CHAPITRE II
SCHÉMA DU LANGAGE
Un schéma des fonctions nerveuses qui concourent à la production du langage et aux localisations de ces fonctions dans le système nerveux central, ce schéma, dis-je, doit, pour être complet, représenter à la fois ; 1“ les trois centres de coordination motrice verbale ; 2“ les trois centres de collection sensorielle verbale, sans compter 5“ les centres psychiques des fonctions de mémoire et d’imagination, qui jouent un si grand rôle dans l’exécution de la parole. Enfin il doit montrer, par des lignes distinctes, les trajets par lesquels passe la transmission nerveuse pour réunir les centres entre eux et pour les mettre en communication, d’une part, avec les organes d’impression sensorielle chargés de percevoir le langage et, d’autre part, avec les organes d’exécution motrice chargés de le formuler en symboles extérieurs.
Je ne saurais partager l’opinion que M. le docteur Mathieu émettait naguère : qu’un schéma du langage ne saurait être qu’une présomption symbolique des centres, et des trajets de l’action nerveuse, dans l’exercice du langage. Depuis que le schéma que je propose a été conçu, un certain nombre de faits, notamment ceux qui sont relatifs à la distinction des centres psychiques et des centres sensori-moteurs, sont venus en confirmer l’exactitude et en justifier la construction. M. Mathieu a pu accuser les Allemands, et, avec eux, ceux qui se sont appliqués à construire un schéma de l’analyse psychique et à le faire concorder avec celui de l’analyse des centres cérébraux et nerveux, il a pu les accuser, dis-je, de vouloir faire absorber la psychologie par la physiologie, et de ne voir dans les tracés qu’un, moyen mnémotechnique de classer et de rappeler les actes élémentaires du langage; mais, ne fût-il que cela et rien de plus, un bon schéma aurait encore une grande utilité dans l’étude d’une question aussi complexe et d’une analyse si délicate. Je n’en veux pour preuve que les nombreux essais qui ont ôté proposés en cette matière.
Beaucoup d’auteurs ont déjà produit des sché-
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mas divers. Je ne citerai que ceux de Baginski, de Wernicke, de Spamer, de Cdiarcot, de Lichtheim, de Grasset, de Picot, de Ballet, sans compter celui Kussmaul et celui tout récent de Leube. Celui que je présente ici est à la fois le plus méthodique et le plus simple; on peut en vérifier l’exac-, titude, en en faisant l’application à toutes les fonctions élémentaires du langage et à tous les cas connus de troubles de la parole. Ajouterai-je qu’il est à la fois plus compréhensif et plus suggestif, comme me le disait un savant critique, en ce sens qu’il s’applique à tous les modes d’altération du langage, sous toutes les formes que celui-ci peut revêtir (mimique, phémique et graphique).
Mon schéma est en deux ou plutôt en trois couleurs, rouge, bleu et noir. Les traits rouges indiquent les trajets centrifuges de la transmission nerveuse et les cercles rouges les centres de coordination motrice; les traits bleus, au contraire, indiquent les trajets centripètes de la transmission nerveuse et les cercles bleus les centres de collection sensorielle. Quant au cercle noir, il représente les centres psychiques où s’élaborent les actes d’imagination verbale et où se conservent les traces de la mémoire verbale.
Les trois centres de coordination motrice verbale sont représentés rouges : en M, centre des coordinations motrices phémiques ou de l’articulation et de la phonétique; en E, centre des coordinations motrices graphiques (écriture), et en G, centre de coordination motrice de la mimique.
Les trois centres de collection sensorielle verbale sont représentés bleus : en A, centre des collections auditives verbales; en V, centre des collections visuelles verbales; en K, centres des colleclions kinesthétiques (mécaniques) verbales.
Ces, divers centres, avec les trajets qui les relient, forment le complexus simple des actes du langage réflexe. Le cercle noir, en 0, représente, à lui seul, l’ordre psychique, lequel comprend des actes de mémoire verbale et d’imagination verbale, deux sortes de fonctions psychologiquement bien rapprochées l’une de l’autre. On y doit distinguer cependant des foyers attribuables à la mémoire auditive (Oc), à la mémoire visuelle (Od) et à la mémoire kinesthétique (Ox), sans préjudice de ceux qui peuvent être attribués à l’imagination auditive (10), à l’imagination visuelle (l'O) et à l’imagination kinesthétique (oO).
Les lignes qui réunissent les divers centres
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marquent les trajets des transmissions nerveuses de l’un à l’autre, et les relations qu’ils peuvent offrir entre eux; ils complètent le tableau de cet atelier du langage, où les fonctions sont réparties suivant les lois de la division du travail et des meilleures aptitudes.
Disons de suite que tous ces centres fonctionnels n’ont pas été retrouvés dans la substance cérébrale, par l’observation directe ; toutefois, on connaît le lieu d’un certain nombre d’entre eux; pour quelques-uns, ce lieu est très nettement déterminé ; pour d’autres, il règne encore quelque incertitude; il en est enfin qui sont purement hypothétiques. D’ailleurs, l’analyse des fonctions du langage permet de les indiquer à peu près tous, comme Leverrier, avant d’avoir découvert la planète Neptune, indiquait le point de l’espace où l’on devait la rencontrer.
Des six centres de l’ordre réflexe, quatre sont aujourd’hui plus ou moins nettement localisés. Le centre M, de la coordination motrice verbale, a été le premier découvert. C’est lui qui a mis les observateurs sur la voie de ces recherches, et les a initiés aux premières idées relatives aux localisations cérébrales. Gall. Bouillaud, Marc,
Dax et Broca en ont successivement reconnu puis précisé le siège. Il occupe, dans la troisième circonvolution frontale (F 3 ), la région que Kussmaul nomme à juste titre la région de Broca, la partie postérieure de la troisième circonvolution frontale de l’hémisphère gauche, la région de l’insula (Meynert) sur le bord de la scissure de Sylvius (voy. fig. x, M).
Les faits depuis lors se sont produits nombreux, qui démontrent l’exactitude et le siège précis de cette localisation. Ce sont surtout les faits d’observation clinique, contrôlés par l’anatomie pathologique, qui ont permis cette précision. On peut citer, comme exemple type de cette lésion, l’observation XIII de Bernard ainsi résumée : « Aphémie datant de vingt et un ans, produite par le ramollissement chronique et progressif de la deuxième et de la troisième circonvolution de l’étage supérieur du lobe frontal gauche » .
Le centre E, siège de la coordination motrice graphique, occupe un point situé légèrement audessus du préeédent, dans la deuxième circonvolution frontale (F,) et qu’on retrouve en E (fig. x). Bien que ce siège soit encon; contesté, on peut consulter à ce sujet les cas rassemblés par Exner
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et celui qu’ont publié Tamburini et Marchi, et dont l’indication bibliographique se trouve dans
18 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, sont recueillies vers la partie moyenne de la première ou des deux premières circonvolutions temporales (T,) (voy. fig. x. A). L’anatomie pathologique confirme cette localisation, ainsi que le prouve l’observation de M. Giraudeau, celles de Fritsch, de M. Netter, de MM. d’Heilly et Chantemesse, de M. Chauffard, et d’autres observations encore plus récentes.
■ Les collections visuelles verbales, centre V, se trouvent groupées dans le lobule pariétal inférieur ou dans le pli courbe (Déjerine), cette sorte de dépendance de la dernière circonvolution pariétale (voy. fig. x, V). M. Bernard a rassemblé 8 cas d’autopsie de cécité verbale empruntés à Broadbent, à MM. Déjerine, Magnan, Sérieux, etc.. C’est une des localisations les mieux établies parmi toutes celles auxquelles ressortissent les troubles de la parole.
Les centres kinesthétiques sensoriels et moteurs restent encore mal déterminés, dans les plis si multipliés que présente la surface des circonvolutions cérébrales; peut-être ne sontils pas concentrés en un seul foyer, mais disséminés en plusieurs points des circonvolutions antérieures du cerveau. Les centres psycho-
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sensoriels et psychomoteurs, récemment décrits dans ces circonvolutions (voy. fig. x), comme présidant à certains mouvements de la face et des membres, pourraient bien être les centres sensitifs et moteurs de la mimique verbale.
En tout cas, l’existence de ces centres est toute rationnelle et plus que probable.
J’en dirai autant des centres psychiques attribuables aux opérations de l’imagination et de la mémoire. Rien ne s’oppose, ni en physiologie, ni en psychologie, à l’existence de ces centres; l’analogie nous porte à y croire, et quelques faits bien observés paraissent justifier cette croyance. Nous verrons dans quelle mesure elle est légitime.