CHAPITRE V
AMUSIES COMPLEXES.
Les amusies simples semblent si étroitement superposables aux aphasies de même ordre, que les auteurs ont pu penser que des centres corticaux el sous-corticaux analogues présidaient au langage musical comme au langage verbal. On a ainsi décrit, comme pour la parole, quatre centres, dont deux moteurs (langage musical oral et langage musical graphique) et deux sensoriels (audition et lecture musicales).
On a pu admettre, en l'absence d'ailleurs de toute démonstration anatomoclinique, que ces centres musicaux seraient conslitués par des zones différenciées, voisines des centres correspondants du langage verbal. En continuant le même parallélisme schématique des deux langages, on admit autant de variétés d’amusies que d’aphasies, en rapport avec les lésions isolées ou combinées des ceñtres musicaux.
Les données anatomiques relatives aux localisations présumées de ces centres musicaux sont réunies dans un mémoire classique de Probst.
Cet auteur rassembla les dix observations anatomocliniques d'aphasie avec amusie publiées jusqu’en 1899; il réunit à la suite quinze cas d’aphasie sans amusie, également avec autopsie et, par comparaison, il chercha à
assigner le territoire correspondant à chaque forme de l’amusie. Malgré la rigueur de sa méthode, les résultats
Circonvolution de la face externe du cerveau.
sont encore bien discordants et bien peu concluants : nous nous contentons de donner ici, à peu près in exlenso, les propositions finales de l'ouvrage de Probst.
I. — Compréhension musicale (surdité musicale). 6 autopsies. — 1* cas : Bernard; 2° cas : Edgren; Dos Pick Æ "cas: : Oppenheim ;5 e cas : Sérieux; 6° Cas : Liepmann.
Dans tous ces cas, il y a lésion des portions antérieures des deux circonvolutions temporales; ces lésions peuvent être unilatérales et siéger aussi bien à droite qu'à anse ou bien être bilatérales.
La contre-épreuve a pu être établie, puisque, dans des cas d'Oppenheinr, de Pick, Mann, Déjerine, Finkelnburg,
où il s'agissait surtout d'amusie motrice, dans un cas de
Bernard, où il y avait amusie motrice et cécité musicale,
les circonvolutions temporales étaient respectées; il en élait de même dans d'autres cas où, chez des aphasiques non amusiques, la compréhension musicale étant conservée, les circonvolulions en question étaient intactes (cas de Marie, Gowers, Schwartzoff, Pick, Bruns : en tout 22 cas).
Loge TEMPOR?
Circonvolution de la face externe du cerveau (figure schématique).
Toutefois, il peut yavoir des suppléances ; puisque, dans un cas de Mills et un de Pick, les première et deuxième temporales droites étaient ramollies. De même, Marie et Sainton, Cramer, ont rencontré, chez des sujets indemnes de toute surdité musicale, des lésions très prononcées des circonvolutions temporales gauches. Probst en concluait que la localisation de la compréhension musicale était sujette à des variations individuelles; la portion antérieure du lobe temporal gauche serait le centre le plus fréquent; mais, chez d’autres sujets, la même région à droite peut remplir les mêmes fonctions.
Von Monakow pensait que, pour créer la surdité verbale, il fallait des lésions symétriques des deux régions temporales. Tel n'est pas l'avis de Probst, puisque, dans un cas de Pick, l'autopsie d'un sujet indemne de toute surdité musicale révèle, à côlé des lésions des circonvolutions
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AMUSIES COMPLEXES 61
pariétales droites, une destruction bilatérale de la partie postérieure du lobe temporal.
De tout ce qui précède, Probst tire les deux conclusions suivantes : 4° la compréhension du langage musical siège le plus souvent sur l'hémisphère gauche; 2 ce centre occuperait la partie tout à fait antérieure de Ia première pariétale.
IT. —— Centres moteurs.
Probst a relevé en tout douze autopsies d'amusie motrice. Voici le résultat de ses constatations :
Dans deux cas d'Oppenheim, et dans un cas de Déjerine, la deuxième circonvolution frontale gauche est ramollie, le côté droit est indemne.
Inversement, dans l’observation de Mann, la deuxième frontale droite et la région avoisinante sont détruites, l'hémisphère gauche est intact.
En revanche, dans un cas personnel de Probst, dans un cas de Kostenisch, la deuxième frontale gauche est détruite en totalité, sans que le malade n'ait présenté d’amusie motrice.
Dans un cas de cécité verbale avec amusie motrice légère, publié par Déjerine, le lobe frontal ne présentait aucune lésion : de même, chez une des malades de Pick; mais, chez cette dernière, l'amusie n'aurait tenu qu à la mauvaise volonté de la malade (??).
Bref, de l’ensemble de ces faits, Probst conclut que l'amusie motrice siège au niveau de la deuxième frontale ou dans son voisinage, à droite ou à gauche suivant les sujets.
IIT. — Cécité musicale.
Dans le cas de Bernard, la lésion porte sur la moitié de linsula, la partie moyenne et postérieure de la troisième frontale, descend sur l'opercule et arrive à la scissure de
Sylvius, au niveau de sa terminaison. Mais l'auteur n’a pas fait de coupes microscopiques en série.
Dans le cas de Déjerine, les lésions siégeaient à gauche et occupaient les parties supérieures et inférieures du lobule pariétal inférieur, le gyrus angularis, l'union de la deuxième et de la troisième temporales; un foyer plus ancien occupait le sillon occipito-temporal interne, à l'extrémité postérieure de la scissure calcarine.
Dans le cas de Finkelnburg, l'autopsie est incomplète.
Dans le cas de Marie et Sainton, les lésions siègent au
niveau de la première et de la troisième temporale, empiétant sur le lobe occipital; le gyrus marginalis est également pris. Dans les deux dernières autopsies (Déjerine et Marie) le Lapetum tt les radiations optiques sont lésés. Probst arrive ainsi à la conclusion suivante : la cécité musicale siège bien près de la cécilé verbale; et, probablement, les lésions en foyer profondes et localisées à gauche peuvent à elles seules délerminer la cécité musicale.
Telles sont les notions actuelles sur les localisations des centres du langage musical.
Dans le même ordre d'idées, on a décrit, correspondant aux aphasies de conductibilité, et tenant comme elles à la lésion des fibres d'associations inlercentrales, des amusies de conductibilité, dont certains auteurs (Wysmann, Knoblauch, Ingegneros) ont construit des schémas représentatifs.
Ingegneros, par exemple, propose, dans le tableau suivant, le groupement et l'étude analytique et clinique de chacune des variétés d'amusies de conductibilité.
1° Association du centre auditif el du centre moteur vocal et instrumental. — Répétition, à l'instrument ou à la voix, de phrases musicales exécutées devant le patient.
2 Association du centre auditif et du centre graphique. Dictée musicale.
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3° Association du centre visuel et du centre moteur graphique. — Copie musicale.
4° Association du centre visuel et du centre moteur vocal
ou instrumental. — Déchiffrage sur la musique, soit à la voix, soit à l'instrument.
Il manque, à notre avis, à cette série d'épreuves, celle de l'accompagnement, essentielle à instituer, puisqu'elle met simultanément en jeu le centre auditif, le centre visuel et le centre moteur, et qu'elle s'adresse d'un coup à la majorité des facultés musicales du sujet étudié. Cette épreuve n'est applicable d'ailleurs qu'à une élite de musiciens exercés, comme le malade qui fait le sujet de notre deuxième observation personnelle,
A défaut d'existence anatomique, les amusies de conductibilité ont-elles une existence clinique?
L'analyse rigoureuse des observations n'autorise pas à l'affirmer. Le syndrome ne semble avoir, jusqu'à présent, qu'une existence purement théorique. Lorsqu'on peut en soupçonner la réalité, il existe, dans les centres, des altérations diffuses, qui ne permettent pas d'établir, dans une interprétation anatomo-clinique satisfaisante, le rapport des troubles amusiques et des lésions cérébrales. |
L'amusie simple elle-même n'a pas d'existence clinique positivement démontrée. Les cas d'amusie simple que nous avons décrits jusqu'ici, à l'exception de quelques cas nettement psychopathiques, étaient en réalité des amusies complexes. Ainsi, le professeur de basson, cité par Marinesco, pourrait, à première vue, passer pour un amusique simple : en réalité, 1l est complexe. Ce sujet, dit l'observation, n’a pas de surdité musicale, parce qu'il reconnait des airs du Trouvère et de Faust joués sur la mandoline, et parce qu'il signale les fautes d’intonation commises devant lui. Or, rappelons ici que ce malade, professeur au Conservatoire, est un musicien cultivé : et que, pour être autorisé à conclure chez lui à l'intégrité du langage musical, il aurait
été utile d'étudier la compréhension de morceaux nouveaux pour lui, d'apprécier l'état de sa science harmonique et de mettre à l'épreuve sa faculté de composition.
Cette observation si intéressante nous apprend d’ailleurs que le malade n’est capable de chanter un air quelconque qu'après en avoir entendu les premières notes. La nécessité de cette mise en train ne révèle-t-elle pas, chez un musicien, un trouble manifeste du langage musical intérieur, compromettant la phase psychique qui précède les processus moteurs du langage musical d'expression? Il s’agit là, dans le domaine de l'amusie, de ces lacunes latentes du langage, qu'ont bien étudiées Déjerine et son école dans le domaine de l'aphasie. Il doit en être de mème toutes les fois que
l'on prend soin d'approfondir l'examen du langage musical.
Les trois cas que nous avons observés personnellement avaient trait à des amusies complexes et, de plus, accompagnées de troubles psychiques.
Le premier des cas fait l’objet de notre première observation!. Le second a été présenté par l’un de nous à la Société de Neurologie.
M. D... se plaint lui-même d’avoir perdu complètement sa mémoire musicale; il ne peut plus fredonner de mémoire l'air le plus simple, le refrain le plus populaire; et, lorsqu'on le chante devant lui, il le comprend, mais cet air est nouveau, il dit ne l'avoir jamais entendu. Cet oubli s'étend même à ses compositions personnelles; et, lorsqu'on lui demande de jouer un de ses morceaux, même les plus récents, il ne peut le faire sans le secours de la partition.
Le malade continue du reste à composer et même à improviser au piano; il improvise à volonté une marche, un menuet, un andante. L’allure générale du morceau répond au genre demandé, mais l'inspiration manque de richesse et de personnalité; nous avons même été frappés de la forme de la phrase, qui rappelle le style pompeux de l’école rossinienne : c'est dans ce répertoire qu'il a dû faire la plus grande partie de son éducation musicale.