‹ Le langage musical; étude médico-psychologiqueChapitre 36 sur 54 · SCHUMANN · texte numérisé non relu

SCHUMANN

Schumann (1810-1856) mérite de retenir notre attention à cause de l'existence réelle chez lui de troubles psychiques, à cause de la relation manifeste qui exista entre ces troubles et les événements de sa vie, à cause de linfluence qu’exercèrent sur sa production et son œuvre les crises morbides dont il a souffert depuis l'adolescence.

Nous ne possédons pas de documents précis sur son hérédité ascendante; mais on retrouve dans son hérédité collatérale une sœur, qui mourut à vingt ans, atteinte de troubles mentaux, dont la nature est difficile à déterminer. |

Doué d’une intelligence éveillée, ouverte, d'une sensibilité très vive, Schumann manifesta dès l’âge le plus tendre une impressionnabilité extrême vis-à-vis de la musique. À l'école, 1l traçait déjà des portraits musicaux de ses condisciples, dirigeait des chœurs et faisait exécuter un psaume de sa composition.

Celte sensibilité, ces aptitudes musicales, ne firent que

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s'accroître; et, lorsque à l’âge de seize ans, son tuteur et sa mère cherchèrent à s'opposer à sa vocation, le jeune homme en ressentit un Lel chagrin, qu'il devint triste et taciturne et que son humeur en fut profondément altérée. Il entreprend, contre son gré, l'étude du droit : car son art l'absorbe déjà tout entier. Enfin, en 1829, l'intervention de Wieck triomphe des résistances de la famille Schumann.

De 1829 à 1833, pendant quelques années d'un travail enthousiaste et fécond, l’auteur apprend tout seul la technique de son art. Chez lui l'émotion devient musique et trouve spontanément son expression la plus vive et la plus touchante, même dans les œuvres en apparence les plus scolastiques (les Papillons, 1830; les Variations sur le nom d’Abbegq., étude d’après Paganini).

En 1833, la mort subite de son beau-frère et de sa bellesœur détermine chez Schumann un profond ébranlement moral, de la prostration et même des idées de suicide. Ii continue, pendant une année environ, à souffrir d'un profond malaise psychique, caractérisé par de l'anxiété diffuse, parfois spécialisée en de certaines phobies. particulières (peur de la mort en dormant, peur des lieux élevés), du dégoût de la vie, de l’apathie, et de l’inaptitude au travail. Cette crise morbide, qui débute en octobre 1833, dure une année entière, pendant laquelle il semble bien que l’on puisse être autorisé à supposer, chez le malade, un arrêt complet du travail et de la production musicale, puisque la dernière production antérieure à la crise date de 1833, et que l'œuvre suivante, le Carnaval, paraît en 1835; ilne paraît pas que ce Carnaval ait dû coûter plus d’un an de travail au génie ordinairement si facile et si fécond de Schumann.

A cette époque se place dans la vie du musicien un événement capital : c'est l'éveil de sa passion pour Clara Wieck; on constate en même temps le réveil de son activité générale et de sa fécondité. Il se remet au travail avec ardeur, et, comme il l’exprime lui-même dans sa correspondance,

il cherche la gloire et la fortune pour mériter Clara Wieck.

Ses lettres, ses œuvres musicales de cette époque débordent de cet amour (Première Sonale pour piano, etc.). En 1836, il éprouve le premier refus de Wieck : immédiatement après, apparait chez Schumann une seconde crise de dépression avec sensations d'angoisse. Toutefois le refus n'avait rien de définitif : la situation de Schumann ne paraissait pas suffisamment solide aux parents de sa fiancée el, peu à peu, le musicien crut comprendre que la réalisation de son rêve ne dépendait que de lui. Il se remet à l'œuvre et, cette même année, paraissent les Arabesques pour piano, la Troisième grande Sonale, la Fantaisie pour piano.

Au début de 1837, le nouveau refus de Wieck fut suivi d'une nouvelle période de dépression, dont Schumann semble s'être remis vers l'automne de la même année. Les Danses Davids Bündler, des Fantaisies pour piano (Opus I Breitkopf), l'Allegro pour piano datent pourtant de cette année 1837 : s’il est difficile de préciser le mois de la composition, 1l semble, au moins pour le Davids Bündler, et l’Allegro, que ces œuvres aient été composées dans la seconde moitié, et même vers la fin, de l’année 1837, c'està-dire au sorir de la période d'inactivité maladive.

Grühle prétend qu'en 1838 Schumann fut pris « de mélancolie », qui alla en s'exagérant en 1839, pour cesser en 1840, avec le mariage. Schumann, dans sa correspondance, parle bien de mélancolie; mais la continuation du travail ne permet pas d'admettre un tel diagnostic. Ces trois années sont pleines d’alternatives d'espoir et de découragement; et les œuvres de cette période (Concerto, Sonate, Deuxième Kreisleriana, Novellelles, Humoresques) sont l'expression la plus éloquente de la vie psychique de l'artiste. « Vraiment, disait-1l, des luttes que Clara Wieck me coûte, beaucoup de musique est née. Les concertos, les œuvres de 1838-39 lui doivent leur origine. Elle est ma seule inspiration. »

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Ces œuvres, ces lettres traduisent tout au moins la persistance de l'aptitude au travail et d'une grande productivité, chez un homme qui avait sans doute des alternatives d'enthousiasme et d'abattement, de confiance et de doute, mais qui conservait, à travers ces oscillations morales et influencée par elles, une activité peut-être inégale, mais au demeurant des plus fécondes.

Le mariage de Schumann, qui eut lieu en 1840, maugure dans la vie et dans l’œuvre de l'artiste une période nouvelle, C'est de cette époque (1840-1844) que datent les Lieder, des oratorios et certaines œuvres de musique de chambre.

Subitement, en 1844, à l'âge de trente-quatre ans, Schumann est repris d'une nouvelle crise de dépression, avec inaptitude au travail, insomnie, crises de larmes pendant la nuit, illusions des sens, crainte de la mort. L'état morbide dure sans rémission jusqu’au début de l’année suivante. Après l'hiver de 1845, survient une amélioration qui semble très incomplète, puisque Schumann continua à observer un silence obstiné, et à présenter des troubles marqués du caractère (irritabilité, insociabilité); c'est à ce moment qu'il eut avec Wagner cette entrevue célèbre, au cours de laquelle 1l ne prononça pas une parole.

En 1846, nouvelle exacerbation des symptômes avec angoisses, crainte de folie, etc., suivie de rémission; pendant les années 1847, 1848, 1849, les paroxysmes s’espacent, et apparaissent moins nettement, parce que les rémissions ne sont jamais complètes. La multiplicité des œuvres, leur diversité d'inspiration, la mobilité des idées et des sentiments attestent les alternatives et la variété de l'humeur. Les Lieder de cette époque s’assombrissent; et les poèmes que Schumann met en musique ont un caractère plus mélancolique. |

Il semble que l'auteur des Lieder, dans une disposition mélancolique consciente d'elle-même, se complaise à traduire dans ces chants désespérés les affres morales et les

révoltes de son âme. De cette année datent encore les scènes les plus poignantes du Faust et du Manfred. L'invocation à la nature du Faust témoigne bien de cette instabilité des sentiments et des troubles du ton affectif de l'auteur. La scène de la mort de Faust est encore empreinte de ce même pessimisme : Faust entend la nuit des bruits de pioches; il croit que des légions d'ouvriers travaillent à ses grands projets; ce sont les Lemures qui creusent sa tombe et Faust meurt frappé au milieu de ses rêves ambitieux.

C'est de 1848-49 que date le Manfred; Schumann avait été dès son enfance un grand admirateur de Lord Byron; mais le personnage de Manfred représentait pour Schumann, vers la fin de sa vie, comme un autre lui-même qui, à son exemple, étudiait avec un soin jaloux les moindres troubles de son état mental.

Cependant la maladie poursuit son cours, entrecoupée de rémissions courtes et incomplètes et, de 1850 à 1852, Schumann publie encore de nombreux ouvrages, inégaux à la vérité, mais riches en pages des plus émouvantes. Citons, parmi ces dernières œuvres de 1852 à 1853, la Messe et le Requiem, les Chants du malin, trois Sonalines, le Bal d'Enfants, l'ouverture de Faust. Le travail lui devenait de plus en plus difficile, ainsi que le prouve, en 1853, la démission offerte spontanément par Schumann de sa situation de chef d'orchestre des concerts de Düsseldorf; Schumann était incapable de diriger son orchestre, « et trop artiste pour ne pas s’en apercevoir ». Ce trait est intéressant à opposer au diagnostic de paralysie générale, formulé par quelques auteurs. En 1853, la dépression mentale s’exagère et 1l semble que l’on soit autorisé à affirmer chez lui un certain degré d’affaiblissement psychique, si l’on en Juge par la cessation de tout travail et la nature des préoccupalions et des actes du malade. Comme le héros de Lord Byron, Schumann se jeta à corps perdu dans l’occultisme.

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Voici, à ce sujet, un fragment de lettre de son ami Wasilewski, écrite en 1853 :

« Je demandais à Schumann ce qu'il lisait. D'un ton très élevé, fiévreusement, il me répondit : « Ne savez-vous rien des tables tournantes? » — « Mais si, certainement! » dis-je en plaisantant. Là-dessus, ses yeux, qu'il tenait d'habitude clos, s'ouvrirent tout grands, ses paupières se dilatèrent d'une façon démesurée et il dit d’un air inspiré et lugubre : « Les tables tournantes savent tout! ». Je me gardai de le contredire et il se calma. Ensuite il appela sa seconde fille et commença des expériences avec une petite table, lui demandant de marquer le mouvement initial et le mouvement final de la Symphonie en ut mineur de Beethoven. Toute cette scène m'avait effrayé au plus haut point. »

Cette même année, Schumann semble avoir eu soit des obsessions hallucinatoires, soit de véritables hallucinations de l’ouïe : il se disait sans cesse poursuivi par un la. En janvier 1854, débuta la crise suprême. Une nuit, il se leva pour écrire un thème, que lui dictaient, croyait-il, Schubert et Mendelssohn. Après une courte rémission, pendant laquelle 1l rangea ses papiers, il se déclara de plus en plus malade et défendit à ses amis de l’approcher au moment de ses crises. Il émit à cette époque des idées de culpabilité et s’accusa de crimes imaginaires. Enfin, le 27 février 1854, il se jette dans le Rhin. Les accidents mélancoliques s'étaient considérablement aggravés et nécessitaient l'internement : il entra dans la maison du D: Richaz, pour ne plus en sorüir et y mourut, deux ans et demi après, le 29 juillet 1856. L'autopsie révéla des ostéophytes du crâne, de l'épaississement des méninges et de l’atrophie du cerveau.

Le diagnostic de la maladie de Schumann a suscité les discussions psychiatriques les plus intéressantes.

Richaz et ses contemporains ont affirmé la paralysie

générale. Nous croyons ce diagnostic inexact, ou tout au

moins incomplet. En effet, la paralysie générale à forme intermittente n'aurait pas eu une durée aussi longue; à moins d'admettre, avec Grühle, que la paralysie générale at compliqué et terminé l’évolution d'une autre psychose. Même dans ce cas, quelques circonstances plaideraient encore contre elle. Il resta à Schumann, en 1853, une autocritique suffisante pour se démettre spontanément de ses fonctions de chef d'orchestre : ce n’est pas là assurément un acte de paralytique général. De plus, malgré les change-

ments d'humeur incessants, l'affectivité n'a disparu qu'à la

fin de la maladie; cette crainte du délire, cet état persistant de lucidité et de conscience de ses troubles, ne sont pas non plus le fait de la paralysie générale.

Mœbius rejette également le diagnostic de paralysie générale et pose celui de démence précoce à forme intermittente. Ce diagnostic ne nous semble guère admissible, précisément pour les raisons exposées par Grüdhle.

Cet auteur incline vers le diagnostic probable de folie maniaque dépressive à forme légère, cyclothymique.

« Cette sensibilité féminine, dit-11, que Mœbius allègue en faveur de la démence précoce, peut parfaitement se rencontrer chez Les candidats à la psychose maniaque dépressive. La maladie de Schumann n’a débuté n1 par cet effondrement en masse, soudain, ni par le déclin progressif des facultés psychiques et de la volonté, ni par cette instabilité toute stérile et toute irréfléchie, cette rêvasserie vide de sens, qui caractérisent le dément précoce. » Ajoutons à ces arguments la conservation de l'affectivité, la préoccupation de l'état morbide, qui ne font pas non plus partie du tableau de la démence précoce. |

Grühle rappelle en outre la série des périodes de dépression qui ont accidenté la vie de Schumann et se sont marquées, de 1831 à 1850, par les symptômes les plus classiques des crises de mélancolie.

Pour expliquer les troubles qui survinrent après l’année

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1852, Grühle invoque la possibilité d'une paralysie générale en fondant son diagnostic sur les symptômes suivants : évolution rapide, troubles pupillaires, troubles de la parole, effondrement de la personnalité. Il allègue encore les changements de l'écriture qui s'altère de plus en plus et finit par devenir illisible. Cependant Grühle ne tient pas essentiellement à ce diagnostic de paralysie générale; 1l affirme simplement l'intervention d’une psychose organique.

Le diagnostic de troubles cyclothymiques de lhumeur et de l’activité, de psychose périodique nous semble fort plausible, ainsi que nous avons eu l’occasion de le soutenir au Congrès de Genève-Lausanne, en 1907; Schumann a eu, en effet, plusieurs crises dépressives, durant lesquelles la composition était difficile sinon impossible. Ces périodes de dépression sont séparées par des périodes d’excitation, pendant lesquelles la sensibilité de Schumann, toujours si exquise, s’exagère, vibre à tous les événements et où Îles facultés créatrices du maître s'exaltent et traduisent en œuvres musicales faciles et spontanées toutes les émotions de son âme.

Dans les dernières périodes, c’est-à-dire de 1848 à 1852, les périodes d’excitation et de dépression se pénètrent et se confondent dans un état pathologique mixte et presque continu. :

Ilest certain que, dans les dernières années de sa vie, Schumann a présenté de l'affaiblissement psychique, et que cet affaiblissement est dû aux lésions méningo-encéphaliques, constatées à l’autopsie.

Depuis notre communication au Congrès de Genève-Lausanne, Mile Pascal a publié sur la maladie de Schumann un article intéressant par sa documentation et sa critique. L'auteur rapporte les troubles mentaux, antérieurs à 1850, à une psychonévrose constitutionnelle, qu'elle dénomme psychasthénie, et les troubles mentaux postérieurs à 1850,

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à la variété sensorielle de la paralysie générale. Mile Pascal constate, comme tous les auteurs et nous-mêmes, l'extrême émotivité constitutionnelle de Schumann, avec ses crises paroxystiques de malaises, d’obsessions, de phobies, elc., et elle convient elle-même, à la suite d’une étude biographique très complète de l'artiste, que Schumann a présenté dix accès dépressifs graves, dont elle dit : « Tous ces accès se reproduisent avec les mêmes caractères, chacun d'eux étant la répétition presque fidèle des précédents. Ils surviennent, non sans cause, mais sous l'influence des traumalismes psychiques et du surmenage. »

La notion d’émotlivité constitutionnelle, non seulement n'est pas incompatible avec celle de la cyclothymie, mais spécifie le Lerrain sur lequel se développent dans l'espèce, chez Schumann, les accès périodiques de dépression.

Nous n'insistons pas ici sur l'impropriété du terme de psychasthénie, appliqué à la dénominalion de divers syndromes de la déséquilibration psychique, tels que le scrupule, le doute, les obsessions, les phobies, etc.

Si Schumann n’a pas présenté, entre ses accès si manifestes de dépression, d'accès d’excitation franche, marqués par le désordre maniaque, on ne peut guère refuser la qualification d'états d'euphorie, d'optimisme et de dynamie, à ces moments où, débordant de joie intime et d'activité productive, Schumann a laissé de ses sentiments la description si sincère et si saisissante qu'on retrouve dans ses lettres.

La lecture de sa correspondance montre bien l'alternance et l’opposition de ces états de l'humeur; c’est à ce moment que, sous l'influence d’une inspiration facile et féconde, Schumann écrivit une partie de ses œuvres. Il ne paraît pas faire de doute qu'à certains moments de sa production musicale, Schumann fut en état d'éréthisme cortical. L'’excitation hypomaniaque, chez les hommes de génie, n’a pas toujours le caractère d’incohérence et de pauvreté que lui attribue Mile Pascal. La pauvreté et l'incohérence, loin

d'être le caractère de l'excitation maniaque, spécifient, au contraire, d'autres modes d’excitation psychique d'ordre pathologique, relevant des états démentiels, des intoxications, elc., et qui se distinguent précisément, par leur faiblesse et leur stérilité, de l'excitation hypomaniaque.

Quant à la nature de l'affection démentielle terminale de Schumann, nous croyons qu'on ne peut en affirmer la nature paralytique pour les raisons exposées plus haut. On peut faire remarquer également, contre l'hypothèse de la syphilis, la richesse, la longévité de sa descendance, puisque, sur huit enfants, sept sont morts après le père, et cinq vivaient encore en 1880.

Ce qu'on peut affirmer, c'est l'existence d'une méningoencéphalite diffuse, chronique, dont l'apparition se traduit par l’affaiblissement démentiel progressif, des ictus, des idées délirantes polymorphes avec hallucinations, désordre des actes el troubles de la parole. Ce tableau, qui rappelle assurément celui de la paralysie générale, peut être réalisé par la méningite chronique, dont on connait les difficultés de diagnostic, même lorsque l’on peut étudier directement le malade et qu'on peut constater objectivement l'existence des symptômes, dont la notion nous fait défaut dans Pobservation de Schumann.

Un type plus parfait encore de psychose intermittente nous est fourni par le compositeur Hugo Wolf.

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