‹ Le langage, la parole et les aphasiesChapitre 16 sur 30 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

APHASIES DE CONDUCTIBILITÉ APHASIES COMBINÉES

On désigne en Allemagne, sous le nom d’aphasies de conductibilité, certains troubles du langage qui ne paraissent plus résulter de l’effacement d’un groupe d’images ou de l’altération d un centre sensoriel ou moteur, mais bien de la lup ture des relations que ces centres entretiennent entre eux, autrement dit, d’une altération portant sur les conducteurs nerveux qui relient les centres les uns avec les autres.

Plusieurs des observations citées à l’appui de cette manière de voir sont pourtant susceptibles d’une autre interprétation. Telle fut, par exemple, la malade de Déjerine. Cette femme, est-il dit, lisait; sans comprendre, d’une façon réflexe,

■ comme si elle eût lu une langue étrangère, et

150 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, cependant son intelligence était conservée. La vue du mot réveillait les images visuelles verbales et l’acte réflexe de la lecture (AaM), sans réveiller l’idée de l’objet. Mais, pas plus que le malade de Frankel, celui de Déjerine ne me paraît devoir être invoqué en faveur d’une lésion de conductibilité ; il prouve bien plutôt une lésion des centres psychiques auxquels ces auteurs n’ont pas assez songé.

N’en est-il pas de même d’une forme d’aphasie de transmission pour la dénomination des couleurs, que M. Dax rapporte dans la Revue d'ophtalmologie, 1887.

Wernicke, Kussmaul, Lichtheim, ont plutôt considéré comme se rapportant à des lésions de conductibilité la paraphasie et la paragraphie, c’est-à-dire, selon Knssmaul, cette altération du langage dans laquelle les idées ne répondent plus à leurs images vocales, si bien, qu’au lieu de mots conformes au sens, surgissent des mots étrangers ou de sens contraires.

Wernicke a proposé le nom A'alexie sous-corlicale, pour une variété d’aphasie dont il rapporte la lésion, au trajet qui unit un centre sensoriel avec le centre moteur phémique, soit par exemple

APHASIES DE CONDUCTIBILITÉ. 151

entre le centre visuel verbal V et le centre de Broca M. Et il a bien vu que, dans ce cas, le centre auditif verbal A ou le centre kinesthétique K, restés en communication avec le centre M, pouvaient remplacer le-centre Y isolé et comme annihilé par la lésion.

Outre les aphasies sous-corticales, dans lesquelles la lésion porte sur les faisceaux qui tirent leur origine des centres cordeaux, Wysmann a décrit des aphasies infra-corticales, dues à l’altération des faisceaux cortico-bulbaires, préposés à la transmission des mouvements et qui s’étendent jusqu’aux centres bulbaires de l’articulation des mots. Cette altération, en isolant les centres de l’articulation, dissocie les fonctions élémentaires de la parole et peut provoquer une sorte d’ataxie verbale.

Bernheim a rapporté (1891) aussi une observation intéressante, mais mallieureusement un peu complexe : Le sujet était atteint d’aphasie motrice avec agraphie et, de plus, présentait une surdHé psychique partielle, avec une amnésie auditive partielle. On trouva, à l’autopsie, un ramollissement de la troisième circonvolution frontale gauche, du quart inférieur des frontale et pané-

.152 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, taie ascendantes, des lobules pariétaux supérieur et inférieur, et enfin de la première circonvolution lemporo-sphénoïdale.

J’avoue que je ne trouve pas dans ces observations la preuve bien nette qu’il s’agisse d’une lésion de conductibilité, et non d’une lésion des centres que j’ai décrits. Le schéma que Lichtbeim a construit à ce sujet est loin d’être irréprochable. Tout en le reproduisant, M. Ballet fait à son sujet ses réserves. Je les ferai plus larges encore, en ce qu’il est surtout incomplet. Il y décrit quatre formes d’aphasie de conductibilité. Or on doit admettre les suivantes :

Trois formes d’aphasie de conductibilité peuvent se montrer dans chacune des, classes sensoriomotrices de l’aphasie. Les lésions portant sur aA, tK, vV, constituent trois formes d’aphasie sensorielle de conductibilité, qui équivalent presque, au point de vue de leurs symptômes, à celles où la lésion atteint les centres de collection sensorielle A, K, V, puisque les centres, sans être détruits, sont privés de tout apport sensitif. Toutefois, ce qui distingue ces aphasies de conductibilité des formes dites cécité verbale, surdité verbale et akinesthésie verbale, c’est que les centres de

APHASIES DE CONDUCTIBILITÉ. 135

collection sensorielle étant intacts, la perception peut se faire par les voies sensorielles demeurées saines, et se réfléchir par ces centres intacts sur les trois cenires de coordination motrice. Ceci constitue une première forme d’aphasie sensorielle de conductibilité.

Une seconde forme occuperait l’un des cordons qui unissent les centres de collection sensorielle aux centres de coordination motrice; soit AM, VE ou KG. Ce sont des aphasies sensori-motrices, qui peuvent se distinguer des aphasies exclusivement sensorielles et des aphasies exclusivement motrices, par l’intégrité des centres eux-mêmes, lesquels permettent à la réflexion de se faire des uns sur lés autres par les voies demeurées libres. La lésion de AM est celle que Wernicke a le premier décrite comme aphasie de conductibilité.

Une troisième forme de ces aphasies de conductibilité est celle qui porte sur les trajets allant des centres de collection sensorielle .aux centres psychiques correspondants : ces trajets sont AO, VO, KO. Ces formes n’ont pas été observées d’une façon incontestable. Il est certain qu elles doivent être bien difficilement séparées des aphasies psychiques proprement dites; je ne saurais

154 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, même indiquer encore le moyen de les en distinguer; il est bon d’attendre, pour cela, que l’observation les ait fait mieux connaître.

Les différentes formes de l’aphasie se présentent rarement à l’état d’isolement; le plus souvent on observe plusieurs formes réunies sur le même sujet; le fait se comprend anatomiquement. 11 est bien rare qu’une lésion anatomique se borne exclusivement à l’un des centres, moteurs, sensoriels ou psychiques; le siège fort rapproché de ces différents centres explique combien il est facile que la lésion de l’un déborde sur les autres et les intéresse plusieurs à la fois. D’ailleurs l’unité fonctionnelle du cerveau et la délicate impressionnabilité de ces différents centres les exposent beaucoup à recevoir, par dyriamogénie ou par inhibition, le contre-coup des influences qui, sans les atteindre directement, agissent sui' ceux qui les avoisinent, et cela indépendamment des altérations qui, comme celles de la paralysie générale par exemple, peuvent intéresser une plus ou moins grande étendue de l’écorce cérébrale. Si les aphasies motrices sont celles qui se présentent le plus souvent à l’état simple, les aphasies sensorielles se compliquent le plus

APHASIES DE CONDUCTIBILITÉ. 155

souvent d’aphasies motrices. Enfin les aphasies psychiques, qui sont peut-être les formes qu on rencontre le plus fréquemment, sont aussi communément les plus compliquées et les plus ditlîciles à distinguer.

J’en dirai autant des aphasies sensorielles comparées les unes aux autres : les aphasies auditives et visuelles sont incontestablement les mieux connues, et celles qu’on rencontre le mieux à l’état d’isolement. L’aphasie mimique n’a guère été observée seule. Enfin, dit justement M. Bernard, quand plusieurs formes d’aphasie existent, elles ne sont jamais proportionnées les unes aux autres et u’offrent rien de corrélatif. Cette remarque, que Marcé avait déjà faite, est, de l’avis de ces auteurs, une preuve péremptoire en faveur de l’indépendance des diverses formes de l’aphasie, et, par conséquent, en faveur de la pluralité des centres cérébraux préposés à l’exercice du langage. Voyez, par exemple, l’obaervation du docteur Courtade {Encéphale, 1887), sur un cas d’aphasie caractérisé par l’aphémie, l’agraphie, la surdité verbale et un certain degré de cécité verbale, chez un syphilitique.

Page 1