CHAPITRE I
Le langage est une fonction générale de l’animalité, bien qu’il ne soit appréciable à nos moyens d’investigation que chez les animaux supérieurs. C’est en effet une des fonctions supérieures, sinon la plus élevée, dans l’ordre des fonctions animales.
Cette fonction a pour effet de traduire au dehors les impressions, les idées, les déterminations dont l’animal est l’agent actif ou passif. Or, le pouvoir de manifester ses divers états de
4 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, conscience serait bien inutile à l’animal, s’il n’était doué en même temps du pouvoir de comprendre, à sa façon, les signes de son langage muet. C’est donc là une fonction à deux, pour ainsi dire, une fonction de relation par excellence, ou qui, du moins, nécessite la rencontre, sur le même sujet, d’appareils de production des signes du langage et d’appareils de réception et de compréhension de ces mêmes signes.
A cet effet, l’animal est doué de certains organes moteurs, véritables appareils d’expression mimique, qui constituent les organes du langage le plus inférieur et le plus simple. 11 est doué, de plus, d’appareils sensoriels spéciaux, capables de percevoir les signes de l’expression mimique et d’en comprendre le sens.
L’animal possède le langage mimique ; l’homme possède en plus le langage parlé et le langage écrit; êt, à ces modes de l’expression de ses sentiments, de ses idées, de sa volonté, sont adaptés des modes de perception qui leur correspondent.
Le langage parlé ou phonétique constitue la parole proprement dite. J’insiste sur la distinction qu’il faut ainsi faire entre le langage et la parole, parce que l’acception qui leur est
attribuée dans cette étude n’est pas tout à fait celle qu’on leur attribue communément. Le langage, étant pour nous l’expression générique qui convient à tout mode d’expression de l’idée, est commun d’ailleurs à l’homme et à l’animal, tandis que la parole, traduction d’une pensée, est un acte intelligent et par conséqüént un phénomène purement humain.
La parole est une fond ion qui met en jeu bien des appareils : celui de \a, phonation, dont l’organe principal est le larynx, agent pioducleur des sons vocaux; celui de la respiration, qui fournit le courant d’air nécessaire à la production du son vocal; celui de l’articulation, dont la cavité buccale est le siège; Vouïe, qui perçoit les sons ainsi produits, les mesure et les, contrôle en môme temps qu’ils sont émis; enfin certains départements des centres nerveux président aux mouvements de ces divers appareils, en tant qu’ils concourent à l’exercice de la parole articulée, ou bien à l’appréciation des sons qu’elle transmet à l’organe de l’ouïe.
Il ne s’agit pas seulement en effet, pour juger du langage mimique, phonétique ou graphique, de voir des gestes, de lire des caractères, ou d’en-
tendre des paroles. Il faut comprendre la signi ficalion attachée à ces divers mouvements expressifs; il faut, en un mot, saisir la valeur symbolique ou verbale de ces différentes manifestations.
Nous verrons, à la fin de cette étude, quels rapports unissent ces diverses fonctions physiologiques à la fonction psychologique de la parole inférieure.
Ce que nous devons montrer maintenant, c’est que les appareils respiratoire, laryngé, et linguo-labial, organisés pour toutes sortes de mouvements, prennent un certain mode d’activité et line certaine association motrice, lorsqu’il s’agit pour eux de traduire une expression verbale;, de même pour ce qui est des mouvements du membre supérieur dans l’exécution de l’écriture; de même enfin, pour tous les gestes, pour tous les jeux de physionomie, lorsque ceux-ci doivent avoir une signification verbale.
Il est évident que, dans ces conditions, il se fait des coordinations motrices particulières qui traduisent en voyelles et en consonnes, en mots, par conséquent, les idées à émettre par le langage parlé; ou bien ces coordinations se
produisent dans l’appareil moteur des membres supérieurs, quand il s’agit de formuler en caractères graphiques les mêmes idées; ces coordinations portent sur les muscles de 1 économie tout entière, quand c’est la mimique qui est appelée à traduire la pensée.
La coordination qui se produit du côté des organes moteurs, quand il s’agit de 1 expression de l’idée, nous la relrouvons, sous forme de collections sensorielles, quand il s’agit de la perception des signes du langage. L’oreille, qui entend la parole, en perçoit non seulement le son, la vivacité, le ton, etc., mais ces divers caractères de la parole sont réunis par le système nerveux en une collection de sensations, dont l’ensemble a la valeur d’un signe verbal. De même, lorsque la vue parcourt les caractères tracés ou imprimés sur la page d’un livre ou sur une feuille d’écriture, elle ne perçoit pas seulement un dessin noir quelconque sur fond blanc, mais le système nerveux a de plus à réunir ces sensations visuelles, pour en faire une collection sensorielle, dont la signification se trahit ainsi d’elle-même. Enfin, il en est de même de la mimique : Les mouvements des
8 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, membres et les jeux de physionomie qu’elle comporte ne sont pas perçus seulement en tant que déplacements ou efforts musculaires, mais ils sont réunis en collections sensorielles propres, dont la valeur verbale ou la signification sont, par ce moyen, appréciées par les centres nerveux.
On voit par là que le langage suppose, sinon dans les organes périphériques qui y prennent part, du moins dans les centres nerveux qui président à cette participation, une détermination spéciale. C’est ce que Finkelburg a désigné du nom de faculté sijmbolique, laquelle n’est autre, selon Kussmaul, sinon l’instinct qui produit les mouvements d’expression et le pouvoir de les comprendre. L’asymbolie ou l’asémie, consisterait dans la perte de cet instinct ou de cette faculté. Or rien de plus rare que la perte de cet instinct dans son ensemble, tandis que les divers éléments, dont la fonction du langage nous permet l’analyse, se trouvent souvent atteints isolément.
En résumé, dans l’expression des idées par le langage et dans la compréhension de ce langage, qu’il soit phonétique, graphique ou mimique, nous trouvons indiquée la nécessité de concevoir
deux ordres de centres nerveux chargés de présider, les uns aux coordinations motrices verbales, les autres aux collections sensitives verbales : les centres de coordination motrice se subdivisant selon que c’est à la coordination motrice phonétique ou. à la coordination graphique, qu à la la coordination mimique qu’ils commandent, et les centres de collection sensorielle se divisant de leur côté, selon que c’est à la collection auditive, ou à la collection visuelle, ou à la collection kinesthétique (mécanique) qu’ils président.
Cette division tripartite ne répond pas seulement à l’analyse des fonctions élémentaires du langage; elle se rapporte encore, comme nous le verrons à la fin de ce volume, à la division des états de conscience qui ont permis de classer les êtres humains en trois catégories : d’auditifs, de visuels et de moteurs, — selon le mode sous lequel ils envisagent ou traduisent la plupart de leurs idées et de leurs sensations. C est ce que notre schéma va nous permettre de montrer clairement, en allant des actes les plus élémentaires du langage aux formes les plus élevées de l’expression par la parole.