CHAPITRE III
LE LANGAGE RÉFLEXE
Y a-t-il un langage réflexe? — Personne ne saurait douter tout au moins qu’il y ait un langage purement automatique. 11 arrive tous les jours que, sous l’empire d’une impression vive, l’homme ou l’animal manifestent leur émotion par des signes auxquels l’élaboration psychique n’a, pour ainsi dire, aucune part, et qui tiennent à la disposition anatomique des éléments du système nerveux.
On sait en quoi consiste l’acte réflexe : une impression est ressentie à l’extrémité d’un filet nerveux sensitif, puis conduite par ce nerf à la cellule nerveuse correspondante; elle provoque là, dans ce petit centre, une réaction qui se traduit par une excitation motrice, laquelle est transmise à un organe musculaire périphérique. Le propre de Pacte réflexe, c’est que
22 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, l’ébranlement nerveux arrivé à la cellule centrale est aussitôt réfléchi sur les filets moteurs, sans que l’impression s’étende à d’autres centres. L’acte réflexe, c’est l’acte nerveux élémentaire, dans sa plus infime simplicité. On l’a souvent attribué aux centres médullaires du système nerveux; le fait est que c’est dans la moelle qu’il se manifeste le mieux, parce que les centres y sont échelonnés en une série dont les segments sont faciles à distinguer.
Mais on retrouve l’acte réflexe dans les centres nerveux ganglionnaires, et aussi, dans les centres nerveux cérébraux.
Je n’ai pas à insister sur la discussion que pourrait soulever cette question des réflexes cérébraux, qui n’en est plus une aujourd’hui pour les physiologistes, et qui n’en serait plus une non plus pour les psychologues, s’ils voulaient bien comprendre l’acte réflexe comme je viens de le définir. Rien de plus fréquent par exemple que les actes réflexes des sens spéciaux, dont l’appareil nerveux est à peu près exclusivement issu du cerveau.
- L’acte réflexe n’a pas toujours la simplicité de celui que je viens de décrire et l’on sait
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qu’une impression sensible met en jeu un nombre d’autant plus étendu de cellules nerveuses qu’elle est elle-même plus violente, ou plus répétée, ou plus étendue. Ce qui détermine alors le caractère rétlexe de l’acte produit, c’est qu’il s’effectue sans participation des centres nerveux situés au-dessus de lui, sans conscience par conséquent, et surtout sans détermination volontaire.
C'est ainsi que la parole peut être effectuée par un mécanisme qui mérite ce nom de réflexe. L’interjection, par exemple, est le plus souvent poussée d’une façon réflexe, par un mécanisme à peu près automatique, sans décision volontaire, sans réflexion, parfois même sans conscience. 11 en est de même du cri, lequel est déjà certainement un mode de langage, bien qu’il ne mérite pas le nom de parole proprement dite.
Beaucoup de locutions devenues habituelles, le juron chez certaines gens, sont passées à l’état d’acte automatique et réflexe. Vulpian et Duret ont démontré expérimentalement le rôle exclusif du bulbe dans certains cris et dans certaines plaintes. Brown-Sequard rapporte les cas de sujets aphasiques pendant la veille et qui parlaient
24 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, dans le rêve ou sous l’influence du sommeil chloroformique. Tous ces faits dénotent bien encore la portée de l’influence réflexe dans l’exécution de certaines expressions du langage.
Il en est de même de la parole par imitation, ce qu’on a appelé, par exemple, la parole en écho (écholalie), laquelle consiste purement et simplement dans la répétition, plus ou moins inintelligente, de mots qui viennent d’être entendus : c’est ce qu’on a nommé le réflexe d’imitation. C’est ainsi que parlent le perroquet et les animaux qu’on a dressés à ce genre d’exercice.
Werniche et Kussmaul, se fondant sur les associations fonctionnelles des centres et suites lois de leur développement, n’ont pas hésité à admettre cette influence réflexe, allant des centres de collection sensorielle aux centres de coordination motrice.
Combien de fois n’arrive-t-il pas que nous répondons à une question banale par une réponse du même caractère, et sans attention ni réflexion, parfois même à contresens, ce dont nous nous apercevons quelquefois après coup. La réponse a, dans ces cas, tous les caractères d’un acte réflexe; elle en a l’instantanéité, l’inconscience :
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c’est au moins un acte purement automatique.
La copie d’un texte s’effectue souvent avec un mécanisme tout aussi automatique et sans impliquer autre chose que l’activité réflexe du système nerveux. J’y insiste parce que j’aurai souvent occasion d’employer l’une pour l’autre ces deux expressions : copie ou réponse réflexe.
Pour ces actes de la parole réflexe, si nous prenons d’abord la mise enjeu du centre A, le centre des collections auditives verbales, notre schéma nous donne les trajets suivants :
AM représente le trajet de la parole réflexe pure et simple, quels qu’en aient été le point de départ et la cause provocatrice, trajet qui va du centre des collections auditives verbales au centre des coordinations motrices verbales.
aAM représente la parole réflexe succédant à l’audition verbale : c’est la réponse automatique qu’on fait sans réfléchir, ou même sans se donner la peine de peser la question qui vous est adressée.
a.AE, c’est le trajet de l’opération nerveuse qu’implique la transcription automatique d’un texte qu’on entend sans y faire autrement attention : c’est la dictée automatique ou réflexe.
aAG, c’est la traduction par la mimique automatique de ce que l’oreille vient de saisir, ou la réponse automatique, par le geste, au mot qui vient de frapper l’oreille : c’est, par exemple, le soufflet répondant à l’injure, avant que l’esprit ait eu le temps et d’apprécier l’injure et de commander, ou mieux de réprimer la réaction vengeresse.
Le centre V est à son tour le lieu d’actes réflexes tout à fait analogues :
VE représente le trajet de l’écriture réflexe qui va du centre des collections visuelles verbales au centre des coordinations motrices graphiques, quel que soit d’ailleurs l’agent qui ait mis en action le centre visuel.
vVE représente le trajet de la transmission nerveuse dans l’opération qui consiste à copier un texte qu’on a sous les yeux; c’est la copie automatique ou réflexe.
vVM, c’est le trajet qu’implique la lecture automatique d’un texte écrit, mode de lecture trop souvent effectué, quand, en lisant des yeux, comme on dit, on ne pense nullement à ce qu’on lit.
vVG, c’est la traduction par la mimique
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d’une impression perçue par la vue, ou la traduction par gestes d’un texte quelconque. On lit la description d’un précipice, et, tout en lisant, on se cramponne à sa chaise, sans y penser, sans le vouloir, comme si l’on avait soi-même à se garer d’une chute dans l’abîme. C’est là un phénomène réflexe bien mis en lumière par les récentes recherches de psycho-physiologie.
Comme le centre A et le centre V, le centre K doit être le siège de semblables élaborations.
KG représente le trajet de la mimique réflexe, celle qui porte certains sujets à reproduire les geste? qui sont exécutés devant eux, quelle que soit d’ailleurs la voie par laquelle ils viennent à percevoir ces gestes, que ce soit la vue, l’ouïe ou le tact, comme il arrive par exemple aux sourds-muets.
tKG, c’est la mimique réflexe succédant au mouvement, au geste et au toucher. .
tKM, c’est la traduction par la parole réflexe du geste ou du tact. Telle est par exemple la lecture des aveugles traduisant par la parole des caractères perçus par le toucher.
tKE, c’est la traduction par l’écriture réflexe du langage perçu par le geste ou par le tact. Un
28 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, geste symbolique est transcrit en graphique : telle est la façon dont les sourds-muets traduisent, en l’écrivant, le langage des signes qu’on leur enseigne à comprendre, d’après le mouvement et la position des doigts ou encore d’après le mouvement des lèvres.
Tels sont les divers modes du langage réflexe, lequel, comme tous les autres actes du même ordre, s exécute en raison de la disposition anatomique des centres nerveux, saris doute, mais surtout en raison de l’adaptation de ces centres et trajets, fonctionnellement groupés, et dressés à ce mode de groupement par l’éducation et par l’habitude. Ces associations fonctionnelles se font ainsi dans les centres de collection sensorielle et dans les centres de coordination motrice, de façon à permettre à la parole de s’effectuer dans certains cas automatiquement et par simple mécanisme réflexe, sans que la participation de l’ordre psychique soit toujours et absolument nécessaire.
La parole ainsi pratiquée ne diffère pas beaucoup des modes inférieurs du langage et se rapproche beaucoup du langage des bêtes. L’homme réflexe est un animal bien éduqué ; et les animaux qui sont susceptibles d’apprendre à parler ne
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dépassent pas ce niveau de la parole réflexe, alors même qu’ils exécutent un langage articulé comme le perroquet. Certains animaux peuvent reproduire les sons et jusqu’à une certaine phonétique du langage, mais sans jamais manifester qu’ils en comprennent le symbolisme. Nous verrons qu’ils comprennent bien le symbolisme du geste, probablement par éducation, mais ils ne s’élèvent pas au delà.
En résumé, l’exercice du langage réflexe, qu’il soit mimique, graphique ou parlé, comporte les actes suivants :
; aAM. Parole entendue et réponse réflexe ;
I aAE. Parole entendue et traduite en écriture réflexe ;
( aAG. Parole entendue et traduite en gestes réflexes.
i vYE. Copie réflexe d’un texte écrit; vVM. Lecture réflexe id.;
vYG. Mimique réflexe id.
/ tKG. Mimique réflexe après geste ou tact;
IKM. Parole réflexe après id.
( tKE. Écriture réflexe après d. . ■