussmaul qui 1 a le premier décrit. C’est depuis l’étude que Kussmaul a faite de cette variété d’aphasie qu’on a pu comprendre et interpréter certaines observations de Schmidt, de Ilood, de Gendrin, y compris l’auto-observation de Lordat, dont on ne pouvait auparavant que signaler la singularité. Mais c’est

Iî8 LE LANGiGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, encore à Charcot qu’on doit d’avoir tiré de cette interprétation ce qu’elle comporte de meilleur. Le docteur Hermann Wilbrand (de Wiesbaden) a montré, de son côté (1887), quelle est la valeur de la cécité verbale, en tant que symptôme de lésion en foyer, et quels rapports elle présente avec les diverses foi-mes d’aphasie.

One lésion anatomique spéciale, du moins par son siège, rend compte, en effet, de cette forme de trouble aphasique. On ne d’a guère observée à l’état de simplicité et à l’exclusion des autres formes. Cependant, cette année même (1893), MM. Déjerine et Abalet ont communiqué à la Société de biologie deux cas de cécité verbale, dont un de cécité verbale pure, avec intégrité du langage et de l’écriture spontanée ou dictée; et, dans ce dernier cas, la lésion siégeait un peu en dehors de la zone du langage, entre la zone du langage et le centre visuel cortical. D’ailleurs, en comparant entre eux les 8 à 10 cas dans lesquels on a pu observer assez nettement les lésions anatomiques, on arrive à localiser la lésion de la cécité verbale, sur l’hémisphère gauche, à la partie postérieure du lobule pariétal inférieur (voy. tig. x, V). au niveau du pli courbe, un peu au-dessus de la

LES APHASIES SENSORIELLES, scissure de Sylvius, et aussi, par conséquent, du centre des collections auditives verbales.

En un mot, la lésion de la cécité verbale paraît siéger dans le lobule pariétal inférieur gauche. C’est le centre V de mon schéma, centre dont la suppression entraîne les conséquences suivantes : Fonctions abolies :

yVO. Écriture lue et comprise (ordre psychique);

H r vVE. Écriture lue et copiée ;

S I vVM. Id. à haute voix ;

I ( yVG. Id. avec mimique.

/yAOYE. Écriture lue, comprise et transcrite;

SlvVOYM. Id. id. et parlée;

®(vY0YG. Id. id. et mimée.

OVE supprimé peut être suppléé par OAE ou OKE. La traduction de l’idée ne se fait plus par la forme visuelle, mais par la forme auditive ou par la forme mimiqüe : ce qui explique comment ces malades, tout en ayant perdu la faculté de lire, peuvent encore écrire, au moins dans une certaine mesure; il suffit pour cela que le centre des images auditives, ou au besoin celui des images motrices soient intacts, ce qui leur permet de suppléer le centre visuel détruit.

Les malades atteints de cécité verbale simple

conservent toutes les autres fonctions.

Fonctions conservées :

Traduction de l’idée auditive par la parole;

Id. motrice id.

Id. auditive par la mimique ;

Id. motrice id.

Id. auditive par l’écriture;

Id. motrice id.

H / aAM. Parole entendue et parlée ;

SiaAG. Id. et mimée;

.gjaAE. Id. et transcrite;

a J tKM. Mimique perçue et traduite en paroles ;

|/tKG. Id. et mimée;

° tKE. Id. et transcrite.

I aAOAM. Parole entendue, comprise et parlée ; aAOAG. Id. id. et mimée;

aAOAE. Id. id. et transcrite;

tKORM. Mimique perçue, comprise et parlée; tKOKG. Id. id. et mimée;

tKOKE. Id. id. et transcrite.

Les sujets frappés de cécité verbale sont, moins que les précédents, entravés dans l’usage des manifestations de leurs pensées et dans leurs relations sociales; et c’est ce qui les distingue des cérébraux, chez lesquels il y a cécité psychique des choses et des mots à la fois. Le malade de Charcot, par exemple, ayant conservé toutes les images verbales autres que les images visuelles, non seulêment comprenait bien tout ce qu’on lui disait, mais répondait avec beau-

a/OAM.

gloKM.

S lOAG.

i/oAE.

O i OKE.

LES APHASIES SENSORIELLES. 121

coup de précision aux questions qui lui étaient posées et parlait même avec beaucoup de facilité. Toute lecture, par contre, lui était absolument impossible; et il ne pouvait écrire que , difficilement ou imparfaitement, puisqu il écrivait sans rien comprendre aux caractères qu’il traçait sur le papier.

Westphal et Mlle Skwortzoff ont noté des cas dans lesquels le malade, atteint de cécité verbale, parvient à lire, en s’efforçant de remplacer les images visuelles du mot par des images auditives ou motrices, autrement dit, tactiles : ce que je viens d’indiquer sur le schéma. Une de ces malades incapables de lire le graphique pouvait lire, par le toucher, un texte écrit au moyen de caractères en relief. Le malade de Westphal est plus curieux encore, en ce qu’il arrivait à écrire, en évoquant dans son esprit, ou en actionnant dans son cerveau, l’image motrice des mots qu’il voulait tracer. Ne pouvant plus évoquer l’image visuelle de ces mots, il reproduisait avec la main les mouvements nécessaires pour écrire le mot et n’avait plus alors qu’à traduire en graphique cette image motrice. Le trajet vVE était fermé chez lui, il prenait un détour et c’est le trajet tKE

qu’il empruntait pour y suppléer. On voit, encore par cet exemple, combien mon schéma est tout à la fois simple et compréhensif.

Je ne saurais rapporter en entier l’observation si remarquable cependant du docteur Badal; on la trouvera tout entière dans la thèse du docteur Girault (Bordeaux, 1888). Je n’en rappellerai ici que le sommaire : « Alexie et agr aphie par cécité verbale, hémianopsie inférieure avec trouble du sens de l’espace. »

Enfin il y a des cécités verbales partielles, comme il y a des surdités verbales partielles : On a observé des cécités de lettres, de syllabes, de mots, de certains mots, la cécité musicale, ou impossibilité de lire la musique, laquelle accompagnerait communément la cécité verbale (Ballet). Les caractères imprimés sont parfois lisibles encore, par des sujets qui ont cessé de lire l’écriture cursive, ou vice versa. Le sujet, dit plaisamment M. Bernard, regarde parfois les mots comme un candidat peu expert regarde les substances à reconnaître, dans un examen de sciences naturelles, les tournant et les retournant sous diverses inclinaisons, et à diverses distances ; et, quand il lit un mot, c’est un peu

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au hasard, le plus souvent, d’après la physionomie générale du mot, plus que d’après son analyse littérale, et sans être assuré de l’exactitude de sa lecture.

Je ne sais si les supputations de chiffres empruntent moins souvent que celles de lettres le mode visuel, mais Bernard remarque que, dans les cas de cécité verbale, la cécité des chiffres est plus rare que ne l’est la surdité des chiffres dans la surdité verbale.

Un cas communiqué à la Société des médecins de la Charité, de Berlin est remarquable, en ce que le sujet qui en fait l’objet était atteint d une cécité verbale partielle, portant sur les lettres et aussi sur les couleurs, ce qui ferait suspecter un certain degré de cécité psychique. Frankl- Hochwart a rapporté 6 cas d’aphasies sensorielles, accompagnées toutes d’une altération variable des facultés musicales.

La cécité verbale peut guérir spontanément, ou bien les malades peuvent refaire leur éducation et apprendre à nouveau la lecture. Piorry a cité le cas d’un directeur de théâtre, Guaglino celui d’un notaire, Charcot celui de M. P..., et Bernard celui de M. M..., qui se sont remis à

124 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, l’étude de la lecture et, non sans peine, ont pu réapprendre à lire. Mais les cas où ces essais ont échoué sont assez nombreux. J.-B. Charcot a même inventé un appareil destiné à évoquer les images motrices graphiques, chez les sujets atteints de cécité verbale, lequel appareil peut en même temps servir à démontrer l’existence distincte d’un centre graphique.

J'ai dit que beaucoup des sujets atteints de cécité verbale présentaient en même temps ce qu’on a nommé de l’hémianopsie, c’est-à-dire une modification du champ visuel, qui présente un rétrécissement, le plus souvent latéral, quelquefois concentrique, sans que l’examen ophtalmoscopique permette de découvrir aucune altération du fond de l’œil. La cécité verbale est d’ailleurs la forme d’aphasie qu’on peut rencontrer le plus souvent sans hémiplégie dr oite et sans paralysie périphérique, bien que ces deux syndromes, hémiplégie droite et cécité verbale, se rencontrent ensemble le plus fréquemment.

Sur ce point de l’hémianopsie, on lira avec fruit l’article publié par Cabibbo, dans lequel il étudie la valeur séméiologique de ce signe, dans ses rapports avec les lésions du cerveau (1888),

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et aussi l’article de Weeks résumé dans la Revue des sciences médicales (1892).

Comme exemple type de cécité verbale, je rappellerai l’observation qu’on trouve tout au long dans la thèse de Bernard (broch. in-8“, 1885) et dont je cite ici un extrait :

Observation Y.

Cécité verbale. Hémianopsie droite. Amélioration. — M. H. P..., âgé de trente-cinq ans, est le chef et le propriétaire d’un établissement de mercerie. De culture intellectuelle moyenne, intelligent, actif, il a beaucoup à parler et à écrire; sa correspondance est nombreuse. 11 lit souvent, à voix basse; mais rarement il ne lit que des yeux, et, le plus souvent, le mouvement dé ses lèvres prononce les mots à mesure qu il les lit.

Le 9 octobre, étant à la chasse, il tue par accident le chien de son ami, ce qui lui cause une profonde émotion ; il reprend la chasse l’aprèsmidi, et, au moment de tirer un lapin, il tombe à terre, paralysé du côté droit, dit-il, et, peu après, il perd connaissance. Depuis lors, ses sou

126 LE LANGAGE; LA PAROLE ET LES APHASIES, venirs sont au moins très vagues, jusqu’au lendemain 10 octobre, où il s’éveille paralysé du bras et de la jambe du côté droit; en même temps, il bredouillait en parlant, disait un mot pour un autre, reconnaissait les personnes et les objets, mais sans les nommer, sans môme pouvoir dire le nom de sa femme.

Quatre jours après, le mouvement revient peu à peu; le malade peut se lever, la jambe demeurant cependant plus paralysée que le bras. Au bout de quinze jours (le 28 octobre), il n’éprouvait plus guère de difficulté de la parole, disant seulement de temps en temps un mot pour un autre, et il pouvait écrire très lisiblement de la main droite. 11 écrit, en effet, un ordre relatif à ses affaires, et, ne se souvenant plus du libellé de cet ordre, il veut le relire ; il s’aperçoit alors qu’il est dans l’impossibilité absolue de relire sa propre écriture.

Ainsi, après disparition presque complète de l’hémiplégie et de l’aphasie, l’alexie se manifeste; bien que le malade ait conservé intacte la faculté d’écrire, il ne peut lire, pas même lire la lettre qu’il vient d’écrire. Il ne peut pas plus lire les pages d’un livre imprimé. Enfin le malade

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s’aperçoit, en jouant au billard, qu’il ne voit que la moitié du tapis vert, la moitié de la bille, et cesse môme de la voir quand elle entre dans la moitié droite du champ visuel, et cela sans qu’il y ait aucune modification de l’aspect ophtalmoscopique du fond de 1 œil : ce qui trahit une hémianopsie droite homonyme.

L’intégrité de l’intelligence, d’une part; d’autre part, la liberté complète des mouvements de la langue, des lèvres et des mains, montrent que les seuls troubles qu’il présente appartiennent à la catégorie des signes verbaux. Le malade écrit sans doute, il écrit son nom et son adresse, il peut écrire une lettre, sans fautes notables d’orthographe, sans passer de mots; mais il écrit sans comprendre ce qu’il écrit. « J’écris, dit-il, comme si j’avais les yeux fermés, sans pouvoir lire ce que j’écris. » Et, de fait, il écrit aussi bien les yeux fermés.

En un mot, les notions fournies à ce malade par la vision, dans la lecture, sont insuffisantes à l’intelligence du texte; il peut cependant lire à l’aide d’un artifice, c’est à dire en exécutant la série des mouvements qui sont nécessaires à la représentation graphique des lettres et des mots.

C’est par cette représentation motrice de la lettre ou du mot qu’il peut arriver à les reconnaître. Le centre kinesttiétique supplée alors à l’insuffisance du centre visuel. Il ne lit qu’en écrivant ou en traçant dans l’espace les lettres dont il ne sait plus reconnaître, par la vue, la forme graphique. Ce n’est donc pas là une alexie véritable, mais une impuissance de lire tenant à la cécité verbale, puisque la lecture devient possible, lorsque le sujet remplace l’écriture graphique par la mimique graphique.

L’amélioration qui se produisit ensuite chez ce malade est attribuable sans doute à l’éducation de plus en plus parfaite qu’il fit de ses centres kinesthétiques verbaux, par l’usage fonctionnel qu’il leur imposa; ce qui lui permit, après avoir déchiffré bien lentement les caractères écrits, de les lire presque couramment. 11 est probable aussi, d'après la suite de l’observation, que son centre visuel verbal du côté droit, totalement impuissant tout d’abord à suppléer celui du côté gauche, s’est adapté peu à peu à cette fonction et en a permis, dans une certaine mesure, la récupération.

Cette même observation montre bien encore ce

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que peut le centre kinesthétique ^verbale, pour suppléer le centre visuel aboli ou réduit,a l’impuissance. Le malade ne peut lire le mot qu’il vient d’écrire, ou qu’on lui présente, écrit ou imprimé; mais, avec le bout du doigt, il retrace une à une les lettres qui constituent le mot et arrive ainsi, non sans peine, à le lire. Ce sont les notions fournies par le sens musculaire mis en jeu, qui permettent au malade de formuler le mot qu’il ne peut lire.

Et quand on lui présente une page d’impression, il fait cette curieuse remarque ; « Je lis moins bien l’imprimé que l’écriture, parce que, pour l’écriture, il m’est facile de reproduire mentalement la lettre avec la main droite, tandis que c’est beaucoup plus difficile pour les caractères imprimés. » Jamais, en eflet, il ne s’était appliqué à’ tracer avec la main des caractères imprimés, comme peut le faire un peintre de lettres. Si on lui place les mains derrière le dos, pour l’empêcher de tracer dans l’espace la forme de ses lettres, on le voit en tracer les contours avec l’index de la main droite sur l’ongle du pouce de la main gauche.

III. Akikesthésie verbale. — Lésion de K. — Je ne puis que répéter ici ce que je disais à propos de l’amimie, c’est-à-dire que la lésion du centre K n’a pas encore été démontrée. L’akinesthésie verbale, qui doit résulter d’une lésion de ce céntre de collection sensorielle, consisterait dans l’impossibilité, pour le malade, de distinguer la valeur des gestes, celle des reproductions mimiques et des jeux de physionomie, qui prennent au langage une si grande part, alors même qu’ils ne constituent pas eux-mêmes tout le langage.

J’ai déjà dit comment le caractère élémentaire et tout simple de ce langage le disposait moins que les autres à subir les perturbations que nous venons de décrire à leur sujet. L’akinesthésie verbale, ou impuissance à comprendre la mimique, est encore difficile à apprécier pour un autre motif : c’est qu’elle passe souvent inaperçue; les gens qui en sont atteinls sont, le plus souvent, confondus avec ceux qui souffrent de troubles moteurs périphériques, et il est toujours délicat de les en distinguer; d’autant plus que l’akinesthésie verbale est vouée à être plus souvent une complication des autres modes de

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l’aphasie, qu’à se présenter à l’état de simplicité.

Je ne fais aucune difficulté d’avouer qu’aucune observation précise n’a encore permis de reconnaître l’existence du centre de l’akinesthésie verbale et qu’aucune autopsie n’a montré de lésion qui lui soit propre. Je ne doute pas qu’on ne lui trouve quelque jour un siège, parmi les foyers psycho-sensoriels que l’écorce cérébrale paraît réunir, non loin des foyers bien connus sous le nom de centres psycho-moteurs. Les éléments sensitifs, dont la réunion donne au sujet vivant la valeur mimique des gestes, doivent en effet constituer des centres de collections sensorielles motrices, analogues à ceux des collections auditives et visuelles : de là l’hypothèse que je présente comme telle, en attendant qu’elle devienne, s’il plaît à la physiologie, un fait démontrable.

Entre autres observations cliniques, qui me paraissent devoir se rapporter à cette variété d’aphasie, je citerai celle qui fut communiquée à la Société des médecins de la Charité de Berlin (1800), et qui révéla une aphasie tactile nettement caractérisée chez une. cérébrale. Chez ce

152 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, sujet, la vue et le son rappelaient aussitôt le nom de l’objet, par suppléance des centres auditif et visuel, singularité dont mon schéma rend bien compte.

Quoi qu’il en soit, je donne ici le tableau des fonctions qui doivent être abolies et de celles qui seraient conservées dans le' cas où une lésion porterait exclusivement sur le centre de la collection sensorielle kinesthétique verbale.

Fonctions abôlies

OEG. Traduction de l’idée par le geste (ordre psych.);

B I tKG. Mimique perçue et mimée;

I tKM. Id. et parlée;

‘I I tKE. Id. et transcrite.

^ ( tKOKG. Mimique perçue, comprise et mimée; g tKOKM. Id. id. etparlée;

®(tKOKE. Id. id. et transcrite.

Le. trajet OKM devenu impossible, par la lésion du centre K, pourrait être suppléé par les trajets OAM et OVM ; la .traduction de l’idée, ne pouvant pas se taire sous là forme mimique, pourrait encore se faire jour sous les formes auditives ou visuelles. . • '

LES APHASIES SENSORIELLES. 135

Fontions conservées :

OAM. Traduction OVM. • Id.

OAE. Id.

OVE. Id.

OAG. Id.

OVG. Id.

de l’idée auditive par la parole ; visuelle id. ; auditive par l’écriture ; visuelle id. ; auditive par le geste visuelle id.

^ /vVM. Écriture lue et arlée SlvVE. Id. et transcrite ;

.|)vVG. Id. et mimée;

“ jaAM. Parole entendue et parlée;

S/aAE. Id. et transcrite ;

= ( aAG. Id. et mimée.

I aAOAM. Parole entendue, comprise et parlée ; aAOAE. Id. id. et transcrite;

aAOAG. Id. id. et mimée;

vVOVE. Écriture lue, comprise et transcrite; vVOVM. Id. id. et parlée;

vVOVG. Id. id. et mimée.

On voit, parce tableau, que le sujet atteint d akinesthésie verbale pure garderait à sa disposition les moyens de manifester et même de comprendre les modes les plus élevés et les plus ordinaires du langage : c’est ce qui diminue beaùcoup 1 importance clinique de celte forme d’apbasie. On peut se passer du geste pour correspondre avec ses semblables, quand on a pour cela la parole et

l’écriture intactes.

Il n’en est pas moins vrai que, au point de vue

154 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, de la physiologie, ce mode de langage ne saurait être négligé; il est permis de penser que la pathologie arrivera probablement quelque jour à en reconnaître les défaillances et, par suite, à en mieux déterrniner la valeur. Ce sont des jalons d’attente que je me contente de poser ici, en réservant l’avenir.

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