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ASSOCIATIONS MORBIDES

Les différentes manifestations du langage musical peuvent s'accompagner, chez certains névropathes, de processus variés, d'ordre psychique, sensoriel, moteur, ou génital. Ces processus sont susceptibles de provoquer dans les différentes sphères organiques, par une associa- Uion tantôt spontanée, tantôt acquise, à caractère idiopa

thique, des réactions anormales par leur nature ou leur intensité, qu’on peut étudier ici, sous le nom d’associalions morbides du langage musicale.

Audition colorée. — Parmi ces associations, la plus curieuse, et aussi la plus fréquente, est l'audition colorée. L'audition colorée est l'association automatique et le plus souvent indissoluble de certains sons avec certaines couleurs. Cette association, qui est le propre de certains tempéraments coloristes accentués, apparaît de bonne heure et, dans certaines observations, se montre à une date tellement précoce, qu'on semblerait en droit d'invoquer une sorte d'aptitude congénitale à la liaison anastomotique du son et de la couleur. Laignel-Lavastine cite une famille où onze membres étaient atteints d’audition colorée. Il est intéressant de relever dans cette observation le caractère familial d'une disposition fonctionnelle, qui tient évidemment à des analogies de structure dans le réseau commissural des terriloires sensoriels.

La question de l’audition colorée a suscité de nombreux travaux, principalement en Allemagne, en France et en Italie; on en trouvera la bibliographie complète dans la thèse de Destouches et dans l'article de Laignel-Lavastine. Les premiers travaux d'ensemble sur les auditions colorées, en France, sont ceux de Suarez de Mendoza, de A. Binet et de Flournoy ; le travail de Destouches rapporte les observalions antérieures assez nombreuses, mais isolées, et expose avec des documents personnels l’ensemble du problème. Nous laisserons de côté, ici, l'étude historique et clinique de la question, et nous nous bornerons à résumer les con-

clusions qui se dégagent de l’ensemble des travaux parus :

sur l'audition colorée. Les principales lois de l’audition colorée sont les suivantes :

La sensation de couleur est en rapport principalement avec la hauteur et l'intensité des sons. Sur quarante-sept cas, empruntés par Destouches à la littérature médicale

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antérieure à 1899, quarante-trois fois la sensation lumineuse élait subordonnée à la hauteur du son, et la clarté de la couleur suscitée correspondait à l'élévation du son entendu sur l'échelle musicale : plus la note est haute, plus la couleur est claire.

Après la hauteur et l'intensité, c’est Le timbre qui suscite les sensations chromatiques électives : tel instrument évoquera de préférence telle couleur. Vingt-six sujets sur quarante-sept présentaient ce phénomène de la coloration éleclive suivant le timbre instrumental.

Les œuvres musicales suscitent, chez certains sujets, des sensations de couleurs particulières. La couleur dans ces cas, d'une interprétation difficile, semble être en rapport soit avec l’idée générale que le sujet se fait de l'œuvre musicale, soit avec les associations élémentaires ou fortuites d'images, éveillées par le morceau ou les conditions de son exécution. Douze sujets, sur quarante-sept, coloraient ainsi les œuvres musicales.

Un plus petit nombre de sujets (9 sur 47) éprouvent, à l'audition des accords, une sensation de couleur. Les accords évoquent des couleurs d'autant plus sombres qu'ils sont composés de notes plus graves et d'autant plus claires qu'ils sont composés de notes plus aiguës. Tandis que la consonance des accords se traduil par une sensation unique et précise, les accords dissonants évoquent les couleurs multiples et indécises. Meyerbeer qualifiait de pourpres certains accords de Weber.

Les altérations et les tonalités peuvent se traduire par des changements de teintes, en rapport avec la modification du son. D'une façon générale, le mode majeur évoque des couleurs vives et tranchées, le mode mineur des nuances plus indécises et plus foncées, telles que le violet, le gris, etc. (Flournoy.) Cette association existait chez huil sujets sur quarante-sept.

Audition visualisée. — L'association entre les sensations

acoustiques et les sensations visuelles ne se traduit pas seulement par l'évocation, à l'audition des sons, de couleurs variées, de photismes, suivant l'expression de Blauler et Lehmann, Elle se révèle encore par l'évocation de figures géométriques, ou représentatives d'objets, de paysages, de personnages, de scènes varices. Dans ce dernier cas, les figures évoquées peuvent être dépourvues de couleurs : ces schèmes et diagrammes constituent la forme la plus rare de l'audition visualisée, sur laquelle ont insisté Blauler et Lehmann, Flournoy et Wallenscheck. Dans l'immense majorité des cas, la succession des sons évoque une série d'images très variées (paysages, scènes d'intérieur, tableaux de Ia vie champêtre, fantasmagories, personnifications), dont le caractère général semble en rapport soit avec l'interprétation du morceau, soit avec des associations mnémoniques occasionnelles, particulières à chaque auditeur.

Au point de vue des associations acoustico-optiques, la musique descriptive est de beaucoup la plus féconde en évocalions visuelles. On comprend en effet que, chez les sujets même dépourvus de culture musicale, l'audition à l'orchestre des bruits de la tempête, du chant des oiseaux, des sonneries de cloches, suscite le plus souvent l'apparition de représentations mentales plus ou moins vives, de véritables tableaux composés d'images visuelles, empruntées aux clichés mnémoniques antérieurs; c’est là un cas particulier de la loi générale de l'association des images et des idées.

Quelquefois l'audition de certaines mélodies procure au sujet la vision de personnes, connues ou inconnues de lui, et c'est ainsi que, la liaison s'étant établie entre certains airs et certains personnages, l'audition du morceau ou la vision de la personne s’évoquent réciproquement : la mélodie devient alors comme le symbole du personnage auquel elle est liée, Hilbert a cité un cas intéressant de cette indi-

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vidualisation mélodique. On peut rapprocher de ces faits d'individualisation colorée, ceux dans lesquels la vue de certaines personnes provoque chez des sujets l’apparition de taches, de brouillards colorés, de formes et de nuances variables, entourant plus ou moins la personne à laquelle ils s'appliquent; Sokolow cite plusieurs observations de ce genre; un de ses sujets présentait en même temps de l'audition colorée. |

L'ensemble de ces observations montre l’étroite connexité de ces différents faits d’association sensorio-psychique. Cette connexité est telle que, chez certains sujets, des sensations de couleurs évoquent des sensations auditives. Certains auteurs (Castel, Léonard, Hoffmann, Gœthe et tout récemment encore Fabre) ont même essayé d'élablir des relations entre les couleurs du spectre et les notes de la gamme. On peut rappeler à cet égard l’anecdole de l'orgue de Wallace Remington, dont les notes déclanchaient, sur un jeu de lampes colorées, des teintes spéciales ; l'exécution, sur ce clavier chromatique, des œuvres de Chopin et de Wagner produisait, d'après cet auteur, les combinaisons de couleurs les plus harmonieuses.

Ces faits représentent, par analogie aux photismes d’origine auditive, des phonismes d’origine visuelle.

Il n'existe pas, dans la littérature médicale, de faits démontrant l'évocation, par les sensations acoustiques, de sensations olfactives ou gustatives, ou d'associations inverses, c'est-à-dire d'associations auditives évoquées par la voie du goût ou de l'odorat. Les expressions par lesquelles certains poètes ou romanciers semblent traduire des correspondances intersensorielles très rares et très subtiles, n’établissent pas l'existence réelle de véritables synesthésies; elles n’ont que la valeur de comparaisons, destinées à évoquer des images de tonalité affective analogue et représentent par là un des procédés les plus

suggestifs, une des ressources les plus précieuses du langage poétique.

Le choix de ces rapprochements synesthésiques démontre chez chaque auteur la prédominance de tel ou tel sens dans l'activité imaginative. On connaît, à cet égard, la prédominance des images olfactives chez quelques grands poètes ou romanciers, comme Baudelaire et Zola. On peut citer ici, comme un intéressant exemple d’électivité sensorielle, ce classique poème de Baudelaire, parmi tant d’autres qui démontrent l'importance de la note olfactive dans l'imagination du poète :

Ilest des parfums frais comme des chairs d'enfant, etc.

Certains auteurs ont poussé l'interévocation des images sensorielles jusqu’à la fantaisie la plus paradoxale. Rappelons à cet égard, comme un exemple de haute fantaisie synesthésique, ce curieux passage où Huysmans, dans un de ses romans (A Rebours), assimile, en une série de comparaisons amusantes, les saveurs des liqueurs les plus variées aux timbres de différents instruments de musique, imagine des mélodies ou des ensembles que le dégustateur compose silencieusement dans sa bouche, en associant par duos et quatuors les essences et les bouquets spécifiques des différentes liqueurs.

Guy de Maupassant se demandant, à bord du Bel Ami, sil respirait la musique ou s'il entendait des parfums, utilisait discrètement le même artifice de langage, pour rendre cet état de somnolence rêveuse, où n'arrivent plus à la conscience que des perceptions indistinctes, et où semblent se confondre, dans une harmonie affective supérieure, toutes les excitations sensorielles.

On ne peut émettre que des hypothèses pour expliquer le mécanisme de l'audition colorée et des phénomènes analogues. L'analyse des observations démontre que ces

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faits de synesthésie se rencontrent chez des sujets qui présentent une activité particulièrement développée dans le domaine sensoriel où sont évoquées les images associées. Chez un sujet qui, à l'audition de tel ou tel son, voit rouge ou vert, il faut de toute nécessité supposer une excitabilité particuhière et élective de la rétine corticale; il faut de plus: admettre une liaison anastomotique entre les centres sensoriels de l'audition et de la vision.

Il est difficile de trouver, dans l'étude des connexions centrales des deux voies optique et acoustique, un substratum anatomique suffisant pour expliquer, par une anastomose intersensorielle directe, les phénomènes de l’audition colorée. On sait que, dans l'épaisseur du tubercule quadrijumeau antérieur, s’anastomosent la voie centrale du nerf acoustique et les fibres du nerf optique, prolongements cylindraxiles des cellules ganglionnaires de la rétine. On sait également que, du tubercule quadrijumeau antérieur, sort une voie nerveuse descendante, dont les fibres se distribuent aux noyaux des troisième, quatrième et sixième paires craniennes, essentiellement motrices. Or cette voie descendante réflexe motrice est commune au nerf acoustique et au nerf optique, qui entrent en rapport réciproque dans ce tubercule quadrijumeau antérieur. Cette voie descendante optico-acoustique. est destinée à transmettre les impressions de la vue et de l'ouïe aux muscles des yeux, des oreilles et de la tête.

Ebstein, cité par Soury, invoquant l'intimité des connexions optico-acoustiques à ce niveau, a pensé que le phénomène physiologique de l'augmentation de l'acuité visuelle, sous l'influence des impressions de l'ouïe, doit avoir pour siège non l'écorce cérébrale, mais les tubercules quadrijumeaux antérieurs : en ce point, en effet, les fibres de l’oplicus rencontrent non seulement des cellules, dont les axones s’arborisent dans les noyaux du nerf moteur oculaire commun et moteur oculaire externe, mais aussi

les arborisations terminales du nerf cochléaire. Comme il est démontré que des fibres centrifuges passent aussi dans le nerf optique, Ebstein estime que le phénomène en question a lieu par une action réflexe qu'exerceraient ces libres sur la rétine.

On peut évidemment supposer la possibilité, chez certains sujets, d'anomalies anastomotiques entre les centres temporaux de l'audition et les centres occipitaux de la vision; c'est là une hypothèse qui, pour n'avoir jamais été vérifiée dans les cas d’audition colorée, ne présente en elle-même rien d'invraisemblable.

« Certaines dispositions, c’est-à-dire un développement excessif des collatérales ou des cellules d'association de la couche moléculaire, rendraient compte de ces phénomènes de, synesthésie tout à fait compatibles par conséquent avec l’état normal". »

Nous croyons que le phénomène essentiellement psychique de l'audition colorée peut s'expliquer, non pas par la notion hypothétique d'une anastomose anatomique intersensorielle directe, mais plutôt en invoquant le fait établi de certaines connexions étendues que présentent entre elles, dans le domaine de l’activité psychique, les images sensorielles, principalement les images visuelles et auditives.

Il s’agit donc, en ce sens, d'une anastomose non pas anatomique et directe, mais psychique et indirecte. Les connexions acoustico-optiques se réalisent ainsi dans le cortex, sur le territoire commun, étendu et non régional, diffus et non localisé, de l’activité sensorio-psychique.

Au point de vue de ce que l’on pourrait appeler la localisation psychologique de ces connexions, on peut supposer que le point commun, où se rencontrent ces images par suite d’affinités électives similaires visuelles et auditives,

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