CHAPITRE VI
Une fonction aussi complexe que celle du langage peut se trouver altérée ou troublée de bien des façons, et la pathogénie des troubles de la parole comporte des modes divers, mars dont l’analyse physiologique que nous venons de faire pourra bien souvent nous donner la clef. Les , ^ aphasies, en effet, ne sont pas à vrai dire des .'v espèces distinctes (Grasset), mais des troubles ^
portant sur des groupes variés des éléments constitutifs du langage. - ■
Kussmaul, qui a multiplié les divisions et les ,
variétés d’aphasie, leur a donné dès noms distincts. La paraphasie est, pour lui, un des modes les plus légers de cette altération; il se carac- • •
térise surtout par la déplorable facilité avec • laquelle le malade dit et prend un mot pour un autre. 11 la distingue soigneusement de Vacata- "
phasie ou agrammatisme, qui trahit plutôt un trouble psychique qu’un trouble aphasique à proprement parler, et consiste en des fautes de syntaxe plutôt qu’en des défaillances de langage. Il appelle aphasie ataxique celle dans laquelle le sujet, ayant conservé les sons et même les syllabes des mots, n’arrive pas à les grouper dans l’ordre convenable. C’est encore lui qui a séparé, sous le nom de dysarthries, les troubles de l’articulation, qu’il rapproche des dyslalies, du balbutiement, du bégayement, et de l’échappement • des syllabes, et, sous le nom de dysphasies, les troubles de la dicti(in proprement dite, parmi lesquels la bradyphasie ou lenteur de l’élocution. Les noms de dyslogie et d’alogie sont réservés aux troubles qui s'étendent jusqu’à la formation des pensées elles-mêmes. Enfin la paragraphiepi la paramimie seraient les modes les plus légers de l’altération de l’écriture et de la mimique.
Nous pouvons donc dire, avec M. Falret, que l’aphasie est le trouble d’un appareil fonctionnel spécial à l’exercice du langage et que ce n’est nullement un trouble intellectuel. Que l’intelligence soit souvent altérée chez les aphasiques, comme l’a pensé Trousseau, c’est possible ; nous
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verrons quelles sont les formes dans lesquelles elle est intéressée et dans quelles proportions; car, il est certain que, parfois du moins, elle n’y prend aucune part. Mais la variabilité même de cette participation nous démontre que l’aphasie n’est pas toujours au premier chef un tronble intellectuel.
Il est, dans les circonvolutions cérébrales avonsnous dit, des localisation spéciales aux divers modes d’expressions, phonétique, graphique ou mimique; nous en avons précisé la distinction. .C’est au niveau du lobule de Finsula que sont groupés les centres de collection sensorielle et les centres de coordination motrice, qui prennent part à la compréhension et à l’exercice de la parole. Les altérations anatomiques de ces'centres sont le plus souvent la cause des aphasies; mais on observe aussi nombre de cas dans lesquels une simple perturbation, ou suspension fonctionnelle, paraît suffire à les détermifier.
Les lésions du ramollissement et de l’ischémie cérébrale, celles qu’on rencontre le plus souvent, dans les cas d’aphasie persistante, se produisent avec un certain degré d’hémiplégie. Que l’hémorragie se produise par 1 infiltration ou en
48 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, foyer, qu’elle désorganise la pulpe de l’écorce cérébrale ou qu’elle la comprime fortement, l’aphasie peut résulter d’une semblable lésion. Ce que l’hémorragie peut produire par le mode de lu compression, la congestion simple peut le produire aussi. Enfin l’ischémie cérébrale, qu’elle résulte d’une embolie ou d'une thrombose, peut amener une semblable suspension fonctionnelle dans le lobule de l’insula et dans ses circon- ’volutions, soit en les anémiant outre mesure, en cas d’obstruction vasculaire par exemple, soit par la congestion de voisinage dont l’ischémie s’accompagne toujours, soit surtout par les troubles destructeurs qui en résultent, lesquels déterminent si facilement, dans le parenchyme cérébral, le ramollissement et, à sa surface, un exsudât séreux plus ou moins aigu et plus ou moins limité.
En résumé, dit M. le professeur Proust, le symptôme aphasie indique, le plus souvent, un ramollissement siégeant dans la troisième circonvolution frontale de l’hémisphère gauche du cerveau, et ce ramollissement reconnaît aussi le plus souvent, pour cause, l’obstruction d’une des artères secondaires de la base du cerveau,
Tarière sylvienne, par une embolie. Quant au point de départ de cette embolie, il consiste généralement dans une altération des valvules du cœur gauche ou du bulbe de Taorte; végétations simples ou ulcérées, athérome, etc.
Du reste, il n’y a pas que les lésions anatomiques des centres qui altèrent ou suspendent leur fonctionnement; celles des cordons conducteurs qui relient les centres les uns aux autres peuvent aussi avoir le même effet : c’est ce qu’on a appelé les lésions de conductibilité, et, comme nous le verrons, elles produisent des variétés d’aphasie analogues à la lésion des centres, puisqu’elles interrompent les communications nécessaires pour que les centres manifestent leur activité.
Néanmoins ces.aphasies, dites de conduclibililé, se distinguent des aphasies par les lésions des centres, au moyen de certains caractères dont notre schéma donnera facilement la démonstration.
Enfin d’autres perturbations que les altérations anatomiques peuvent provoquer l’aphasie; celle-ci peut être purement fonctionnelle et se produire sans affection organique, mais par simple suspen-
sion fonctionnelle des centres ou de leurs conducteurs. C’est ce qu’on a observé dans certaines névroses, dans l’hystérie et surtout dans l’hystéroépilepsie, ou dans le mal épileptoïde plus ou moins larvé. Quel que soit le mécanisme qu’on invoque pour expliquer ces faits, qu’il y ait dynamogénie ou inhibition, il est certain que l’aphasie peut se produire chez ces malades, qu’elle est chez eux le plus souvent passagère, qu’elle peut cesser et se reproduire avec une mobililé et une brusquerie qui excluent toute idée d’altération arialomique. D’ailleurs l’aphasie que j’appellerai expérimentale, celle qu’on peut provoquer par suggestion chez un sujet propice, prouve encore mieux qu’il y a des aphasies fonctionnelles. Les observations abondent et plusieurs ont été récemment publiées, qui ne peuvent laisser aucun doute à ce sujet. Le docteur Lautré en a réuni plusieuirs exemples (Gazette des hôpitaux, 1888). On pourrait encore citer, à l’appui de ce thème, l’aphasie transitoire toxique (Dunoyer). Le docteur Edw. Daily rapporte [Brain, 1887) une observation curieuse d’accès récurrents d’aphasie transitoire chez un sujet frappé d’une hémiplégie droite.
En présence de ces faits, on est autorisé à
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recourir encore à un autre mode d’explication, qui consiste à invoquer les centres restés intacts, soit ceux de voisinage, soit ceux de l’hémisphère opposé, comme susceptibles de suppléer à l’impuissance fonctionnelle de ceux qui sont altérés ou détruits. Ce passage de l’action des hémisphères cérébraux d’un coté à l’autre du corps, est possible et même démontré.
Brown-Sequard a communiqué à l’Académie des sciences (1888), à plusieurs reprises, le résultat de recherches expérimentales montrant que, sous l’influence de la gravitation, les centres appelés moteurs et les autres parties d’une moitié de l’encéphale peuvent déterminer des mouvements, non seulement dans la moitié du corps à laquelle ils correspondent, mais encore dans l’autre moitié et dans le corps tout entier, ce qui doit être rappelé quand il s’agit d’interpréter la question si délicate des suppléances cérébrales.
En un mot, l’aphasie peut résulter d’une lésion, traumatique ou non traumatique, peut-être même d’une altération congénitale, portant directement ou indirectement sur les centres nerveux préposés à l’exercice de la parole, ou sur les cordons qui réunissent ces centres entre eux; que cette lésion
52 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, consiste d’ailleurs en une altération nutidtive profonde du parenchyme nerveux, altération irritative ou dégénérative, ramollissement ou sclérose, ou bien qu elle se rattache à une peiturbation dans l’irrigation de ces centres (congestion, anémie ou ischémie, embolie ou thrombose) ou à toute autre cause de compression du parenchyme (obs. de Bremer et Carson) ; elle peut résulter enfin d’une irritation ou d’une paralysie indirecte provoquées par dynamogénie ou par inhibition, et dues à une lésion de voisinage, soit intra, soit extra-cérébrale, traumatique ou non, et située plus ou moins loin des centres nerveux.
Ces conditions pathogéniques peuvent expliquer comment l’aphasie peut se produire à la suite de lésions occupant de tout autres points du cerveau que les centres préposés à la parole. S il est vrai que les lésions des lobes antérieurs déterminent plus fréquemment des troubles aphasiques que ne font les lésions des autres parties cérébrales (Kussmaul), si la troisième circonvolution frontale a une influence directe sur l’exercice de la parole, il n’est pas moins vrai, dit encore Kussmaul, que les lésions du lobe frontal et de la troisième circonvolution n’ont pas le privilège exclusif de dé-
terminer l’aphasie. L’aphasie par lésion d’autres régions que le lobe frontal et l’insula est toujours une exception, ainsi qu’il apparaît par sa rareté, mais elle a été plusieurs fois observée. Peter, Meynert, Bernardt, Wernicke, Finkelburg, Cornil, Saint, Tripier, Kussmaul, Oppenheim, Lœwenfeld, Markowski, John Turner, S. West, Bernard, Ballet, Comby, en ont cité des exemples.
On peut encore consulter à ce sujet la thèse de Pascal (Th. de Bordeaux, 1890) sur le rôle de l’insula de Reil dans l’aphasie, un article de Raymond sur le lobule de l’insula et ses rapports avec l’aphasie [Gazette des hôpitaux, juin 1890). Allen Starr a analysé une cinquantaine de cas d’aphasie sensorielle, dans lesquels la circonvolution de Broca était intacte [Brain, juillet 1889). Telle est encore l’observation, rapportée parM. Luys, d’un cas d’aphasie totale, chez une femme de soixante et un ans, avec intégrité de la troisième circonvolution frontale gauche, mais chez laquelle on trouvait, au-dessous de cette circonvolution, un ancien foyer hémorrhagique avec des lésions atrophiques s’étendant dans la protubérance jusqu’au bulbe.
11 est évident que ces exceptions ne sauraient infirmer la régie générale, la plupart pouvant
d’ailleurs être interprétées dans un sens favorable, et s’expliquer, conformément à cette règle, par un trouble fonctionnel de voisinage dont les troubles vasculaires, la compression, voire l’inhibition, donneraient suffisamment la clef.
Un problème qui a longtemps préoccupé les observateurs, c’est de savoir pourquoi l’apbasie est si fréquente dans les cas d’affection de l’hémisphère gauche du cerveau et si rare dans les cas de lésion de l’hémisphère droit. Sans doute, là, encore, on cite des cas dans lesquels une hémiplégie gauche ou une lésion du cerveau droit ont coïncidé avec l’aphasie ; mais ces cas sont encore plus exceptionnels, à vrai dire. Je veux cependant signaler ici une observation de Daily (1882), une de Féré (1885), une de Wood (1889) ; je puis citer encore, entre autres, une observation assez complète de Byrom Bramswell dans laquelle est rapportée riiistoire d’un syphilitique, lequel, n’étant pas gaucher, a présenté les signes d’une cécité verbale, sans aphasie motrice et sans surdité verbale, mais avec une hémiplégie gauche. Il faut dire qu’il y avait en môme temps une paralysie de la troisième paire, ce qui dénote l’existence de lésions multiples sinon très étendues.
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Mais, quoiqu’il y en ait d’autres encore qu’on pourrait relever, ces faits n’en restent pas moins en nombre infime en regard des cas où l’aphasie coïncide avec l’hémiplégie droite et par conséquent avec une lésion du cerveau gauche.
Broca avait dès l’abord donné de ces faits la meilleure interprétation, bien que, de sa part, ce fût surtout une présomption : Les centres d’innervation du cerveau sont doubles pour toutes les opérations auxquelles ils président. Cependant la grande majorité des hommes sont droitiers, c’està-dire que, pour la plupart, sinon pour toutes les œuvres manuelles, ils exercent surtout, je dirai même presque exclusivement, la main droite et par conséquent le cerveau gauche. La plupart des hommes sont donc des parleurs droitiers, exerçant seulement, pour l’usage de cette fonction, le côté gauche du cerveau. Et, en effet, on a vu plusieurs fois la parole conservée chez,des sujets droitiers, qui étaient cependant atteints d’une lésion du lobe cérébral droit. Les observations de Duval (cité par Broca), de Stewart, d’A. Voisin et autres, montrent bien qu’il en est ainsi. Les cas, bien rares d’ailleurs, opposés en apparence à cette interprétation, s’expliquent par l’interven-
5G LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, lion ci-dessus invoquée de l’inhibition ou de la dynamogénie, c’esl-à-dire par l’action à distance des centres les uns sur les autres, ou encore par les suppléances de ces mêmes centres, ainsi qu’il résulte de la thèse de Parant et du travail de Kauders sur les suppléances cérébrales.
Simon, cité par Kussmaul, fait observer qu’on n’a jamais observé une destruction subite de la troisième circonvolution frontale gauche chez un droitier, sans aphasie. Par contre, les cas sont relativement nombreux dans lesquels l’aphasie a coïncidé avec une hémiplégie gauche chez les gauchers. Nous pouvons citer Halle White (1887).
Ceci nous semble bien suffisant pour justifier cette conclusion que, chez les droitiers, l’exercice de la parole est bien sous la dépendance de la troisième circonvolution frontale gauche.
En résumé, trois ordres de causes peuvent arriver à provoquer l’aphasie. Ce sont les altérations organiques du cerveau, traumatiques ou non, les affections nerveuses et les maladies générales ou les fièvres graves. Le mécanisme n’est sans doute pas le même dans ces divers modes, mais il s’explique toujours par une alté-
ration organique ou fonctionnelle des centres cérébraux affectés à l’exercice du langage.
Il nous reste maintenant à nous demander s il y a, dans l’évolution de l’aphasie, un ordre à reconnaître dans le processus qui mène à la suppression de la parole et aussi dans la récupération de cette fonction, chez les aphasiques qui en ont été plus ou moins longtemps privés. A cette question, on peut répondre que ces processus de désintégration ou de récupération de la parole dépendent surtout du mode d’altération dont les centres ont été atteints et de l’ordre dans lequel leurs éléments ont été intéressés dans la lésion.
On peut citer comme type et fait démonstratif à ce sujet celui de MM. Starr et Mac Curney (Brain, 1891), dans lequel, à la suite d’une hémorrhagie traumatique due à la rupture d’une veine de la pie-mère, un caillot, comprimant la circonvolution de Broca et l’aire sensitivo-motrice de récorce, avait déterminé une hémiplégie droite avec aphasie. La trépanation permit l’enlèvement de ce caillot et détermina la guérison.^
La marche de l’aphasie est donc tout entiere subordonnée à celle de la lésion dont elle dépend. Dans nombre de cas d’ailleurs, il est difficile de
58 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, dire si c’est à Ja restauration des centres qu’est dû le retour des fonctions, et quelle part il faut faire à la suppléance de l’hémisphère gauche par celui du côté droit. Celle-ci toutefois ne s’acquiert qu’après une certaine éducation. Les aphasies passagères sont le plus souvent purement fonctionnelles et se rattachent aux états névrosiques. Drozda en a assez bien indiqué le caractère, et MM. Serre et Lantré en ont rapporté de nombreux exemples. Enfin M. Dunoyeh a traité, dans un article de la Gazette médicale de Paris, 1884, de l’aphasie transitoire de cause toxique et cité un cas dans lequel ce trouble a paru -se lier à un empoisonnement par la santonine.
11 est évident que les aphasies ischémiques peuvent de même affecter une marche irrégulière, variant avec les modifications de l’ischémie elle-même.
Il ne manque pas de faits pour prouver que, le plus souvent, les aphasies légères ou les premières atteintes de la maladie consistent surtout en aphasies psychiques. Ce sont surtout les lacunes de la mémoire qui ouvrent la scène dans les cas d’altération nutritive des centres;
et les groupes fonctionnels les plus compliqués sont les premiers atteints.
Dans un article sur l’étude des troubles de la lecture, à propos d’un fait de dyslexie, Wissemberg rapporte un cas dans lequel les accidents ont débuté par l’impossibilité de lire les mots, alors que le sujet pouvait encore lire les lettres; plus tard cette impossibilité s’est étendue à la lecture des lettres et fut bientôt suivie de paraphasie, de paragraphie, d’apbasie propiement dite et enfin d’hémiplégie. La perte des noms propres précède celle des noms communs, comme dans les tronbles de la mémoire, ce qui ne doit pas,cependant nous faire confondre tous ces troubles avec de pures amnésies.
11 arrive que, longtemps après avoir été frappé d’aphasie, le sujet garde encore les expressions réflexes que l’usage ou l’éducation lui a rendues plus familières. Bien souvent le sujet frappé légèrement ne perd que l’usage des modes psychiques du langage et même l’un seulement de ces modes divers, à l’exclusion de tous les autres, qui restent à sa disposition.
Dans les cas où le sujet a été frappé tout d un conp d’une aphasie totale, c’est par le retonr des
60 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, modes réflexes que la récupération du langage commence à se manifester chez lui. Dans ces conditions, on voit des malheureux retrouver d’ahord, pour seul et unique mode d’expression, une interjection, un de ces monosyllabes qui constituent pour quelques malades comme un tic du langage ; ou bien c’est un juron, ou toute autre locution simple, dont ils avaient auparavant l’habitude automatique. Ce n’est que plus tard, quand les associations fonctionnelles recommencent à devenir plus complexes, que les mots se multiplient dans le vocabulaire de l’aphasique et lui permettent un langage qui dépasse l’ordre réflexe, et peu à peu s’élève, à travers les combinaisons de l’ordre psychique, jusqu’au langage rationnel, c’est-à-dire jusqu’à la parole proprement dite.
Je pourrais citer un des premiers aphasiques que j’ai observés; c’était dans le service de Ch. de Saint-Laurent, dont j’étais l’interne, à Cochin : Un hémiplégique était couché, atteint d’aphasie totale, et peu à peu, les phénomènes s’atténuant, il se mit à répondre aux questions qu’on lui posait, en se servant d’un seul et unique juron qu’il répétait invariablement, n’ayant recouvré que ce mot. Après quelque temps, le chef de
service lui fit, un matin, une verte réprimande sur l’inconvenance de cette expression. Le malade surpris resta d’abord hésitant, puis avec effort, et ped à peu, il retrouva d’autres mots, qu’il répéta d’abord en écholalie; puis son vocabulaire s’enrichit graduellement d’expressions qu’il arriva à dire spontanément; et il avait à peu près récupéré son langage quand il quitta l’hôpital.
Bernard rapporte dans sa thèse le cas dun artiste qui rend compte en ces termes de l’état dans lequel il se trouvait et de la façon dont il recouvra la parole : « La compréhension de ce qu’on me disait était complète..., mon intelli gence me parut intacte. Cependant, ayant eu en main un ustensile de ménage fort banal, la manière exacte d’en faire usage m’échappa. J’eus cependant assez de présence d’esprit pour me dire que le meilleur moyen pour que cette notion me revînt, était d’en user machinalement, sans y prêter la moindre attention; ce qui réussit fort bien. » C’est ainsi qu’on voit l’acte réflexe servant à la rééducation de l’acte volontaire.
L’aphasique qui ne l’est qu’incomplètement, peut guérir par la suppléance que peuvent se
prêter les différents centres sensoriels : visuel,
auditif ou moteur. Les sollicitations dont les malades sont l’objet peuvent ramener l’usage de la parole. II y a des aphasiques qu’il suffit d’amorcer, pour ainsi dire, en leur donnant un premier mot ou même une première syllabe, pour qu’ils prononcent la phrase qu’ils veulent dire.
M. Chauffard, dans un des mémoires qu’il a publiés sur ce, sujet, recommande de ne pas fatiguer le sujet aphasique de sollicitations trop vives à reprendre l’exercice de la parole. Et cette recommandation n’est pas vaine, comme le prouve l’exemple, cité par cet auteur, d’un malade chez lequel les accidents, au lieu de s’amender, parurent s’aggraver par le fait de tentatives réitérées. Il est donc bon de s’abstenir de sollicitations trop pressantes, pour exiger d’un aphasique un exercice de parole hors de proportions avec ce qu’il est capable de faire. 11 y a Là certainement une question de mesure à observer; l’éducation nouvelle que l’art peut exiger de l’aphasique est laborieuse pour lui, plus laborieuse peut-être que la première éducation, celle de l’enfance. II importe donc de la graduer
PATHOLOGIE GÉNÉRALE DU LANGAGE. 65 avec une sage lenteur, pour que des efforts intempestifs ne deviennent pas nuisibles.. On commence par solliciter les puissances réflexes seules, en provoquant d’abord l’écbolalie, la simple répétition, d’abord d’un seul mol, des mots les plus courts et les plus usuels surtout, puis de mots de plus en plus complexes, enfin en passant graduellement aux propositions les plus simples, puis en dernier lieu aux phrases compliquées.
On aura soin de provoquer surtout l’usage des . modes d’expression qui sont restés à, la disposition des malades; le mot écrit, et surtout ta mimique qui le traduit, font souvent mieux, pour en rappeler l’idée dans le centre psychique, que le mot lui-même. Il faut faire écrire l’aphémique qui n’est pas agraphique et provoquer la mimique chez celui qui ne peut ni parler ni écrire. Sommer a rapporté une observation dans laquelle les souvenirs du langage fureïit éveillés par les mouvements volontaires, et où la suppression de ces mouvements entraînait l’amnésie verbale, ou du moins l’impossibilité de parler.
Enfin on aura soin que ces tentatives ne soient pas pratiquées à une époque trop rapprochée du
64 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, début des accidents; mais, au contraire, on pourra les réitérer avec d’autant plus de sécurité qu’on s’éloignera davantage de l’attaque qui a occasionné l’aphasie, alors que l’exercice fonctionnel du centre altéré a de moins en moins de chance d’y réveiller une activité suceptible d’y provoquer de nouvelles lésions vasculaires ou même nutritives.
Fischer, dans sa thèse (Bordeaux, 1887), a ingénieusement étudié les modes selon lesquels s’opère le rappel de la parole chez les aphasiques. Dans la thèse de Bernard se trouve un cas d’aphasie, d’abord complète, qui marche peu à peu vers la guérison et finit par se limiter à l’impossibilité de pratiquer la lecture à haute voix. Levy rapporte un cas d’aphasie totale qui, après trois mois de durée, guérit subitement par le passage d’un courant, faradique.
S’il est vrai qu’il existe beaucoup de formes curables de l’aphasie (Luys), on se tromperait, cependant, si l’on ne considérait pas l’aphasie comme un symptôme grave en lui-même, et souvent comme un premier indice d’une affection à rechutes, ou à marche progressive, du système nerveux central. Une observation de G. Paget
(1887) donne une idée de la marche irrégulière, mais fâcheuse néanmoins, que peut affecter l’aphasie : un sujet est frappé d’une première attaque de parésie droite passagère, avec aphasie temporaire; une seconde attaque d’hémiplégie gauche se produit sans aphasie; enfin, troisième attaque d’hémiplégie, à droite celle-ci, et avec aphasie définitive.
Tous les auteurs ont insisté sur les réserves qu’il convient d’apporter au pronostic, quant à l’intégrité ultérieure des aptitudes cérébrales, chez un sujet aphasique. Le langage est un mode de culture, en même temps qu’un mode de manifestation de ces aptitudes, et le sujet qui en est privé subit par cela même fine grave perturbation dans l’exercice de ses fonctions intellectuelles. Cette perturbation sera d’ailleurs proportionnée à la multiplicité des modes d’expression intéressés par l’aphasie. Celui qui n’a perdu qu’un des trois grands modes de l’expression sera certainement moins touché que. celui qui les a perdus tous ensemble.
D’autre part, les aphasies motrices qui ne sup. priment que les modes d’expression extérieure du langage sont évidemment moins graves, pour l’in-
66 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, tégrité des fonctions psychiques, que les aphasies sensorielles, qui, en annihilant la compréhension des signes, privent tout d’un coup le sujet d’un grand nombre des relations qu’il entretient avec le monde qui l’entoure. L’état d’asémie constitue une épreuve considérable pour l’intelligence. Et si ce sont les fonctions psychiques du langage qui sont altérées, si c’est la mémoire, si c’est l’imagination, l’état mental du sujet tombe, par ce fait même, on le conçoit, dans un état de réelle infériorité, comparable à l’enfance la plus dénuée.
Ceci nous explique comment l’aphasie a encore été étudiée d’un autre point de vue, je veux dire, du point de vue médico-légal. Ici surtout la distinction est importante entre les diverses variétés de l’aphasie; car, s’il est clair que l’aphasie motrice pure peut n’apporter qu’une entrave mécanique à l’exercice du langage et ne troubler que bien peu les processus psychiques, il est certain que l’aphasie sensorielle ne va pas sans déranger plus ou moins l’exercice de la parole intérieure et, par conséquent, sans altérer, dans une certaine mesure, la précision et la netteté des processus psychiques et des idées.
Legrand du Saulle s’est attaché à étudier ce
PATHOLOGIE GÉNÉRALE Dü LANGAGE. 67 point de l’histoire de l’aphasie. Après avoir observé que, chez les aphasiques, il y a un certain degré de gêne et de perturbation intellectuelle, il remarque avec raison qu’il n’y a aucune proportion à établir entre le degré de l’aphasie et celui du trouble de l’intelligence. En effet, l'aphasie psychique, qui est loin d’être la plus absolue, mais qui implique un défaut de mémoire ou d’imagination, qui se complique presque toujours d’un état de dépression ou d’indifférence intellectuelle, qui se trahit par une impuissance remarquable de l’attention, se rattache à des facultés mentales plus ou moins altérées. Les rapports qu’un certain nombre de ces aphasies présentent avec les grandes névroses et en particulier avec les cécités psychiques, et avec les surdités psychiques de l’aliénation par exemple, ne permettent pas de' douter que les aphasiques de cette catégorie ne soient des sujets gravement atteints dans.leur intégrité mentale. Je citerai encore à ce sujet les travaux de MM. Estor, Magnan, Rousseau et Billod, dans lesquels a été étudiée cette dépendance de l’aphasie et de l’état mental. L’aphasie avec incohérence a été spécialement décrite par mon ami M. Magnan.
68 LE LiiNGAGE, LA PAROLE ET LES APUASIES.
En un mot, les aphasiques qu’on observe le plus souvent sont ou des aphémiques, du type Bouillaud-Broca, comme on les appelle souvent, ou des aphasiques complexes, chez lesquels un plus ou moins grand nombre de centres sont intéressés ensemble, ou encore des aphasiques complets, et qui, soit par aliénation, soit par lésion étendue du cerveau, sont privés à la fois de toütes les fonctions du langage.