CHOPIN
Chopin (1810-1849), comme chacun sait, offrait ce type classique, si bien décrit par les maîtres de la clinique de tous les Lemps depuis Arétée jusqu'à Trousseau, ce type que l’ensemble de ses caractères extérieurs désigne, même aux yeux du vulgaire, comme un candidat à la tuberculose. Son aspect d'une grâce efféminée, la recherche de sa mise, la gracilité de ses membres, le timbre un peu assourdi de sa voix, « toute son apparence, suivant l'expression de Liszt, faisait penser à celle du convolvulus balançant, sur des tiges d’une incroyable finesse,:sa coupe divinement colorée, mais d’un si vaporeux tissu que le moindre contact la déchire ».
Nous n'insisterons pas sur les caractères de la musique de Chopin, qui est bien l'expression, dans le langage des sons, de sa personnalité toute de grâce, de rêve et de passion. |
D'une sensibilité intime, exquise et discrète, éprise des nuances et amoureuse des demi-teintes, qu'offensaient l'éclat et la violence des lumières et des sonorités théâtrales, Chopin préféra, à tous les instruments, le piano, pour exprimer, en un jeu tour à tour fondu et voilé, impétueux et heurté, les enthousiasmes, les tourments et les extases de sa vie passionnelle. « Laissez-moi ne faire que la musique de piano, disait-il un jour au comte de Perthuis; pour faire des opéras, je ne suis pas assez savant. »
La vie de Chopin, toute mondaine, occupée d’intrigues amoureuses passagères et souvent multiples, fut dominée par deux passions durables, celles qu'il éprouva pour Marie Wodzinska et pour George Sand. Chopin, qui n'avait que vingt-six ans, lorsqu'il s’éprit de M. Wodzinska, se trouva aux prises, dans cette première passion,
avec des difficultés et des déceptions qui déterminèrent chez lui, vers 1836, une crise de dépression avec tristesse et tendance à l'isolement. Cet accès de tristesse ne semble pourtant pas avoir complètement entravé son activité musicale.
Le roman de George Sand occupera presque tout le reste de sa vie, de 1837 à 1846. Chopin était l'hôte habituel de Nohant, et la biographie de ces années a été éloquemment illustrée par la correspondance de George Sand : l'Histoire de ma Vie, l’Hiver à Majorque. Il est facile de suivre ainsi les progrès du mal qui devait emporter Chopin. « Sa nervosité devenait excessive (1837), son humeur de plus en plus irritable. Le thème de la mort, qui l'obsédait sans cesse, évoquait en son esprit des images lugubres, et des cauchemars terrifiants. »
C'est de cette période que datent la Polonaise en ut mineur, d'un caractère si triste; le Troisième Scherzo plus sombre et plus désolé encore, et qui se rapproche d'une œuvre maîtresse, parue en 1841, de la Sonate en si bémol mineur, dont les premières esquisses pourraient bien avoir été commencées à Majorque (Poirée).
Les années suivantes, jusqu'en 1845, se passent dans la société de George Sand et, le plus souvent à Paris, où le travail cède la place aux obligations mondaines et à la vie de salon.
La rupture avec George Sand date de 1847; et les dernières années de Chopin, de 1847 à 1849, ne sont plus qu'une longue agonie, où l'auteur, dans ses concerts, dans ses relations mondaines, cherche encore à donner le change. Les forces semblent même lui manquer en 1848, pour accuser les quelques forte de son œuvre; et, par un jeu remarquable de demi-teintes, Chopin parvient à faire encore illusion à son auditoire.
Il avait cessé de composer, croyons-nous, en 1847. Depuis cette date, en effet, aucune œuvre n'avait paru. La
6 Ho LE LANGAGE MUSICAL
date incertaine de ses œuvres posthumes impose cependant la plus grande réserve (Poirée). Il meurt, en novembre 1849, à l’âge de trente-huit ans.
Chopin n'a donc jamais présenté de troubles mentaux proprement dits. Aux yeux du médecin, ce génie apparaît simplement comme une nature psycho-névropathique complexe, caractérisée par une déséquilibration constitutionnelle de l’émotivité. Celle-ci, toujours vibrante, prompte à s'exalter et facilement abattue, paraît avoir dominé toute la vie psychique de l'artiste. La tuberculose pulmonaire chronique, à laquelle il était prédisposé par ses antécédents de famille et la délicatesse de sa constitution, semble avoir joué un rôle, difficile d’ailleurs à mesurer, dans le déploiement et l'évolution de cette hyperesthésie morale, affective et artistique.