‹ Le langage, la parole et les aphasiesChapitre 15 sur 30 · I. Journal des sciences · texte numérisé non relu

I. Journal des sciences

médicales. Lille, 24 février 1893.

Ui LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES.

elle le lit très bien, à haute voix, prononçant bien les mots et tenant compte de la ponctuation.

< On peut bien comprendre sa lecture, alors qu’elle-

; • même n’a rien compris à ce qu’elle a lu. Elle

■ aurait lu une page de latin, qu’elle n’en serait

■' ni plus ni moins avancée. « Je ne sais pas ce que

^ j’ai lu, observe-t-elle, je sais seulement que j ai

" , lu. Je puis voir, mais ne puis comprendre. »

i: Si l’on veut qu’elle réitère une phrase qu’elle

• vient de lire, elle ne le peut. Aussi, dans le but

f , d’obvier à cet inconvénient, sérieux pour elle qui

P lit le journal à un vieillard, dans le but de ne pas

se répéter, a-t-elle pris l’habitude de suivre du A. doigt les lignes qu’elle lit tout haut. <10 qui ne

l’empêche pas encore de relire parfois une même phrase, au lieu de celle qu’on lui demande et ^ qu’elle ne peut retrouver.

L’impuissance de comprendre existe, même pour un seul mot. Je lui indique du doigt les mots

enpe/wre et traitemewi. Elle les lit correctement à

h; haute voix, mais demeure incapable d’en faire

t connaître le sens. Cette difficulté existe aussi bien

ïf, pour les mots écrits en cursive que pour les mots

[v imprimés. Alors même qu’elle répète un mot ou

k une phrase qu’elle vient de lire, elle le fait auto-

LES APHASIES PSYCHIQUES. 145

matiquement (écholalie), sans pouvoir, malgré ses efforts, en -pénétrer la signification.

J’écris, par exemple, le mot encrier. Le malade le lit très bien à haute voix.

« Quel mot venez-vous de lire, lui demandai-je?

— Encrier.

— Montrez-moi l’objet dont c’est le nom. »

Elle ne le peut pas. Et cependant, dès que je lui présente mon encrier, elle le reconnaît et l’appelle par son nom.

Le trouble morbide n’intéresse donc que la compréhension des mots écrits ou imprimés. La vision des objets est normale; tous sont reconnus et exactement dénommés.

La malade peut copier l’écriture, mais sanscomprendre ce qu’elle copie. Elle peut écrire sous ta dictée; elle peut même exprimer ses propres pensées, par l’écriture aussi bien que par la parole. Mais, qu’elle écrive spontanément, ou sous la dictée, ou d’après un modèle, elle est incapable de comprendre les mots qu’elle vient d’écrire. Elle ne peut corriger ses lettres.

Ces troubles surviennent sous forme d’accès qui durent presque toute la journée. Il est habituel de les voir disparaître le soir, vers cinq tü

m LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, heures, en même temps qu’apparaît une poussée congestive vers la tête. La face devient rouge et chaude, pendant que le reste du corps est le siège d’une sensation de refroidissement, et que les doigts prennent une teinte bistre ou légèrement cyanosée. Lorsque cette poussée congestive de la face fait défaut, l’impossibilité de comprendre persiste. Le champ visuel est rétréci, surtout à gauche. Il n’y a pas d’hémignopsie.

Or le diagnostic de cette forme d’aphasie est assez délicat, elle peut être facilement confondue avec la cécité verbale. Mais ce qui est perdu dans la cécité verbale, ce n’est pas, à vrai dire, le souvenir de la signification, mais bien celui de la forme des mots écrits. Ce qui caractérise la cécité verbale, c’est l’impuissance, où se trouve le sujet qui en est atteint, à réunir en une collection sensorielle verbale les éléments de la sensation visuelle verbale. Aussi ces malades-là ne peuvent pas lire; ils sont atteints d’alexie, et, placés en face d’un texte, ils le regardent non seulement sans y rien comprendre, mais comme s’ils n’avaient jamais appris à lire. Tandis que cette aphasique psychique ne comprend rien à ce qu’elle lit, tout en gardant la possibilité de lire.

LES APHASIES PSYCHIQDES. 147

de traduire l’écriture en paroles, comme elle lirait une langue étrangère : du latin, par exemple.

Je citerai les conclusions qui terminent l’intéressant mémoire du docteur Goix :

L’amnésie verbale visuelle se caractérise par l’impossibilité de comprendre la signification des mots écrits, avec conservation du pouvoir de lire, c’est-à-dire de traduire en paroles les mots écrits. Elle ne doit pas être confondue avec la cécité verbale, dans laquelle la lecture est aussi impossible que l’acte de comprendre.

L’amnésie verbale auditive se caractérise par l’impossibilité de comprendre la signification des mots parlés, avec conservation du pouvoir d’entendre et de répéter correctement les paroles. Elle ne doit pas être confondue avee la surdité verbale, dans laquelle la répétition des paroles entendues est aussi impossible que leur compréhension.

Je joindrai à ces conclusions celle-ci, qui les complète ; L’amnésie verbale mimique se caractérise par l’impossibilité de comprendre la signification des mouvements ou des gestes mimés, avec conservation du pouvoir de saisir et de reproduire la mimique. Elle ne doit pas être confondue avec

148 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, l’amimie, dans laquelle la répétition des gestes est aussi impossible que leur compréhension.

Que ce soit là la preuve qu’il y a deux sortes de mémoire, c’est ce que je ne saurais conclure; mais c’est bien la preuve qu’il y a lieu de distinguer entre ces deux sortes de trouble, l’un consistant dans l’impossibilité d’effectuer la coordination sensorielle verbale, l’autre, dans 1 impuissance à se ressouvenir de la signification verbale des signes sensoriels.

Je ne saurais conclure toutefois, avec 1 auteur, qu’il y ait là la preuve d’une distinction à faire entre l’imagination et la mémoire, dans l’exercice de la parole ; mais c’est un point sur lequel je reviendrai à propos de la psychologie.

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