‹ Le langage martien: étude analytique de la genèse d'une langue dans un cas de glossolalieChapitre 13 sur 45 · LA MÉTHODE · texte numérisé non relu

LA MÉTHODE

(4) Étant donné le but à atteindre, la méthode à suivre s'impose de soi-même : comparer la langue de M"® Smith à chacune des langues réelles dont on peut lui supposer quelque connaissance, soit approfondie, soit accidentelle et tout à fait parcellaire.

Mais, ainsi qu'on le verra, et comme au surplus M. Flournoy l'avait déjà fort bieh constaté, le martien n'^st vraiment original que par son vocabulaire. Sa grammaire et sa syntaxe, d'ailleurs aussi dénuées d'intérêt l'une que l'autre, présentent entre elles le plus frappant contraste : l'uno est lâche, flottante, ausâi mal fixée que possible sur la plupart des points où semblerait devoir se laisser surprendre le rudiment au moins d'une norme grammaticale; l'autre, au contraire, rigide et dure, est impitoyablement couchée et maintenue sur le lit de Procuste de la syntaxe française. Bref, — M. Flournoy l'avait dit avant moi, — le martien est l'œuvre ingénue et curieuse d'une intelligence

enfantine, dénuée de tout sens linguistique et souverainement inconsciente de ce qui constitue Tessence d'une langue, persuadée enfin que Ton crée une langue en substituant à chacun des mots de son parler familier un mot aussi différent que possible, qu'on croit inventer et qu'on ne fait en réalité qu'adapter en l'altérant.

C'étaient donc les mots de la langue martienne qui réclamaient avant tout un sérieux examen; et, en définitive, c'est presque sur les mots seuls que porte le détail de la présente étude. A cet effet, on les a relevés d'abord par ordre alphabétique, en notant le degré de fréquence de chacun d'eux, ou de chaque forme gramtnaticale d'un même mot, 'lorsqu'il se présentait sous plusieurs. Ce travail de pure statistique une fois achevé, il s'agissait de discuter la valeur respective des diverses parties de la documentation ainsi obtenue.

Les observations martiennes se sont espacées sur une période de plus de trois ans, du 2 février 1896 au 4 juin 1899, parfois séparées Tune de l'autre par un intervalle de plusieurs mois : il y en a, par exemple> plus de deux entre l'avant-dernière et la dernière, près de neuf entre la première et la seconde. En l'état, bien qu'elles aient été toutes conduites avec le même soin, elles ne sauraient être à beaucoup près d'égale valeur : les premières et les dernières ont nécessairement moins de consistance et d'importance que celles de la période où M^^® Smith nage en plein courant martien, où chaque séance lui amène un nouveau rêve, où les mots pour le décrire se pressent sur ses lèvres, et où le martien semble jaillir en source vive de celles de ses interlocuteurs imaginaires.

Au début, le martien n'est pas encore fixé : ce n'est presque qu'un balbutiement confus ; plusieurs mots sont créés, qui ne reviendront pas dans la suite [haudan, n^ 156), même pour exprimer une idée tout identique {cévouitche, n^ 182). C'est le moment de l'incubation, plein d'intérêt pour le psychologue, surtout s'il la pouvait pénétrer dans les mille replis du subconscient où elle s'élabore silencieusement, mais sans valeur pour le linguiste, qui ne peut établir d'inductions sûres que sur des formes fixes, précises et bien caractérisées.

A la fin, l'imagination de M^^® Smith se lasse et s'épuise, visiblement : elle ne crée plus de scènes nouvelles ni n'entend de dialogues originaux ; elle ne fait plus que répéter, sous une forme à peine modifiée, les mêmes phrases banales, et tourner dans un cercle désormais fermé, enfin se pasticher elle-même. Le cycle martien est clos : peut-être s'en ouvre-t-il un autre; l'auteur nous le fait espérer, et même il nous en esquisse les prodromes; mais de celui-là, nous n'avons cure pour l'instant. Il en résulte que les mots de cette période donnent moins de prise à nos essais d'explication, et aussi les requièrent moins : ou bien ce sont des mots déjà entendus, précieux seulement comme témoignages de la continuité du souvenir ; ou, s'ils sont nouveaux, ils ne seront pas répétés, et manquent par là même de contrôle à ce dernier point de vue, qui est le plus important de tous.

Cette observation s'applique également, quoique dans une moindre mesure, aux mots de la période

intermédiaire qui ne sont apparus qu'une seule fois et que W^^ Smith n'a pas eu roccasion de répéter. Ces mots, que suivant In nomenclature philologique usuelle j'appellerai par concision des « à7ra$ .«, sont suspects, non pas en ce qu'ils auraient pu être inexactement recueillis, — le soin diligent de robservateur nous est garant du contraire, — mais en tant que nous ne sommes jamais assurés que le sujet les eût répétés absolument identiques, ni par conséquent qu'ils soient de vrais spécimens d'une vraie langue, invariable et sûre d'elle-même. Plus un mot est revenu de fois, plus il y a de chances, bien évidemment, pour qu'il se rattache à une association d'idées précise, simple et susceptible d'être pensée par quelque autre cerveau humain que celui de M*^® Smith, partant reconstituable par voie d'induction; et aussi verronsnous par la suite que les mots les plus fréquents sont aussi en principe ceux dont les origines se décèlent le plus aisément.

Toutefois il ne faudrait pas exagérer la portée de cette dernière remarque. Pour la ramener à sa juste valeur il suffit d'observer que la plupart des mots qui n'apparaissent qu'une fois reviennent en réalité deux fois dans l'ensemble de la documentation. En effet, M^^® Smith ne traduit pas toujours une phrase martienne le jour même où elle l'a prononcée ou écrite : il s'écoule souvent plusieurs jours, plusieurs semaines, entre la composition du texte et sa traduction; et, le jour où elle le traduit, elle le répète elle-même, sans secours extérieur, mot pour mot, tel qu'elle l'a dit ou

écrit antérieurement, en raccomp«ngnant d'une interprétation servile à force de littéralité. Il faut bien, pour cela, que chaque mot se trouve, si je puis dire, épingle dans une case de sa mémoire : ce que nous cherclions à démêler, c'est la nature et la forme de répingle^

Partant de ces prémisses, on s assurera sans peine que, outre quelques mots isolés (FI. p. 223), les mots martiens les moins dignes d'intérêt sont ceux qui figurent dans les textes 1, 3, 4, 8, 25, 33, 39 et 40; car ce sont ceux qui, traduits le jour même, contiennent aussi le moins de mots rencontrés également dans d'autres textes. Le texte 33, que j'appellerai dans la suite « la phrase inintelligible », gouffre encore, par. rapport aux autres, d'une infériorité supplémentaire : c'est une phrase entendue d'abord en une langue autre que le martien, — véritable charabia qui n'est apparu qu'une seule fois, — puis retraduite en martien, et traduite du martien en français, mais de telle manière qu'il est impossible de dégager un sens précis du mot à mot haché qui est censé la gloser. Sur 17 mots, déduction faite des particules de liaison, elle ne contient pas moins de 13 «ita?, et seulement deux mots de quelque fréquence.

Nous savons maintenant en gros quelles sont les parties véritablement importantes et curieuses de

l'œuvre subconsciente de M"^ Smith; nous ne l'ou-

blierons pas en l'analysant dans le détail. Il nous reste à déterminer les sources d'où elle a pu dériver.

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