‹ Le langage martien; étude analytique de la genèse d'une langue dans un cas de glossolalie somnambuliqueChapitre 21 sur 58 · ONE · texte numérisé non relu

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mais on n élèverait pas d’un degré l’estime qu’un sans=

critiste en doit faire. La considération capitale, en effet,

c’est qu'en parlant sanscrit ou sanscritoïide elle ne

parait pas savoir ce qu’elle dit : rarement elle place à propos un mot reconnaissable ; il en est d’admirable= ment corrects dont rien n'indique qu’elle sache le sens tout au contraire du martien, qu'Ésenale traduit comme un professeur en classe, elle se refuse, — ou du moins

Léopold, un autre désincarné, qui pourtant a la science

infuse, y témoigne une répugnance presque invincible,» — à traduire son sanscrit; où, si on l’en presse à toute« force, on n'obtient qu'un sens général de phrase jamais celui d’un mot en particulier, et le tout se

réduit à quelques confuses éjaculations, cris entrecoupéss de tendresse adressés par Simandini à son époux chanson printanière (F1. p. 302), plus plate et plus videm que la plus fade de nos romances. La preuve est faite M'e Smith ne sait pas du tout le sanscrit, et le sans critoide qu'elle modèle à son image, — bien différent dus martien, qui est un véritable organisme linguistique, encore qu'imparfait, — n’est qu’un gazouillement in=« forme, sous lequel elle-même ne perçoit qu'un sens. confus d’élan passionné, — le chant, si l’on veut, du. rossignol au printemps. 4 Et toutefois, un autre fait s'impose, qu’il ne faut pass perdre de vue dans cet examen et qui a frappé tous les érudits consultés sur la matière : son sanscritoiden

ressemble étonnamment au sanscrit; il en a, nom seulement quelques mots, intacts ou peu altérés, mais les allures générales, la prédominance de la voyelle a

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des liaisons par semi-voyelles (aya, iya), même, à en croire les auditeurs, le rythme enveloppant et berceur. Ceci ne doit être entendu que cum grano salis : ainsi que le fait observer M. Flournoy, beaucoup d'u y sont prononcés à, alors que le sanscrit ne connait d’autre u que celui qui se transcrirait ou en français, et cette circonstance à elle seule suflit à introduire une fausse note douloureusement sensible à toute oreille sanscritiste; d'autre part, la finale de fvandastroum (FT. p. 298) pourra passer pour tout ce que l’on voudra plutôt que du sanscrit. Mais, avec tout cela, il n’en demeure pas moins que le sanscritoide est un pastiche remarquable des sons et des intonations du sanscrit : pour être arrivé à l’obtenir, il a fallu que le sujet se fût assimilé avec une justesse surprenante les caractères extérieurs de cette langue et fût subconsciemment doué d’une faculté d'imitation peu commune.

Une circonstance entre toutes s’est imposée à la pénétrante attention de M. de Saussure : le sanscrit n’a point d’/, et le sanscritoide de Me Smith n’en a pas non plus accusé un seul. Il y a là un petit mystère jrritant ; car, de supposer (FI. p. 317) que Me Smith, qui n’a pas l'attention tournée vers les faits de linguistique, de phonétique encore moins, et qui n'a lu ou entendu qu'une vingtaine de mots sanscrits, ait pu remarquer d'elle-même qu'aucun de ces mots ne contenait d’f, je crains que cela ne passe la vraisemblance. Il n’est pas moins malaisé de croire qu'elle ait trouvé cette constatation toute formulée dans une grammaire accidentellement feuilletée; car, d’abord, elle serait

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en partie erronée, le sanscrit ayant au besoin un ja son ph, qui lui sert à transcrire les / des mots étran= gers; et puis une parenthèse de ce genre était-elle de nature à laisser à la mémoire une assez profonde em=

preinte pour que l’f fût systématiquement banni du sanscritoide? Il faut chercher ailleurs, au risque des s’égarer : peut-être la comparaison du martien au sans= crit éclairera-t-elle la question, en même temps qu'elles

jettera quelque jour sur l’un des procédés de l élabo= ration du martien lui-même.

Le martien non plus n’a point d’/, ou bien peus en. faut : qu’on les compte, on en trouvera en tout 7, dont 6 initiaux (n° 77, 78, 79, 80, 246 et 847), et un médial,

ce dernier suspect (n° 273). C’est bien peu, étant donné” que les langues qui ont servi à le construire, français, magyar, allemand, nous offrent cette consonne en pro portion très notable. Numériquement, si nous ne ren= controns que six ou sept / dans 300 mots martiens prononcés très distinctement à plusieurs reprises ous même souvent écrits de la main du sujet, en sorte ques l'erreur sur l’articulation est à peu près impossibles combien sommes-nous en droit d'en attendre dans unes quarantaine de mots sanscritoides, la plupart du temps vaguement zézayés ou balbutiés, dits à voix basse à peine entendus des assistants qui ont dù les noter au. vol? Moins d’un, n'est-il pas vrai? Eh bien, nous n’en trouvons pas un; c’est toute la différence : elle est mi=« nime. J’en SAUCE que, si Mie Smith ne met point 1 dans son sanserit, ce n’est pas qu'elle ait des lumières spéciales sur l’absence de l’f en cette langue: c’est touts

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uniment qu’elle introduit dans la création du sanscritoide l’un des principes au moins qu’elle a suivis dans celle du martien : ce qui n’a rien d'étonnant, puisque ces deux créations, remarquons-le bien, se sont déroulées chronologiquement côte à côte.

Ce principe, quel est-11? Je le dirai sans ambages, dût-on en railler. La logique du rêve n’est point celle de l’homme éveillé et pleinement conscient; et au surplus la simple rêverie d’un homme sain et rassis amène parfois des associations d'idées beaucoup plus étranges que celle que je conjecture ici. S'il est une pensée générale qui occupe tout entier le subconscient de M'° Smith au moment où elle assemble les sons du sanscritoide ou du martien, c'est assurément celle de ne point. parler « français » : toute son attention doit être bandée à cet effort. Or, le mot « français » commence par un /, par cette raison l'f doit lui apparaître comme la lettre « française » par excellence, et donc elle l’évite tant qu’elle peut: c’est pourquoi il n’y à point d'f en sanscritoide, et presque pas en martien.

Mais à ce compte, dira-t-on, 1l n’y en devrait point avoir du tout, — Sans doute ; mais il n’est telle attention qui ne se lasse, telle vigilance qu'on ne puisse prendre en défaut : mettons que les quelques f du martien soient des lapsus, la consonne a bondi trop vite pour que la réflexion subliminale la püût corriger, qui s’en étonnera? Même, si l’on examine d’un peu près les six mots à f'initial, on entreverra de vagues » raisons du maintien exceptionnel de la consonne: l’un est un terme technique dont la forme s’imposait, FL. 12;

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l’autre était suffisamment déguisé par le détour dédaléen d’où il était issu, pour qu'un déguisement ultérieur dût paraître inutile, F1. 24; un autre a été prononcé « en plein somnambulisme », dans une phrase» qui n’est qu’un sanglot, FI. 13... N'’insistons pas, sous peine de forcer lanote: il doit nous suflire d'avoir mis toutes les vraisemblances au service de notre hypothèse. |

Nous l’aurions fait, si nous parvenions à démontrer, que, quand M'® Smith emprunte à une langue d’elle connue un mot contenant un /, elle change cette lettres en une autre consonne, toujours la même ; car alors la proscription systématique de l’/ sauterait aux yeux; et,en même temps, on comprendrait mieux qu’elle leûtsi heureusement réalisée, ayant toujours présent à la mémoire un substitut tout prêt pour la consonne abhorrée. Il se peut qu’il en soit ainsi,etque M1 Smith remplace l’f par le b :on en trouvera quelques indices au cours de ces pages, n° 36 (3°), 151, 180; mais jen’en… sais de preuve à peu près irréfragable que l’al. fnden devenu mt. béndié, n° 150. Théoriquement, la substitution est irréprochable: elle se justifie par une double association, phonétique et graphique. Lf'est une labiale : 1l appelle, pour le remplacer, une consonne qui exige le même mouvement de lèvres et la. même disposition de l’organe buccal. Maintenant, pourquoi le b plutôt que le p etle vw, qui sont, chacun de son côté, plus voisins de l’f, l’un parce qu'il est une sourde, l’autre parce qu'il est une spirante? Ici inter- « vient l'influence de la graphie : le best de toutes les

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