‹ Le langage martien; étude analytique de la genèse d'une langue dans un cas de glossolalie somnambuliqueChapitre 40 sur 58 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le Vocabulaire français

(39) Le travail de déblai terminé, il ne reste plus qu'à suivre l’ordre alphabétique, en rangeant chaque mot martien sous le vocabulaire auquel il paraît le plus vraisemblablement emprunté. Je répète ici que

je ne me dissimule nullement le caractère hypothétique de beaucoup de mes rapprochements; mais, pour plus de sûreté, Je les qualifierai moi-même, à l’occa-

sion, de « douteux » et « très douteux ». Il en est que

je n'indique que par acquit de conscience, pour si. gnaler une piste et permettre à d’autres chercheurs de

trouver mieux.

(40) 1° Abadä « peu », une seule fois, dans la loc

tion mis abadä « un peu » : suggère, avec jargonne-

ment enfantin, le fr, abondant, d’où il a pu en effets

sortir par voie de Contraste sémantique. Douteux.

(41) 2° Acämi « astronome », une fois: l’idée d’ (astronome » suggère celle de (savant », et celle-cik celle d’ «académie » ; on observera la longue médiale,« qui semble compensatoire de la chute de la pénultième..

(42) 3° Alizé « élément », 2 fois: il s’agit d'un élé-« ment subtil, dans le genre du fluide des spirites : cette

idée suggère celle de « vent », et celle-cile mot alisé . qui, en sa qualité de mot non usuelet savant, demeure intact. |

(43) 4° Animind « existence », 2 fois: c’est le fr. animé «vivant », avec sufhixation arbitraire.

(44) 5° Anisié « envoie », une fois: pourrait être une métathèse avec changement de sourde en sonore, du fr. assigner, lequel aurait été suggéré par constgner, terme qui en technique commerciale revêt couramment le sens d’ «envoyer » ; or M1 Smith a suivi la carrière commerciale et entend ce terme vingt fois par jour. Douteux pourtant ; cf. n° 65.

(#5) 6° Ankôné «réjouir » une seule fois, tout à la fin, F1. 40. Le texte porte lé godané ni ankôné «me aider et réjouir », et l’on est amené à se demander s’il n'ya pas eu interversion de sens entre les deux verbes, d'autant que, suivant les habitudes à peu près invariables de M Smith, le mot fr. aider commençant par une voyelle, le mot mt. corrélatif devrait aussi commencer par une voyelle et causer élision du pronomrégime. Cela posé, si godané signifiait « réjouir » et ankôné « aider », on reconnaitrait dans ce dernier les deux premières syllabes du fr. encourager, avec suifixation arbitraire. Très douteux, mais sans aucune importance, vu l'isolement et la date tardive du mot. Cf. n°5 4 et 82.

(46) 7° Antéch «hier », 2 fois: c'est le fr. antique, ou plutôt les deux premières syllabes du fr. antérieur, avec suflixation du type adverbial, n° 17, 9°.

NE

(47) 8 Arvû «soleil », 4 fois. À sa première apparition, le mot a été traduit comme nom propre, F1. 14; mais, là aussi sans doute, il doit déjà désigner le soleil, car autrement la phrase n'aurait guère de sens: « Arvà nous quitte, sois heureux jusqu’au retour du jour ». L'idée de « quitter» a suggéré la salutation à revoir, usuelle entre gens qui se quittent (à ce point: de vue il serait intéressant de savoir si à Genève on dit à revoir” où au revoir), et celle-ci, légèrement altérée, avant pris le sens de «soleil » dans cette phrase inaugurale, l’a conservé ailleurs. Douteux. |

(48) 9 Assilé « immense », 3 fois: semble une simple métathèse altérée de alizé, n° 42 ; l’idée d’« élément » peut aisément suggérer celle d’«immense ».

(49) 10° Badéni « vent », une fois, dans une scène maritime ou fluviale, FI. 27. On dit « le vent bat les flots », en sorte que, dans un langage métaphorique et enfantin, où l’épithète devient le nom commun, le vent peut fort bien être appelé «le battant ». Au radical de ce participe présent s'ajoute ensuite une sufixation quelconque. Très douteux, et toutefois la supposition trouve un appui dans l’emploi parallèle de priânt au sens de « flot », à une ligne de distance.

(50) 11° Bana &« trois », 4 fois. Mot bien difhicile : peut-être un vague ressouvenir d’une leçon de géographie sur les Confins Militaires Hongrois, où 1l était dit qu'ils sont divisés en #'ots parties, Croatie, Slavonie et Banat.

(51) 12° Bazée « courte », une fois: fr. basse. Les

TP Es

deux concepts de «court » et de « bas » sont facilement associables, au point qe vue tout à la fois matériel et moral.

(92) 13° Bénèz «retrouver », une fois, et bénézée «retrouvée », 2 fois, tout au début. Il y a un mot mg. benésnt qui signifie «jeter un coup d’œil sur » ; mais le sens concorde trop peu. I ne faut sans doute pas chercher si loin : une phrase française telle que « bént soit le jour où je te retrouve ! » — tout à fait dans le ton des phrases où apparait bénezs-, — suffit amplement à expliquer l’emploi d’un de ces radicaux au sens de l’autre. Douteux pourtant.

(58) 14° Bérimir «reviendra », une fois. Ce mot à comme un faux air de fr. revenir’, et eù fait il en est l’'anagramme moyennant les substitutions très admissibles 0> b et n> m. Il est vrai que, normalement, -ir étant finale de futur, le radical serait bérim- tout court ; mais on sait que Mi° Smith n'est pas fort conséquente dans sa grammaire (n° 22, 9). La question serait sans importance, ce bértmir étant un ATGE, si pr'imi (n° 285) n’en paraissait une répétition altérée. De toute façon, très douteux.

(54) 15° Bisti «habitant », une fois: semble une simple altération jargonnante de habitant.

(55) 16° Brimaë « paroles » une fois. En comparant ce mot à brimi «sagesse », brist U sagesse », ébrintié (« pense», r'abrié « pensées», qu'on retrouvera à leur rang alphabétique, ilest impossible de ne pas songer

Ar re

à un radical -b7t-, qui signifierait « penser, parler », et s’'accompagnerait de suffixations et préfixations diverses. Or ce radical pourrait fort bien être abstrait du mot fr. esprit, soit au sens spirite, soit au sens d’« intelligence » ; il n’y faut qu'un passage de sourde à sonore. De plus, comme dans la phrase FI. 17 il s’agit d’Cécrire » des «paroles », l’m suffixal de brimaë peut avoir été suggéré par celui du fr. énprimer. Le tout bien indécis.

(56) 17° Brimi (une fois, FI. 22) et 18° brizt (une fois, F1. 28) « sagesse » : sans importance; voir le n° 55.

(57) 19 Busi «moyen », une fois. Le « moyen » suggère l’« issue »,et, s’il est bon, la suppose « bonne »: soit donc, métathèse de 1ssue, avec changement de sourde en sonore, et préfixation de l’initiale de bonne. Très douteux, et cf. n° 287, 92.

(58) 20° Capri « noir », une fois. La première fois qu'enfant Mie Smith à vu des « câpres », elle a pu être frappée de la «noirceur » de ce condiment dans la sauce blanche, et associer les deux idées. Possible, mais douteux ; d’ailleurs insignifiant.

(59) 21° Carimi « fenêtre », une fois : fr. carreau, avec suflixation arbitraire.

(60) 22° Chandéné « délicieux », une fois : suggéré par le radical du fr. er-chant-eur, avec passage de la sourde à la sonore ét suffixation martienne.

(61) 23° Chéke « papier », mot isolé : emploi arbi=

ee os

traire du mot chèque, suggéré par l’idée de « papier [commercial] ». |

(62) 24° Chiré « fils », 5 fois : métathèse évidente du fr. chéri; le mot n'apparaît que dans des phrases de vive tendresse.

(63) 25° Chodé, mot non traduit, une fois. La scène’ est aquatique, F1. 27 : le mot pourrait donc signifier « jet d’eau », dont il serait la métathèse vocalique, avec changement en sourde de la sonore initiale.

(64) 26° Dabé « maître », 2 fois. L’argot français a un mot dab, « père, patron » : la présence d’un terme d’argot dans le vocabulaire de Me Smith n'a rien en soi de surprenant, en tant que résidu fortuit d’une lecture quelconque; cf. n° 138.

(65) 27° Dassinié indicatif et daziné subjonctif « [il] garde », chacun une fois : extension de sens du verbe

- fr. assigner. Cf. n° 44.

(66) 28° Désanir « répondra », une fois : futur mar-

- tien, formé sur un radical abstrait du verbe fr. dire,

plus exactement du participe disant, cf, n°s 49 et 125.

(67) 29° Dimé « semblable », une fois : métathèse probable du fr. demi, puisque rien ne se ressemble

… plus que les deux moitiés d’un même objet.

(68) 30° Diviné « heureux », et féminin divinée, en tout 10 fois : dérivation manifeste de fr. divin, sug-

- gérée par une locution telle que « [félicité] divine ».

lb

RO ee

(69) 31° Diséni « profondément », au sens de « recherche profonde », une fois, tout à la fin, FI. 40: vague influence du verbe fr. discerner. Bien douteux, car la finale -én& paraît suffixale ; cf. n° 17, 5°.

(70) 32 Dorimé « sain », une fois : métathèse possible du fr. nodéré, dont l’idée est connexe de celle de « bien portant ».

(71) 33° Duméiné « ancienne », une fois, FIL 11: Alexis a dit à sa mère terrestre modé «mère » ; puis il se reprend, — car elle n’est plus sa mère, puisqu'il en à une autre, étant réincarné dans Mars, — et il lui dit duméiné modé. Cette correction a pu amener l’idée de la conjonction du moins, qui l’accompagnerait presque inévitablement en français, et c’est celle-ci qui, avec une suffixation martienne, à assumé la fonction de l’adjectif « ancienne ».

(72) 34° Durée « terre », 2 fois. Une métathèse de l’al. erde n’explique pas le vocalisme; cf. n° 245 Beaucoup plus probable est l'influence d’une locution ir... telle que « la] dure [terre] » ou « [coucher sur la] dure », d'autant que, la première fois au moins que le mot a été prononcé (FT. 7), c’est par un habitant de Mars, avec un sentiment de profond mépris pour notre infortunée planète.

(73) 35° Ébrinié «Hill pense », une fois, cf. n° 59. Comme la pensée ici est passionnément tendre, on peut aussi songer au fr. épris, qui expliquerait l’ini= tiale.

(74) 36° Epizt «rose », adjectif, une fois : suggéré par l’association des mots 7'ose et épine dans mainte - phrase usuelle; puis apocope et suflixation arbitraire.

(75) 37° E‘spénié, nom propre qui désigne le paradis martien, & fois : suggéré par les peintures enchanteresses de l’Æspagne des romans et des romances.

(76) 38° E'ssat « vivant », une fois, et éssaté « vivre », deux fois : contient visiblement le radical du verbe \« être »; comme ce radical n'apparait nettement en fr. que dans le mot savant essence, peut-être vaut-il . mieux recourir à l’ital. essere, qu'on peut connaitre sans être polyglotte.

(77) 39° Fiméès « [je] meurs », une fois : l’initiale rappelle fr. fin, et la médiale fr. mort. Douteux, mais sans importance : la phrase F1. 13, proférée en pleine extase, n’est qu'exclamations entrecoupées.

(78) 40° F'inaïimé « senteurs », une fois : suggéré par le fr. « [odeur] fine », avec une finale de suflixation assonante, cf. n°° 16 et 239.

(79) 41° Forimé « marques [d'écriture] », une fois : le fr. forme est bien voisin ; mais le terme commercial firme, en tant que « marque commerciale », convient mieux au sens, et Mie Smith, employée de commerce, doit le posséder familièrement; peut-être y a-t-1l eu contamination de l’un et de l’autre. |

. (80) 42° Fouminé « puissant », 3 fois: contamination possible des deux mots fr. fougueux et formidable. Douteux, quoique, dans la première phrase où le mot s | 6

eWSas

est apparu (F1. 27), l’une et l’autre épithète soient parfaitement à leur place.

(81) 43° Gamié «il pleure », une fois : peut sortir d'une métaphore facétieuse telle que « [chanter la] gamme ». Peu importe : le mot appartient à la phrase inintelligible FT 33, où 1l y a presque autant d'énigmes que de mots, et dont le sens a été violemment brouillé par la volonté subliminale du sujet.

. (82) 44° Godané « aider », une fois, mais cf. n° 45: le sens « réjouir » s’apparierait à merveille au fr. [se] gaudir ou à l’ital. godere. Si l’on veut s’en tenir au sens ( aider », Je ne vois de ressource, bien détournée, que dans la locution anglaise God [help] « Dieu aide », dont le second mot aurait suggéré le premier. Douteux en tout cas, |

(838) 45° Grant « corps », une fois, dans la même phrase que valini « visage », F1. 18 : dérivation asso-

hahte, sur un radical gran-, qui parait abstrait dus

fr. grand. La personne dont il s’agit est &« maigre » :

par conséquent, elle doit être ou paraître «grande ».

L'absence du d final, que le fr. ne prononce pas, ne fait guère difficulté, cf. n° 49, 66, 125, etc.

(84) 46° Grévé « larges», une fois: dérivé du fr.

grève. L'idée de «largeur » peut suggérer naturellement celle de « grève », et l’on peut avoir vu des grèves

très larges sans même avoir Jamais quitté les rivess

du lac de Genève. Peu sûr.

(85) 47° Hantiné « fidèle », 4 fois. L'h est fort rare

Lens

en mt. et, comme le fr. ne le prononce pas, on se trouve amené à l’assigner de préférence à un emprunt al. ou mg.: c’est pourquoi ma première pensée avait été pour l’al. hund « chien », emblème de la fidélité ;

mais le vocalisme est en défaut. Toute réflexion faite, le verbe fr. kanter est plus proche, et la seule obJjec-tion qu'on y voie, c’est son caractère peu usuel; mais Al est fort littéraire, et les phrases qui contiennent hantiné ont précisément aussi un cachet de style un peu recherché. La suffixation -iné est des plus communes en martien.

- (86) 48° Zdé « on», 3 fois. « On », par contraste avec Q1l», etc., est un personnage qui ne se laisse pas voir en chair et en os, mais dont on a simplement l’idée. Je me hâte d'ajouter que cette explication idéologique me paraît à peu près désespérée.

(87) 499 .]miné « mince », une fois: soit une filicre d'idées telle que « mince >aminci= diminué», et la Do de ces divers mots, -ou d’autres encore.

- (88) 50° Zné et inée, «adorée, bien-aimée », 4 fois : l'al. innig ÿ Uintime» convient peu; plutôt Fe de caresse enfantin, Cf. fr. mignon, minet, etc., avec aphérèse.

(89) 51° Zri « souvent», une fois: sugoère le fr. téttéré, qui a dû nécessairement s’écourter beaucoup | 1 traduire un si petit adverbe.

(90) 52° Xalämé « accomplir » [un désir], une fois, tout à la fin, FI, 40: accomplir un désir, c’est l’apaiser, le calmer. Douteux, mais sans réelle importance.

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