CHAPITRE XI
SÉMÉIOTIQUE DE L’APHASIE
Les troubles du langage, dans leur généralité, se rapportent à des causes qu’on peut diviser de la sorte ; 11 y a d’abord le nervosisme simple qui est le plus souvent une hérédité nerveuse; mais, dans ces conditions, ce qu'on observe surtout, ce sont des troubles dysphoniques de la parole, ou des troubles dans la formation des sons et dans l’articulation des mots (dyslalie ou dysarthrie). Le bégaiement en est le type principal,, avec toutes ses variétés de bredouillement, d’achoppement syllabique, de parole scandée, etc. Ce sont là des troubles purement périphériques, le plus souvent, et qui se séparent nettement des aphasies.
• L’hystérie occasionne assez fréquemment le mutisme et plus rarement de légers troubles dysphasiques, que leur mobilité, leur variabilité,
158 LE LANGAGE, LA PAROLE Eï LES APHASIES, feront mieux connaître encore que la forme symptomatique qu’ils peuvent affecter. M. Natier vient de résumer les signes propres au mutisme hystérique, dans un très bon article de la Revue de laryngologie (1888).
MM. Ballet et Tissier ont communiqué à la Société médicale des hôpitaux (1889) un cas de bégaiement hystérique, à propos duquel ils ont étudié les rapports fréquents que présente ce trouble, avec un certain degré d’aphasie transitoire, et fait remarquer que, jusqu’ici, ce phénomène n’a été observé que dans l’hystérie mâle. 11 se montre d’ailleurs avec des troubles moteurs de la langue, qui justifient ce que je viens de dire et facilitent le diagnostic.
Sandoz a rapporté plusieurs cas d’aphasie liée à la dyspepsie?
Pour ce qui est de l’aliénation mentale, on en peut dire autant : ce ne sont plus les aphasies périphériques qu’on constate chez les aliénés. Ce ne sont plus les paralysies motrices ou sensitives qui sont en jeu, ce sont des dyslogies ou des alogies, des troubles psychiques qui vont, depuis la lenteur de la parole jusqu’à l’impuissance plus ou moins volontaire, et traduisent un
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trouble intellectuel primordial. On peut s’en rendre compte, en parcourant le livre dans lequel ces troubles sont étudiés à fond par le docteur Seglas, ou encore un article de Wernicke intitulé Aphasie et psychopathie (1890).
L’épilepsie et toutes les manifestions nerveuses du mal caduc peuvent s’accompagner d’aphasies véritables, symptomatiques, bien que sans lésion anatomique appréciable; elles sont, le plus souvent, transitoires et en rapport avec l’attaque convulsive, qu’elles suivent généralement. Les phénomènes de l’attaque permettent de reconnaître facilement la cause de ces aphasies, sauf dans le cas de formes larvées ou frustes ; mais, alors même, l’allure spéciale de l’aphasie ne laissera guère de doute sur sa nature.
Après les névroses, les intoxications, l’alcoolisme en tête, plus rarement le saturnisme, peuvent être des causes d’aphasie. Il faut y ajouter les infections aiguës ou chroniques, la syphilis, les fièvres graves, etc. Les conditions qui déterminent l’aphasie dans ces cas sont moins une influence directe de l’agent toxique sur les centres cérébraux, qu’une modification dans l’irrigation sanguine de ces centres, ou même le
160 LE LANGA.GE, LA PAROLE ET LES APHASIES, dépôt d’un produit morbide dans leur voisinage, ou au milieu de leurs propres éléments.
Mais les causes de beaucoup les plus fréquentes des troubles aphasiques, ce sont les lésions cérébrales elles-mêmes : hémorragies, embolies, tumeurs cérébrales diverses. De là la fréquence des cas dans lesquels l’aphasie accompagne l’hémiplégie, parfois même les attaques épileptiformes. Ces aphasies sont transitoires ou permanentes, mais elles sont surtout sujettes à rechutes ou à manifestations intermittentes. La migraine ophtalmique, les traumatismes cérébraux, notamment cette forme qui a été décrite sous le nom de commotion cérébrale, et celle aussi qu’on appelle le choc nerveux, sont encore des causes fréquentes d’aphasie dont le diagnostic sera d’ailleurs facile à poser.
Il est plus difficile de reconnaître la valeur séméiologique de certaines aphasies transitoires, qui se montrent parfois au début de la paralysie générale, avant tout autre symptôme significatif. Il suffit d’ailleurs d’être prévenu que cette éventualité, bien que rare, peut se rencontrer, pour que le médecin ne s’y laisse pas prendre. Un état d’aphasie vraie, si court et si léger qu’il
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soit, motive toujours, en effet, de prudentes réserves; bientôt d’ailleurs les signes plus précis de la méningo-encéphalite diffuse, tremblements, troubles pupillaires, troubles, et surtout diminution de l’intelligence démasqueront la paralysie générale.
L’aphasie permanente dénote nne lésion cérébrale déterminée; une aphasie fixe avec hémiplégie droite, succédant à une attaque d’apoplexie, ce qui est le cas le plus fréquent, et chez un sujet cardiaque, ce qui n’est pas rare, doit être rapportée à une hémorragie cérébrale ou à un ramollissement, avec ou sans embolie ou thrombose. MM. Blocq et Onanoff ont parfaitement résumé ces divers caractères : Le ramollissement donne lieu à une apoplexie plus passagère et moins complète; les membres sont plus flasques, les paralysies présentent quelques oscillations, les troubles de la parole sont aussi moins invariables. — L’hémorragie accompagne souvent l’hypertrophie du cœur, et, dans ce cas, la température s’abaisse d’abord pour s’élever ensuite; elle varie peu dans le ramollissement. Le ramollissement par embolie se rencontre chez des sujets jeunes, qui ont eu des rhumatismes et gardent des
-162 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, affections valvulaires du cœur; le ramollissement par thrombose va, au contraire, avec une dégénérescence athéromateuse plus ou moins généralisée.
Quand l’aphasie fixe et permanente s’est établie après avoir été précédée ou accompagnée de céphalées, avec vomissements et attaques épileptiformes, on doit la rattacher à une tumeur du cerveau, surtout si ces phénomènes se compliquent de quelques troubles oculaires.
Enfin j’ai indiqué déjà, à propos de la physiologie pathologique, comment l’évolution de l’aphasie se rattachait à la marche de la lésion sous la dépendance de laquelle elle s’est produite. Un sujet qui commence par présenter de l’aphasie motrice simple, laquelle se complique bientôt d’aphasie sensorielle, est un malade dont la lésion cérébrale trahit, par ces symptômes, sa marche progressivement envahissante.