CHAPITRE VII
Le langage musical dans les vésanies n'a inspiré que fort peu de travaux; et, à part les excellents articles d'ensemble de Legge et d'Ireland, les monographies des psychoses ne consacrent au langage musical que des aperçus bien rares et bien rapides.
Débilités mentales.
Les agénésies (débilité, imbécllité et idiotie) ont été mieux étudiées à cet égard. Dagonet, Moreau de Tours, Seguin, avaient été frappés des dispositions musicales que présentent certains idiots et certains imbéciles. Dagonet cite le cas d’une idiote, dont le vocabulaire était très restreint, qui n'avait commencé à parler qu'à l’âge de neuf ans, et qui pourtant répétait, à la première audition, des phrases musicales, à la vérité peu compliquées. Rappelons encore l'observation classique, rapportée par Moreau de Tours, d'un idiot profond qui manifesta un jour des dispositions remarquables pour le jeu du tambour. « Généralement, dit Seguin, l’idiot aime et saisit très bien les rythmes; je dirai plus, cette faculté que lon nomme faculté musicale est le propre des idiots caractérisés. Je n'ai pas vu d'idiots, à moins qu'ils ne fussent frappés de non-motilité ou de paralysie, qui n’expriment le plus vif plaisir à
l'audition d'un morceau de musique. J'en ai vu un grand nombre qui chantaient juste, tout en parlant mal ou à peine. Ils sont plus sensibles aux rythmes énergiques, rapides ou gais, qu'aux mesures lentes et graves; sans doute parce que, plus les vibrations sont nombreuses, plus leur action est matériellement énergique. Ils sont également plus sensibles à la musique instrumentale qu'à la voix humaine. »
Tous les auteurs, qui se sont occupés de la question, ont vu que les idiots répondent surtout à deux modalités de la musique, le rythme et le timbre. Les rythmes de marche les intéressent au plus haut point : car ces idiots, suivant la loi commune, font partie du groupe important des auditivo-moteurs : 1l suffit pour s'en convaincre d'observer leurs réactions motrices au cours des auditions musicales. L'idiot aime encore les tonalités éclatantes, les instruments à forte intensité, comme il aime les couleurs vives et les objets brillants; à cet égard, l'agénésique se rapproche de l'enfant, de l'homme primitif, dont on connaît le goût pour tout ce qui brille et tout ce qui sonne. L'affinité de l'idiot pour des qualités aussi simples que le timbre et le rythme, est facilement explicable : la compréhension d'un rythme ou d'un timbre musical est, en effet, beaucoup plus facile que celle de la plus simple des paroles.
Nous avons nous-mêmes étudié, à cet égard, les idiots el les imbéciles de Bicêtre et la Salpêtrière. On sait quel rôle important est réservé à la musique dans l'éducation médico-pédagogique des arriérés; or, les surveillantes, témoins attentifs des ébats de ces enfants, nous assuraient que ce n'étaient pas les idiots les plus profonds qui goùaient le moins la musique. Voici du reste, à litre docu- : mentaire, quelques observations recueillies dans les services de M. Bourneville (Fondation Vallée) et de M. Riche (Hospice de Bicêtre).
Louise-Henriette D..., quatorze ans (Fondation Vallée).
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Diagnostic : idiotie congénitale; accidents épileptiques; gâtisme ; colères.
Certificat de placement (Garnier) : débilité mentale; turbulence, perversion des instincts, impossibilité de fixer son attention, colères épileptiformes.
Cette petite malade aime la musique, elle fredonne des chansons toujours les mêmes (Il était une bergère...). Elle ne dépasse jamais la première strophe, mais la répète à satiété pendant des journées; elle ne chante que lorsqu'elle est gaie, et l'intonation de sa chanson est celle de la joie. La surveillante, Mme Rozier, nous disait que, pour la décider à se coucher, 1l faut s'approcher d'elle en fredonnant ses airs favoris : l'enfant sourit, fait des gambades, et se décide enfin à gravir l'escalier qui mène au dortoir.
Dans un coin du préau de la fondation Vallée, tandis que d’autres enfants dansent en chantant des airs de rondes, trois petites filles se tiennent à l’écart, et se balancent d'avant en arrière, suivant le rythme de la mélodie; elles fredonnent cet air tant bien que mal, sans pouvoir pourtant en articuler les paroles. Ce sont trois idiotes profondes.
La première, Georgette M..., âgée de huit ans, prononce à peine quelques mots simples, et c’est avec peine qu’on la décide à chanter spontanément le début de la Matchiche : les paroles sont mal articulées, la voix est blanche, maussade, n’exprime aucune gaîté.
Marguerite-Yvonne T..., seize ans.
Certificat : Idiotie avec perversions multiples, gâtisme, parole limitée à quelques mots. Mobilité extrême ; vole, déchire et frappe.
Marguerite P..., douze ans.
Certificat : Idiotie profonde, gâtisme, impulsions. Turbulence, période d’excitation, stigmates de dégénérescence.
Ces deux malades ne chantent pas mieux que leur compagne, mais, lorsqu'elles chantent, leur mimique s’éveille et prend une expression malicieuse.
Chez une autre enfant, Régina F..., la conservation relative des facultés musicales contraste singulièrement avec le degré profond de l’idiotie.
Certificat: Idiotie profonde,onanisme; gâtisme, parole nulle.
Toute la journée, elle bat la mesure avec ses mains, et chante continuellement un air sans les paroles; la voix est juste et le rythme à peu près exact, mais les intonations et les cadences varient essentiellement suivant les dispositions du moment.
Une petite Mongolienne fredonne également une chanson sans paroles, mais sa voix est figée, monotone, quel que soit le caractère de la mélodie qu’elle chante.
Une arriérée intellectuelle, la petite P..., sept ans, perverse, masturbatrice, sachant tout au plus dire son nom el son âge, chante bien, retient les airs avec les paroles : la mimique est très expressive et le pied marque constamment la mesure.
Un jeune garçon de quatorze ans, grand débile, hydrocéphale, épileptique, irritable, gâteux, parlant à peine, chante d'une façon jusle, et avec une certaine espièglerie, la complainte de Bicêtre. Un autre petit idiot profond, assis auprès de lui, se balance au rythme de la chanson et s'efforce de répéter l’air qu'il entend; les paroles n'existent pas, mais la mélodie était assez juste.
Un autre épileptique, gâteux, débile et menteur, chante avec assez de justesse, de vivacité et d'intelligence un répertoire de chansons assez varié.
Le petit Georges M..., dix ans, est un idiot profond, à parole nulle, à préhension défectueuse ; il ne peut dire que le mot maman, et crie sans cesse. |
Sa joie déborde lorsqu'il entend de la musique; il est constamment occupé à jouer de l’ocarina; on ne peut le voir sans son instrument à la bouche.
Rappelons encore l'observation du petit Édouard T..., onze ans : Idiotie avec gâtisme et épilepsie.
Son facies semble plus éveillé que celui de ses petits camarades ; il sait lire les lettres et les chiffres, il parle un peu et comprend à peu près les ordres simples. Il chante juste, cadence bien les paroles, retient bien les airs, et c’est lui qui mène les chœurs de ses petits camarades.
Une dernière malade du service du Dr Voisin est un exemple des plus remarquables du développement du langage musical chez une agénésique. |
La petite X..., quatorze ans, aveugle, grande débile intellectuelle, capable seulement de comprendre quelques ordres simples, possède en revanche les dispositions musicales des plus marquées.
Elle passerait des heures entières au piano; sa plus grande récompense consiste dans la permision de jouer du piano, comme sa plus grande punition est la suppression de cet exercice. Elle joue tout ce qu’elle entend, avec des accompagnements toujours Justes et toujours répélés dans leur fo rme exacte. Nous avons joué devant elle la valse de Roméo : aussitôt elle l’a rejouée dans le même ton; de même une
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chanson populaire. Elle n’a pu répéter complètement, à la première audition, la première phrase du Sepluor de Beeth oven, mais, d'emblée, elle avait retenu la forme de l’accompagnement, la tonalité du morceau et quelques fragments du développement musical; après une seconde audition, elle rejoue le morceau d'une façon fort satisfaisante.
Son jeu nest pas inintelligent, et sa lourdeur, sa monotonie relatives semblent dues surtout à la défectuosité de sa technique. Elle reconnait les notes jouées au piano et ne se trompe que sur des accords compliqués et particulièrement dissonants. Elle connaît admirablement ses tons et tranpose spontanément dans n'importe quelle tonalité.
Si on lui demande de jouer un air d'opéra, elle fait sur cet opéra une sorte de pot pourri, dont les transitions sont assez habilement ménagées. Nous l'avons priée de jouer un morceau gai et un morceau triste; mais la petite malade, malgré toutes les explications, n’a pu saisir le sens de ces mots.
Ces observalions montrent que chez ces débiles, le langage musical offre parfois des ressources relativement supérieures à celles des autres facultés psychiques. Cependant, au point de vue de la perfection et de l’'éducabilité, notre dernière observation nous semble démontrer que les dispositions natives de l’idiot ou de l'imbécile sont parfois susceptibles de se perfectionner par l'éducation.
Démences.
On entend, sous le nom général de démence, l'affaiblissement à tous ses degrés et l’anéantissement définitif de l'activité psychique. :
Cette large compréhension du terme explique la grande variabilité des troubles, suivant le degré de la démence et surtout suivant l'éducation musicale antérieure du sujet.
Ainsi une démente, observée par Legge, autrefois bonne musicienne, n'écoute plus la musique et ne se met plus spontanément au piano. Assise devant l'instrument et
invitée à déchiffrer, elle est capable de jouer encore assez correctement. Si l’on ouvre devant elle une partition à quatre mains, elle joue successivement la page d’accompagnement et la page de chant.
Nous avons nous-mêmes, dans le service de notre maître Séglas, observé un ancien violoncelliste de concert, atteint d’affaiblissement démentiel, lié à la présence d’une tumeur cérébrale. Ce sujet était remarquable par la forme stéréotypée et puérile de son langage musical. Il avait composé un pot-pourri formé de chansons populaires et d’airs d’opéras, dont il avait modifié ou plutôt parodié les paroles. S1 les pensées s’enchaïînaient mal dans le texte, les transitions musicales restaient encore passables. Il chantait à tout venant cette œuvre, dont il semblait très fier et qu'il débitait, le sourire aux lèvres, sur un ton de bonhomie comique. Voici le début de ce pot pourri :
Allons, enfants de la patrie,
Le jour de boire est arrivé;
C'est pour nous que les boudins grillent, C’est pour nous qu’on les a préparés.
C'est la mère Michel, etc.
Dans cet ordre d'idées, Legge cite le cas de deux paralytiques généraux qui continuaient à composer; les phrases musicales étaient incohérentes, elles fourmillaient de fausses notes et d'erreurs d'harmonie; le chant, le jeu instrumental étaient des plus défectueux; les malades avaient perdu toute autocritique et ne s’apercevaient nullement de leurs fautes.
Voici les observations de deux musiciens professionnels, atteints, l'un de paralysie générale progressive, l’autre d'hémiplégie avec affaiblissement démentiel.
Le premier, étudié par l’un de nous, a fait l’objet d'une communication à la Société de Neurologie.
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