‹ Le langage musical; étude médico-psychologiqueChapitre 28 sur 54 · OR'A PS · texte numérisé non relu

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toujours sur le même banc et chante des romances toujours les mêmes dans la même journée. Elle accompagne ses chansons de nombreuses gesticulations. La surveillante prétend qu'elle a ainsi des alternatives de chant et de cris; les jours où elle ne chante pas, elle crie.

E.., trente-trois ans, chanteur de cafés-concerts. Certificat : Dégénérescence mentale avec excitation, extravagances (a mis le feu à ses rideaux, voies de fait envers sa mère). (Garnier.)

Ce malade a des alternatives d’excitation et de dépression; pendant ses périodes d’excitation, il chante à tue-tête d’une voix sonore et éclatante.

Nous croyons inutile de multiplier les exemples. Dans tous ces cas, le chant, équivalent du cri et de la logorrhée, représente une réaction motrice qui traduit l'excitation des malades, selon une formule en rapport avec leur culture et leur mémoire musicales.

Manie aiguë. — La manie aiguë est très voisine de ces crises d’excitation et le chant revêt alors les mêmes caractères. Legge, qui avait essayé l'effet de la musique sur ces sujets, est arrivé à captiver leur attention, mais seulement pour quelques instants.

Dans la manie subaiguë, le chant est plus rare et varie beaucoup suivant les sujets : car le malade chante pour des motifs divers. Ainsi deux malades, étudiés par Legge, chantaient pendant qu'on leur passait la sonde gastrique. Le premier, disait-il, voulait imiter les apôtres qui chantaient en marchant au supplice; le second chantait, pour se moquer du médecin qui le traitait. k

Nous rappelons ici ce que nous avons dit de la logorrhée des maniaques, dans ses rapports avec les glossolalies, Les chants rythmés, les assonances et les rimes. Nous avons maintes fois observé des exemples de ces manies poétiques, où l’exaltation psychique et verbale du malade se traduit par des manifestations, orales et écrites, souvent chantées,

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dont la structure prosodique, le débit théâtral et l'intonation déclamatoire constituent de curieux spécimens de la pathologie du langage.

D'autres fois, la musique peut devenir l’objet de certains actes stéréotypés, de certains accès comparables aux équivalents épileptiques. Tel un ancien maître d'école, organiste de village, qui, pendant ses accès, restait 5 à 6 heures de suite au piano. Les accès se déroulaient toujours de la même façon. Le malade commençait par frapper loctave de si bémol, qu'il répétait pendant un quart d'heure en crescendo, decrescendo, triolets, etc. ; son visage exprimait alors une joie débordante; puis c'était l'accord parfait d'ut ou l'accord ut ré fa sol. L'octave du la grave lui succédait, frappée par la main gauche, tandis que la main droite esquissait un rythme de contredanse en ut majeur. Après un quart d'heure de cet exercice, il attaquait l'hymne Jésus, que ton nom est doux! Il en rejouait pendant un quart d'heure la première phrase, puis terminait par la Hillsmarsch.

Manie chronique. — Nous n'avons pas personnellement observé de manifestations musicales chez des maniaques chroniques; les seuls documents que nous ayons pu recueillir sont ceux de Legge. Cet auteur a rencontré, parmi ces malades, de bons musiciens qui n’ont rien perdu de leur technique, mais dont le jeu manque d’expres sion; dont le rythme, la cadence ne se règlent plus sur le morceau qu'ils exécutent, mais sur leurs dispositions du moment. Ils rappellent, comme le dit si justement Legge, ces aliénés poètes ou dessinateurs qui, dans leur art, s'affranchissent complètement des lois de la métrique ou de la perspective.

États de dépression. — Mélancolie. — La mélancolie est un syndrome psychopathique caractérisé par de la dépression, avec sentiment d'impuissance morale et de tristesse.

Suivant la forme clinique de l'affection, suivant la culture du sujet, il est facile de comprendre la diversité du syndrome musical chez les différents mélancoliques.

Dans la mélancolie avec stupeur, l’immobilité est complète, le mutisme absolu; il ne peut être question de langage musical.

La mélancolie simple au contraire, ou mélancolie avec conscience, oriente les tempéraments musicaux vers les manifestations les plus diverses ; la musique, en effet, peut être l'aliment des obsessions-impulsions dont certains

mélancoliques peuvent souffrir au cours de leurs accès.

Plus souvent la musique devient l'interprète, le langage de choix, par lequel ces malades expriment leur souffrance psychique. Les obsessions-impulsions musicales des mélancoliques simples ont fait l'objet d’un remarquable travail de Lüwenfeld.

L'année passée, dit-il, une jeune femme de trente ans, mariée à un industriel et mère de quatre enfants, vint me consulter.

Son hérédité paternelle est des plus lourdes et elle-même a traversé, à plusieurs reprises, des crises de mélancolie toujours post-puerpérales; il s'agissait de mélancolie simple, mélancolie sans délire.

La malade était anxieuse, avait des idées de suicide et présentait cette sorte d’anesthésie psychique propre aux mélancoliques. Dans toutes ses crises, elle était affligée d'obsessions musicales qui lui étaient particulièrement pénibles; les airs qui l’obsédaient étaient des airs gais et même souvent des refrains triviaux. Ces obsessions diminuaient pendant les accalmies de l’accès, pour réapparaître plus fortes au moment de leurs exacerbations. Leur thème variait suivant les morceaux que la malade avait entendu jouer, suivant aussi le caprice de ses souvenirs. Ces morceaux étaient le plus souvent d'exécution facile; mais parfois ils’agissait d'œuvres compliquées, nécessitant de la part de la malade des efforts de technique qui l’exaspéraient. Ces mélodies s’imposaient à son esprit; les processus généraux de l'association des idées n'étaient pour rien dans la genèse de l’obsession; la volonté ne pouvait la faire disparaître et le thème semblait comme imposé par une volonté étrangère.

L'auteur rapproche de ce cas plusieurs observations, auxquelles il ne consacre que de simples allusions : telle une malade, qui était obsédée par les leit-motives de Wagner; tels encore ces autres sujets, dont il a été question à propos des obsessions-impulsions.

Ces obsessions se rencontrent surtout chez des musiciens fatigués par des excès de travail; mais cet excès lui-même ne peut produire ces obsessions que chez des sujets prédisposés. La fatigue n’est pas nécessaire à la genèse de cette obsession, que l’on peut voir naître spontanément chez des psychopathes comme la malade de Lüwenfeld. Le plus grand hasard préside à la matière de ces obsessions, dont le contenu est parfois formé, suivant une loi de contraste bien connue, par des airs grivois, des chansons des rues, insupportables à des musiciens cultivés.

Les obsessions musicales obéissent aux lois générales

des obsessions-impulsions, que nous avons déjà indiquées antérieurement.

Délires. — Si les délires systématisés prêtent peu aux manifestations musicales, certains délires toxiques (haschisch et opium) donnent lieu à des hallucinations et à des illusions d'ordre mélodique. Rappelons à cet égard les pages que Moreau de Tours consacre aux illusions provoquées par le haschisch. L’éréthisme sensorio-psychique déforme les perceptions auditives, transforme les bruits, les sons les plus insignifiants, en musique délicieuse, inouïe, telle qu'aucun profane n’a pu en percevoir. Cet auteur, en observant les mangeurs de haschisch, a été « témoin de leurs crises de joie, de leurs chants et aussi de leurs larmes et de leurs lamentations, de leur profond abattement ou de leur folle gaîté, suivant le mode harmonique dont on faisait usage ». Ces impressions de l'ivresse par le chanvre indien ont été décrites d’une façon saisissante dans les pages célèbres de Théophile Gautier.

Les hallucinations auditives de l'opium sont également

bien connues; nous avons pu observer, dans le service du professeur Dieulafoy, un sujet intoxiqué par l'alcool et lopium, qui faisait nettement le départ entre les hallucinations à prédominance visuelle de l’éthylisme et les délicieuses mélopées, les ineffables symphonies qui suivaient l'absorption des fumées d’opium.

Il est indispensable ici d'établir, à propos des malades que nous citons, une distinction, dans les troubles psychosensoriels auxquels nous faisons allusion, entre l'hallucination véritable et la représentation mentale vive, dépourvue de croyance à la réalité objective de l’image perçue. Le plus souvent, et notamment dans le dernier cas cité, il s'agit non pas d’hallucinations vraies, mais seulement de représentations mentales, d'ordre auditif, particulièrement vives.

Cette revue générale du langage musical dans les psychoses nous autorise à poser les conclusions suivantes.

Dans les débilités mentales, il est fréquent d'observer un grand contraste entre Le développement des aptitudes musicales et la faiblesse de l'intelligence.

Dans les démences, chez les sujets musiciens, Fi aptitudes musicales subissent une décadence parallèle à celle de l'intelligence tout entière; toutefois cette désintégralion semble plus lente et plus mcomplète pour le langage musical que pour les autres manifestations psychiques. Au contraire, les troubles de l'émotivité et particulièrement les états d’excitation ou de dépression, exercent chez des déséquilibrés une influence marquée sur l'activité et sur l'orientation du psychisme musical. Cette influence est particulièrement nette chez certains grands compositeurs.

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Dans son livre sur l'Homme de Génie, Lombroso s'exprime en ces termes : « Que peut-il y avoir de plus naturel que, dans les conditions où les émotions sont plus énergiques et si souvent atavistiques, comme dans la folie, ces tendances se reproduisent dans une plus large mesure? On s'explique ainsi pourquoi, parmi les génies aliénés, les musiciens abondent : Mozart, Lattre, Schumann, Beethoven, Donizetti, Pergolèse, Fénicia, Ricci, Rocchi, Rousseau, Hændel, Dussek, Hoffmann, Gluck, Petrella. »

La revue des psychoses chez les musiciens doit être une étude avant tout documentaire et critique. Or bien souvent le diagnostic d’aliénation mentale a été posé sans arguments suffisants. Ainsi Pergolèse, traité d’aliéné par: Lombroso, est mort, à l’âge de vingt-six ans, de tuberculose pulmonaire, sans avoir présenté le moindre trouble psychique. Dussek était un grand obèse, qui recourait parfois aux toniques pour résister au sommeil, mais rien n'autorise chez lui le diagnostic de vésanie.

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