‹ Le langage, la parole et les aphasiesChapitre 9 sur 30 · OYE · texte numérisé non relu

OYE

! aAE. Parole entendue et transcrite; aAG. Id. et mimée;

vYE. Lecture et copie graphique; vVG. Id. et traduction mimique ; tKE. Mimique traduite en graphique; tKG. Id. en gestes;

LES APHASIES MOTRICES.

I aAOAE aAOAG vVOYE vVOVG tKOKG tKOKE

Les faits abondent, qui prouvent la possibilité de voir la lésion occuper cette localisation du centre (M) de coordination motrice verbale, centre pbémique, les autres centres restant intacts. Dans quelques observations, l’aphasie motrice étant totale, les malades gardent cependant une compréhension entière de ce qu’on leur dit, et, par une mimique-expressive, ils rendent compte, et de la façon dont ils l’ont compris, et de ce qu’ils veulent y répondre, tout en s’étonnant beaucoup et même en s'impatientant fort de ne pouvoir le faire par la parole.

Beaucoup d’observations présentent le cas de malades chez lesquels l’impuissance de coordination motrice n’étant pas absolue ni totale, quelques expressions plus ou moins monosyllabiques sont encore possibles. Elles ont presque toujours le caractère de manifestations réflexes pures et se rattachent aux habitudes acquises par 1 usage ou par l’éducation. M. Bernard rapporte, d’après

. Parole entendue, comprise et trpscrite;

Id. id. et mimée;

. Écriture lue, comprise et transcrite;

Id. id. et mimée;

. Mimique comprise et traduite en gestes ;

Id. id. en graphique.

A. Daudet, que le poète Baudelaire, atteint d’aphasie, ne pouvait plus prononcer que ces mots : « Gré nom ! cré nom ! » J’ai cité moi-même plus haut un fait analogue.

C’est ici qu’il convient de noter les aphasies partielles qui présentent les analyses psycho-physiologiques les plus curieuses. Certains aphasiques ne perdent que quelques mots de leur vocabulaire ; ce sont généralement les noms propres qui se perdent les premiers, les noms de choses ensuite. Le verbe varie beaucoup selon les sujets. Mais ce qui résiste le plus à l’aphasie, ce sont, après les copules diverses, prépositions et autres, les qualificatifs,

Un malade, cité par Volland, devenu aphasique après une blessure de la tête, n’avait conservé que la faculté de compter.

Il y a des aphasiques qui ne gardent qu’une syllabe et la répètent automatiquement, quelle que soit l’idée qu’il veulent exprimer; quelques-uns en sont comme obsédés : c’est ce qu’on a assez improprement appelé 1’ « intoxication du mot ».

Pour les malades qui possèdent plusieurs langues, l’aphasie peut porter inégalement sur chacune d’elles. La langue maternelle, selon

LES APHASIES MOTRICES. 75

Ballet, serait habituellement la mieux conservée.

Il en tire cette conclusion que c’est la mémoire verbale qui est surtout en jeu dans ces cas, conclusion qui ne me semble pas nécessaire, car les adaptations motrices des centres verbaux moteurs, effectuées dès l’enfance et cultivées de préférence aux autres, doivent être naturellement celles qui résistent le plus à la dislocation dont résulte l’aphasie motrice.

Cette même analyse se remarque pour ce qui est de l’exécution de la musique. On pourrait décrire une amusie motrice, comme une variété de l’aphasie motrice. Kast rapporte le fait significatif d’un jeune homme musicien qui, à la suite d’un traumatisme de la tête, était devenu incapable d’exécuter un air, en observant et les tons et les intervalles, et.qui cependant pouvait lire ses notes, et de plus reconnaissait bien les notes fausses dans un morceau qu on exécutait devant lui. Knoblauch a insisté sur lés facultés musicales consécutives aux lésions cérébrales, et M. Blocq en a récemment résumé tous les caractères variables (1895).

Tous ces faits prouvent assez que la séparation bien nette des centres de coordination motrice

76 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, d’avec les centres de collection sensorielle n’est pas un artifice du schéma, mais qu’il y a une distinction rationnelle, physiologique, à faire entre les deux; et que cette distinction est nettement prouvée par l’observation des cas pathologiques.

Comme exemple d’aphémie, je ne puis mieux faire que de donner ici un résumé de celui que Broca a rapporté et qui reste un type incomparable, devenu historique :

Observation I.

Le sujet de cette observation, un nommé L..., était un pauvre épileptique hospitalisé à Bicêtre et que tout le monde de cet asile connaissait sous le nom de Tan, le seul monosyllabe qu’il pût prononcer. Cet homme, âgé de cinquante et un ans, était parfaitement valide et intelligent, ne différant d’un homme sain que par la perle du langage articulé. 11 comprenait tout ce qu’on lui disait, avait même l’oreille fine, mais, à tout ce qu’on lui demandait, ne savait répondre que :

« Tan, tan r. 11 est vrai qu’il joignait à sa réponse des gestes variés et forts expressifs, au moyen desquels il réussissait à exprimer la plupart de ses

LES APHASIES MOTRICES. 77

idées. Aussi, quoiqu’il fût à Bicètre, n’eut-on jamais la pensée de le faire passer dans la section des aliénés.

Il y avait déjà dix ans qu’il avait perdu la parole, lorsqu’il fut graduellement paralysé du bras droit. Peu à peu la paralysie gagna le membre inferieur du même côté, et, au bout de quatre ans, il dut s’aliter et succomba à un phlegmon diffus.

L’autopsie permit à Broca de constater un ramollissement confirmé de la deuxième et de la troisième circonvolution de l’étage supérieur du lobe frontal gauche.

On doit encore, parmi les sujets aphémiques, distinguer deux catégories de malades : ceux qui, impuissants à formuler un mot, paraissent plus ou moins indifférents à cette impuissance et ne s’en rendent qu’un compte imparfait. Chez ceux-ci, il ne s’agit pas certainement d’une aphasie motrice pure. Ceux-là, au contraire, paraissent être de purs moteurs, qui, devenus impuissants à prononcer le mot, s’en rendent parfaitement compte, s’en dépitent ou s’en alarment, font de vains efforts pour y arriver, et réussissent

78 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, à y suppléer, en écrivant ou en mimant ce qu’ils ne peuvent dire.

On cite des cas, plus particuliers encore, dans lesquels la coordination motrice des mots, faisant défaut pour la parole, reste cependant, ou redevient possible, pour le chant. Grasset a cité le cas d’un officier qui, incapable de prononcer les mots enfant et patrie, chantait cependant avec une exactitude parfaite le premier couplet de la Marseillaise, en articulant ces mots à leur place dans ce couplet.

Pour bien établir qu’il y a là un simple défaut dans la coordination motrice verbale, il faut se ressouvenir que tous ces malades, d une part, ont gardé toute la mobilité de leurs organes vocaux, de la langue et des lèvres, pour tout ce qui n’est pas l’exercice de la parole, et n’implique pas une coordination motrice spéciale à cet exercice, et, d’autre part, qu’ils ont conservé l’intégrité de leurs fonctions psychiques, la formule intérieure de l’idée, sans pouvoir l’exprimer en dehors.

L’aphémique incapable de dire un mot, protestera, si l’on cherche à lui susciter un autre mot, à la place de celui qu’il veut dire; et si, après en avoir énuméré plusieurs, on arrive au terme con-

LES APHASIES MOTRICES. 79

venable, il arrêtera là l’énumération, en faisant comprendre que c’est bien là le mot qu’il convient d’adopter. 11 arrive que l’aphémiquc, ne pouvant prononcer le mot, cherche par un autre signe à le faire comprendre. Une malade de M. Hanot, ne pouvant dire le mot cheval, imite alors le hennissement de cet animal. Un malade de Grassét, cité de même par Bernard, peut exécuter au piano un air de musique dont il ne peut dire le titre, ni les paroles, dont il ne peut même fredonner la mélodie.

Ces malades se séparent nettement des agraphiques, au moins pour quelques-uns, en ce qu’ils sont capables de lire l’écriture et môme d’écrire eux-mêmes ce qu’ils ne peuvent dire, ni lire à haute voix. De même pour la mimique : ils comprennent la physionomie et le gesle et peuvent s’exprimer par ce moyen. Et cela prouve une fois de plus que ce qui leur manque, c’est seulement la coordination motrice verbale, c’est le centre M.

II. Agrapiiie. — Lésion de E. — L’agraphie, c’est l’impuissance où l’on est de traduire le langage en caractères graphiques. L’agraphie motrice, la plus simple qu’on observe, se rattache à l’altération du centre (E) des coordinations

80 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, motrices et graphiques. « L’agraphie est l’aphasie de la main », a dit Charcot; à ce titre, elle fait partie des aphasies motrices, et les cas pathologiques se sont chargés de nous montrer son indépendance.

Jusqu’à Gairdner, Trousseau, Jackson, on avait bien constaté que nombre de paralytiques écrivent aussi mal qu’ils parlent. Marcé avait reconnu et posé assez heureusement les termes du problème de Tagraphie, à laquelle, peu d’années après, Ogle donna ce nom. Ce qui contribua beaucoup à empêcher le progrès de se faire en ce sens, c’est que Tagraphie pure est des plus rares. Néanmoins les observations de Charcot et de Pitres ont mis le fait en lumière et, malgré l’avis opposé de M. Déjerine, il me semble difficile de douter de l’existence d’un centre graphique autonome.

L’opinion de M. Déjerine, qui est aussi celle de ’Wernicke, suppose que l’acte d’écrire équivaut à copier les images optiques des lettres et des mots. Il me semble qu'il comporte quelque chose de plus, et comme collection sensorielle, et comme coordination motrice. La preuve en est qu’on a certainement observé des cas d’agraphie pure, sans la moindre cécité verbale (Charcot, Bernard).

LES APHASIES MOTRICES.

Le professeur Pitres, par exemple, a bien montré que l’agraphie pouvait présenter des variétés diverses, suivant qu’elle est purement motrice, ou qu’elle se rattache indirectement à une lésion des centres sensoriels, soit à la surdité verbale, soit à la cécité verbale.

La lésion propre à l’agraphie, bien qu’elle n’ait été guère observée à l’état de pureté ou de simplicité, paraît être un peu au-dessus et en avant du siège de l’aphasie motrice, dans le pied de la deuxième circonvolution frontale (voy. fig. x, E). C’est là, dois-je dire, le siège vraisemblable de l’agraphie, selon Bernard. MM. Déjerine et Vialet ont produit à la Société de biologie un cas de cécité verbale avec agraphie, dans lequel la lésion occupait le pli courbe.

L’agraphie, c’est, avons-nous dit, la lésion du centre E de notre schéma. Yoyons donc les actes que supprime la lésion de ce centre et ceux dont il permet la conservation.

Fonctions abolies :

OVE. Traduction de l’idée par l’écriture.

“ I vVE. Écriture lue et transcrite;

“ ! aAE. Parole entendue id. ;

c ( tKE. Mimique perçue id.

( yTOTE. Ecriture lue, comprise et transcrite;

S 5 aAOAE. Parole entendue, . id. ;

® (IKOKE. Mimique perçue, id.

En un mot, toutes les fonctions impliquant dans leur réalisation la participation du centre E sont altérées ou abolies; les autres sont conservées.

Fonctions conservées ;

! OAM Traduction de l’idée sonore par la parole ;

Î OAG. Id. id- parla mimique;

OEM Traduction de l’idée motrice par la parole ;

QjjQ Id. id. par la mimique;

OVM Traduction de l’idée visuelle par la parole ;

QYg' Id. id. parla mimique.

i r a AO. Parole entendue et comprise;

° ) vVO. Écriture lue id- ;

(tKO. Mimique perçue id.

I aAG. Parole entendue et mimée; aAM. Id. et répétée;

vVM. Écriture lue et parlée; vVG. Écriture lue et mimée ; tKM. Mimique traduite en paroles ;

IKG. Id. en gestes.

I aAOAM Parole entendue, comprise et répétée;

‘aAOAG. Id. .id- et “e; ’

vYOYM. Écriture lue, comprise et parlee, vYOVG. Id. id- et mimée;

tKOKM. Mimique comprise et parlée; tKOKG. Id. et mimée.

Telle est la situation des agraphiques purs. Le raaladé de Pitres est un négociant qui, atteint

LES APHASIES MOTRICES.

d’hémiplégie droite, au moment de l’examen clinique, a conservé la parole, la faculté de lire à haute voix l’écriture cursive ou imprimée, et comprend très bien ce qu’il lit. Cependant si, après lui avoir donné papier et crayon, on lui demande d’écrire le mot Bordeavx, il paraît se rendre compte mentalement des lettres qu’il lui faudrait tracer pour cela, les épelle même, les reconnaît au milieu des mots impriniés dans lesquels il les voit, mais ne peut les écrire, du moins de la main droite. De la main gauche, en effet, il parvient à tracer sans faute les caractères voulus pour faire ce mot; et, en les regardant attentivement, il parvient à les copier ou plutôt à les tracer en tant que linéaments semblahles à ceux qui sont devant lui. Une simple lettre qu’il montre et reconnaît pour ce qu’elle est, il ne peut l’écrire de la main droite, et, s’il s’y essaie, il ne trace sur le papier que des traits incohérents. C’est un véritable agraphique.

Telle est encore l’observation rapportée par Charcot : Il s’agit d’un officier russe qui, après avoir été hémiplégique et aphasique, était demeuré seulement agrapliique. Cet homme, dont l’intelligence était bien conservée, pouvait lire et

84 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, s’exprimer à haute voix dans les trois langues qu’il connaissait : le russe, l’allemand et le français; mais il-lui était impossible d’écrire aucune de ces langues. « Quand disait-il, je fus affecté de la paralysie des doigts de la main droite, je pouvais écrire des phrases correctes quoique très imparfaites au point de vue de la • calligraphie; aujourd’lnii, que je ne suis plus paralysé, il m’est impossible de tracer un seul mot. » Cette observation, qui est intéressante sous bien des rapports, l’est notamment en ce qu’elle marque la différence qu’il y a entre la paralysie du mouvement commun et celle des centres moteurs de la parole ; par là elle justifie, à elle seule, une distinction qui ne se comprend guère, si l’on n’a pas su reconnaître qu’il y a des centres spéciaux affectés à la coordination motrice verbale.

Dans ces deux observations, comme le remar.

que M. Ballet, on constate la conservation intacte de la faculté de lire, d’entendre et d’exercer la parole articulée, une intégrité de l’intelligence telle que les malades ont pu se rendre compte, d’eux-mêmes et avec une grande précision, du trouble apporté à leurs aptitudes graphiques : en

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un mot, toutes les formes du langage étant intactes, l’agraphie, au contraire, supprimant totalement la puissance d’écrire ce qu’on a gardé, la puissance de dire et même de lire. De tels faits prouvent donc incontestablement la légitimité de la distinction du centre de coordination motrice graphique, indépendamment des centres de collection sensorielle graphique et des centres psychiques.

L’agraphie, comme l’aphasie motrice, n’est pas toujours totale: il y a des agraphies partielles. Il y a des malades qui sont incapables d’écrire la moindre lettre et ne peuvent tracer que des lignes informes, d’autres arrivent à écrire des lettres séparées ou encore à coordonner des syllabes seulement, et, lorsqu’ils vont plus loin, ne mettent les uns au bout des autres que des mots informes et sans signification. Enfin il y a des agraphiques qui, incapables d’écrire les lettres, peuvent encore écrire les chiffres. Jolly rapporte le cas d’un agraphique qui ne pouvait écrire que les chiffres arabes. Bouillaud cite celui d’un musicien qui ne pouvait plus écrire que la musique qu’il composait lui-même. D’autres ont gardé la possibilité de tracer des figures de géométrie ou cer-

86 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, laines figures de dessin. L’analyse des aptitudes graphiques se trouve ainsi fonrnie par la maladie, en raison des aptitudes antérieures des sujets, plus peut-être qu’en raison du caractère et du siège de la lésion cérébrale.

De môme qu’il y a des aphasiques qui ont l’obsession d’un mot, monosyllabique le plus souvent, il y a des agraphiques qui ont l’obsession de la lettre (intoxication par la lettre de Gairdner) ; ou bien encore ils ajoutent à chaque mot qu’ils écrivent une ou plusieurs lettres, toujours les mêmes, formant un groupe sans aucune signification. On a donné divers noms à ces divers troubles : agraphie littérale, ou agraphie des lettres; agraphie verbale, ou agraphie des mots; Kussmaul a appelé paragraphie un trouble particulier dans lequel le malade peut écrire une phrase, mais substitue à quelqu’un des mots de cette phrase un autre mot, qui n’a, dans cette phrase, aucune signification.

Un fait qui a beaucoup frappé ceux qui l’ont observé les premiers, Bucbwald entre autres, c est que les sujets agraphiques qui s’appliquent à écrire de la main gauche, y travaillent en faisant à cet effet l’éducation de leur hémisphère cérébral

LES APHASIES MOTMCES. 87

droit, afin de suppléer à l’impuissance de l’hémisphère gauche; et plusieurs y réussissent. Mais ce qu’il y a d’étonnant dans cette rééducation, c’est que les lettres ainsi formées vont de droite a gauche, leurs angles, et leurs convexités étant tournés du côté droit. En un mot, le malade écrit comme s’il copiait son écriture reproduite dans un miroir, et par conséquent, à l’inverse de ce qu’elle est quand elle est écrite de la main droite. C’est ce que Buchwald a, en effet, appelé du nom à'écrüure spéculaire ou en miroir. On a cru d’abord que ce symptôme était une nouvelle manifestation de l’aphasie; mais il est bien reconnu aujourd’hui que beaucoup de sujets non aphasiques, se mettant à écrire de la main gauche, pour un motif, quelconque, voire par suggestion, pratiquent aussi l’écriture plus ou moins renversée.

Le docteur Durand, qui a fait de ce singulier fait une étude approfondie, en donné-une analyse physiologique, expérimentale et pathologique. Il remarque que, dans l’écriture de la main gauche, moins le cerveau entre en action et plus le sujet a tendance à écrire en miroir, et il conclut, très justement, que l’écriture en miroir, qui est 1 écri-;

88 LE LiNGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, ture symétrique de l’écriture de la main droite relativement à l’axe du corps, est 1 écriture physiologique de la main gauche, mais que, pour qu’elle se manifeste, il lui faut le plus souvent l’occasion d’un fait pathologique.

Le professeur Pitres (de Bordeaux) a rapporté une observation dont je crois bon de donner ici le résumé, comme un type d’agraphie motrice pure, observation d’autant plus intéressante qu’il est très rare d’observer l’agraphie motrice en dehors de toute autre perturbation aphasique, notamment sans aphémie. L’aphasie motrice, en effet, accompagne presque toujours l’agraphie, ce qui se comprend, étant données les relations fonctionnelles et aussi les relations de voisinage qui unissent les deux centres préposés à ces deux fonctions (voy. fig. x ).

Observation II.

(Extrait de la Revue de médecine, novembre 1884.)

Agraphie motrice pure persistante, chez un sujet syphilitique. Syphilis cérébrale grave. — Léop. L..., négociant en vins, âgé de trente et un ans, atteint depuis dix ans de la syphilis, est

LES APHASIES MOTRICES. «9

frappé, le 50 juillet 1882, d’une attaque d’hémi- Plégie droite qui se présente, en 1884, combinée a une contraction permanente légère du membre inférieur droit, tandis qu’il y a récupération presque complète de la motilité et de la force dans le membre supérieur du même côté droiL Pas de paralysie faciale et pas d’aphasie. Hémianopsie droite toutefois.

M. L..., jouissant de toute son intelligence, ne présente ni trouble de la parole, ni gêne de l’articulation des mots, peut lire à haute voix sans hésitation, et aussi bien l’écriture cursive que les caractères imprimés; mais il ne peut écrire de la main droite. Aussi s’est-il, exercé à écrire de la main gauche, ce qu’il fait très lisiblement.

L’agraphie de M. L... est complète pour la main droite" Assis à une table avec crayon et papier, si on le prie d’écrire de la main droite le mot Bordeaux, il ne peut y parvenir. 11 prend le crayon, le place bien entre ses doigts et le tient, en apparence sans raideur et sans peine, mais ne peut tracer aucune lettre. 11 se rend cependant parfaitement compte mentalement des caractères qu’il faudrait tracer pour écrire le mot; il epelle les lettres qui entrent dans sa composition, il les

90 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, nomme, les reconnaît et les montre imprimées dans un journal, mais il ne peut les écrire. « Je sais très bien, dit-il, comment s’écrit le mot Bordeaux, mais, quand je veux écrire de la main droite, je ne sais plus rien faire.

De la main gauche, M. L... écrit le mot facilement, lisiblement et sans faute; et, le mot une fois écrit, s’il reprend le crayon de la main droite, il arrive péniblement et en regardant à chaque instant les caractères du mot qu’il vient d écrire de la main gauche à en retracer de la main droite les linéaments. 11 peut donc copier ce qu’il ne peut écrire.

La même opération et la même difficulté se reproduisent s’il s’agit, non plus d’un mot, mais d’une seule lettre isolée. Le malade connaît la lettre L, il l’affirme et le prouve en la montrant là où elle se trouve dans une page d’impression ou d’écriture. Or, si on lui demande d’écrire cette lettre de la main droite, il prend le crayon et ne trace que des traits incohérents et ne rappelant en rien la forme générale de la lettre L. 11 l’écrit, au contraire, facilement de la main gauche, et, quand il l’a sous les yeux, la recopie grossièrement de la main droite.

LES APHASIES MOTRICES. 91

Les résultats de cette expérience ne varient pas, qu’il s’agisse de lettres quelconques ou même de chiffres. Et il n’est pas nécessaire que ce soit le malade lui-même qui ait écrit le mot de la main gauche, pour qu’il puisse le reproduire de .la main droite. Il peut copier et reproduire de la main droite les mots qu’on lui montre imprimé ou écrits, mais avec cette singularité qu’il reproduit en écriture cursive ceux qui sont ainsi écrits, et en caractères analogues aux caractères d imprimerie ceux qu’on lui montre sous cette dernière forme. Toutefois, avec la main droite, M. L... peut tracer une figure géométrique quelconque, voire dessiner un profil de figure humaine. C’est la forme graphique de l’expression verbale et cette forme seule qu’il ne peut plus tracer.

Il est évident, ajoute M. Pitres, que le malade n’a ni cécité, ni surdité verbales, pas d’aphasie sensorielle; il n’est pas moins prouvé qu’il n’a pas d’amnésie verbale, ni aucun trouble intellectuel capable d’entraîner l’agraphie, puisqu’il écrit de la main gauche. 11 n’a pas non plus davantage de paralysie des muscles de l’extrémité supérieure, ni de la main, ni des doigts. C’est donc un cas de

92 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, la plus pure agraphie motrice, et ses caractères rendent facile ce diagnostic.

En résumé, l’agraphie se distingue nettement de l’aphasie motrice, avec laquelle elle coïncide souvent; souvent aussi la coïncidence, existant au premier moment, cesse ensuite, et les deux phéno-* mènes se séparent, l’un disparaissant tandis que l’autre persiste. L’écriture représentant un mode d’expression un peu plus compliqué que la parole est aussi une fonction qui doit s’altérer plus facilement; il est difficile d’affirmer qu’il en soit , toujours ainsi. Quoi qu’il en soit, l’agraphie

motrice est distincte des autres manifestations motrices ou sensitives que comporte l’exercice du langage, et aussi des modes psychiques de cette ; expression. Les faits démontrent que ce qui

'h manque aux agraphiques purs, c’est seulement la

: - coordination motrice graphique, c’est le centre E.

;; lil. Amimie. — Lésion de G. — Je désigne sous

■ ■ ce nom l’impossibilité qu’on éprouve à traduire

■ ■ l’idée par le langage des gestes, autrement dit par

'■ la mimique. La mimique expressive est, en eftet,

un langage, c’est même un langage primitif et élémentaire, à la disposition de ceux qui n’en ont

LES APHASIES MOTRICES. «3

pas encore d’autres ou qui les ont perdus : c’est le langage des sourds-muets. Le jeu de la physionomie en est le piincipal élément; c’est sur l’expression du xisage de son maître que se guide le chien, pour savoir s’il doit attendre une caresse ou redouter une correction. Les mouvements des membres prennent aussi une part importante à ce langage, et les mouvements de la main en particulier y jouent un rôle qui a valu au second doigt son nom d’indicateur. C’est d’ailleurs un mode d’expression qui s’unit le plus souvent aux autres, pour en renforcer la signification; mais parfois, à lui seul, il prend une telle puissance d’expression qu’on a pu le taxer d éloquent. Un geste impérieux, un geste irrité, un geste amical, un geste éloquent : ce sont là des locutions qui prouvent à quelle portée le geste peut atteindre, dans la manifestation des idées et surtout dans la manifestation des impressions sensibles et des sentiments. ' . ■

La mimique, dit Daily, est une langue qui a sa syntaxe, ses tournures composées et son étymologie. Ce qui le prouve encore, ce sont les cas pathologiques dans lesquels le malade, ayant perdu la acuité de s’exprimer par les autres

U LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, modes visuels, ou auditifs, a gardé cependant les idées exactes et la faculté de les traduire par une mimique expressive.

Trousseau et Jaccoud ont rapporté des cas d’amimie qui, pour n’êtrepas purs de toute autre perturbation, n’en sont pas moins très significatifs.

Broca a décrit l’état fort curieux d’un malade qui, n’ayant plus à son service, du moins en fait de nom de nombre, que le mot trois, corrigeait, par un signe fait avec ses doigts, les erreurs que son langage borné lui faisait commettre.

Observation 111.

« Depuis combien d’années êtes-vous à Bicêtre?

• — Trois », répondait-il; mais en même temps il levait huit doigts, manifestant par là qu’il y avait en effet huit ans qu’il était dans ce service hospitalier.

« Combien avez-vous d’enfants?

— Trois », et il levait quatre doigts.

« Combien de garçons?

— Trois », et il levait deux doigts.

<r Combien de filles?

^ Trois », et il levait encore deux doigts. Et le

LES APHASIES MOTRICES. 9S

nombre des doigts levés était la réponse exacte que sa parole ne pouvait traduire qu’erronée.

I.a mimique est, avons-nous dit, un mode de langage des plus élémentaires, des plus inférieurs ; , elle est le plus souvent ajoutée aux autres modes d’expression, comme un appoint destiné à leur donner plus de force; c’est ce qui nous explique coinment l’amimie est bien plus rare et aussi bien plus difficile à observer que les autres modes d’expression. Mais, même en l’absence d’observations où l’amimie ait été observée seule, à 1 exclusion de tout autre mode d’expression verbale et nettement distincte, les données physiologiques et psychologiques nous permettent d’indiquer ce que doit être Y amimie motrice-, et notre schéma nous autorise à reconnaître quels troubles peut apporter dans le langage l’altération du centre nerveux qui doit présider aux coordinations motrices nécessaires à l’expression par le ge.ste.

Nous avouons volontiers qu’aucune observation précise n’est encore venue démontrer la présence d’un ou plusieurs centres corticaux destinés à présider au geste et à la physionomie. 11 est bien probable que les foyers qu’on a reconnus comme

96 LE LANGAGE, LA PAROLE ET LES APHASIES, présidant à certains mouvements de la face et des membres et qu’on a nommés psycho-moteurs, sont eux-mêmes des centres de coordination motrice adaptés à divers usages fonctionnels et en particulier à la mimique.

En l’absence de lésions nettement attribuables à l’amimie, l’observation clinique a suffisamment reconnu des faits où ce trouble est incontestable. Hughlings Jackson avait observé un aphasique qui ne pouvait rien dire, ni par mots ni par signes, ni par grimaces. M. Magnan a cité un de ses malades aphasique et incapable de faire de la tête aucun signe négatif ou affirmatif. MM. Grasset et Lécorché ont rapporté des cas analogues. Trousseau a vu des aphasiques ne sachant plus ni rire, ni pleurer, incapables de modifier l’expression de leur physionomie.

Quoi qu’il en soit, il est parfaitement soutenable que l’écorce cérébrale renferme un ou plusieurs centres de coordination motrice mimique, dont les fonctions, peu distinctes et tout élémentaires, n’ont pas encore permis de préciser le siège. Nous donnerons donc, comme dans les chapitres précédents, le tableau des fonctions qui doivent être abolies et de celles qui doivent être conservées.

L1 S VPU\SIES MOTRICES

dans le cas où ce centre serait altéré ou détruit. Fonctions abolies :

OKG. Traduction de l’idée par le geste (ordre psych.) ;

B / tKG. Mimique perçue et mimée;

S ) aAG. Parole entendue id. ;

'I ( v\'G. Écriture lue id.

^ ttKÜKG. Mimique perçue, comprise et mimée;

1 <aAOAG. Parole entendue id. ;

* ( vVOVG. Écriture lue id.

Telles sont les données que le schéma nous permet de résumer et de formuler clairement, ainsi qu’on peut s’en convaincre en suivant ces indications sur le schéma lui-même.

Fonctions conservées :

I OAM. Traduction de l’idée sonore par la parole;

OAE. Id. id. par l’écriture ;

OVM. Traduction de l’idée visuelle par la parole ;

OVE. Id. id., par l’écriture ;

OEM. Traduction de l’idée motrice par la parole;

OKE. Id. id. par l’écriture.

g 1 aAO. Parole entendue et comprise ;

) vVO. Écriture lue et comprise;

( tKÔ. Geste perçu et compris.

I aAM. Parole entendue et réponse ou répétition ; aAE. Id. et transcription ;

vYE. Écriture lue et copie ; vVM. Écriture lue à haute voix; tKM. Mimique perçue et traduite en paroles; tKE. Id. et transcrite.

I aAOAM. Parole entendue, comprise, et réponse parlée ! aAOAE. M. id. id. écrite;

vYOYE. Écriture lue, id. id. écrite;

yVOYM. Id. id. et parlée;

tKOKM. Mimique comprise et parlée; tKOKE. Id. et écrite.

Je n’ai pas ici d’autres exemples à citer, de cas où l’aphasie motrice s’est produite, à l’exclusion des autres modes du langage. Le mode moteur ou mimique est, en effet,- le plus simple et comme la base des deux autres, et il est probable qu’il ne peut guère être altéré, sans que les deux autres soient plus ou moins profondément atteints. Je suis convaincu d’ailleurs que, en relisant avec attention quelques-unes des observations de paralysie psychomotrice, on en .trouvera qui pourront être classées dans cette catégorie des aphasies par amimie ou lésion de G.

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