SCHUBERT
Schubert (1797-1828). Aucune hérédité morbide connue chez lui; sa mère, Silésienne, paraît avoir eu un caractère triste et rêveur : son père, au contraire, était un Viennois aimable, vif, un peu superficiel. Les dispositions musicales étaient héréditaires dans cette famille; son père et ses deux frères, qui furent ses premiers maîtres, s'étonnèrent de la précocité de ses aptitudes. A treize ans, il écrivit déjà une mélodie parfaite, la Plainte d’Agar; et, lorsqu'il la présenta au compositeur Salieri, celui-ci s’écria : « Que puis-je lui apprendre, Dieu lui a tout appris! »
Le trait caractéristique du génie de Schubert semble
avoir été dans la richesse, la spontanéité et l'originalité d'une inspiration, dont les sources jaillissaient de toutes les émotions de sa vie journalière. « Erlkünig, dit Mme Gaillet, a jailli spontanément de la lecture de Gœthe. Un ami montre à Schubert la poésie du Roi des Aulnes; Schubert la lit trois fois, écrit immédiatement, sans rature, ce poème symphonique qu'il apporte, le soir même, au Stadtconvict,
où la mélodie soulève l'enthousiasme de l’auditoire entier. ».
Une lettre de Spann nous montre Schubert dans le feu de son inspiration :
« Les intimes de Schubert savaient combien ses créa- Uons l’'émouvaient et dans quelles souffrances elles étaient créées. Qui le surprenait le matin pendant qu’il composait, avec ses yeux hagards et brillants, sa voix changée, semblable à un somnambule, ne pouvait jamais oublier cette impression. »
Schubert travaillait ainsi le matin, pendant deux heures; ses après-midi se passaient en promenades avec ses amis dans les campagnes des environs, où, plein d’entrain, il accompagnait les danses de ses camarades par des improvisations charmantes, dont on retrouve la trace dans les Ländler.
L'année 182% marque chez Schubert un changement complet. Ses amis (Spann, Wegeler) le trouvent triste, taciturne, et son journal est plein de pensées comme celle-ci : « La douleur aiguise l'intelligence et raffermit le cœur. » Sa santé le préoccupe au plus haut point; car, dès cette époque, il ressent les premiers symptômes de la tuberculose : comme le prouve cette lettre écrite vers le mois de mars de l’année 1824 : « Sache, dit-il, que je suis le plus malheureux, le plus infortuné du monde. Figure-toi un homme dont la santé ne se refera jamais; dont les plus brillantes espérances sont tournées à rien, à qui l'amour et l'amitié n'apportent que chagrin; chez lequel l’enthousiasme (tout au moins l'enthousiasme qui nous soutient
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et nous exalte) et le sens du beaumenacent de s’évanouir; et demande-toi si cet homme n’est pas malheureux et misérable. Mon cœur est lourd, la paix le fuit et je ne la retrouverai plus jamais. Voilà ce que chaque jour je puis dire : car chaque soir j'espère que mon sommeil n'aura pas de réveil et chaque matin m'’apporte les soucis de Ja veille. »
Les préoccupations relatives à la santé ont été, semblet-il, le symptôme prépondérant de cet état dépressif, dont les lieder de cette époque portent l’empreinte si manifeste, T'hécla, la Jeune Fille et la Mort.
D'autres causes ont pu jouer chez lui un rôle secondaire, telles l'échec de ses œuvres dramatiques, les luttes continuelles avec les éditeurs qui l'exploitaient. Aussi, lorsqu'un voyage améliorait passagèrement sa santé, lorsque le changement de milieu l’arrachait à ses préoccupations pénibles, l’état dépressif de Schubert s’améliorait, ainsi qu'en font foi les lettres de ses amis. Mais chaque retour à Vienne provoquait une recrudescence de ces phénomènes dépressifs. Puis sa santé périclite de jour en jour; « son extérieur se modifie, sa figure s’altère, ses yeux brillent davantage, sa voix devient plus prenante encore et ses amis fondent en larmes à l'audition de ses derniers lieder, chantés par lui ». Il meurt en novembre 1828, à l’âge trente et un ans.
On le voit, rien dans sa vie ne rappelle l’aliénation mentale. Ses sentiments moraux et affectifs ont toujours persisté, comme le montre sa correspondance avec ses amis. Jamais 1l n’a marqué d’exaltation ambitieuse; ses lettres, celles des amis qui l'ont approché, font unanimement foi de sa simplicité, de sa modestie et de sa bonne grâce. Aucun acte dans sa vie ne révèle de troubles du caractère ou de la volonté; et cette dépression, cette tristesse, ce pessimisme des trois ou quatre dernières années semblent
devoir être légitimement rattachés à la tuberculose pulmonaire chronique et à la conscience de sa situation morbide.