DONIZETTI
Donizetti (1798-1848) a manifestement succombé, lui aussi, à la paralysie générale. Nous avons pu étudier sa maladie, grâce aux documents qui nous ont été obligeamment confiés par Ch. Malherbe et par Gaëtano Donizetti, petit-neveu du musicien. Le début de l'affection semble dater de l'année 1845. Donizelti avait alors quarante-sept ans. Aucune œuvre nouvelle ne parut depuis 1845; mais, jusqu’en 1846, c'est-à-dire jusqu'à son internement, il conünua à travailler. Le début de la maladie est difficile à fixer par l'étude de l'œuvre du maestro, puisqu'un de ses caractères fondamentaux, même à ses bonnes périodes, est l'inégalité flagrante. Les caractères de l'écriture sont également difficiles à interpréter, car Donizetti a été toujours
difficile à lire. On ne peut non plus chercher de signes graphologiques ou psychiques de la maladie dans les lettres du maître, dont un recueil fut publié à Bergame à l'époque de son centenaire : car tous ces documents, sauf une lettre de 1845, sont antérieurs au début de l'affection.
Après son internement, on s'est souvenu que, vers la fin de 1845 ou au début de 1846, Donizetti s'était emporté, au cours d’une répétition à l'Opéra. (Propos de Royer, rapporté par Malherbe.) Cet acle avait étonné de la part de DonizelU, qui avait toujours été très correct et nullement enclin à la violence.
Vers cette même époque, au dire de son neveu Gaëtano, on trouve un matin Donizetti étendu sur le parquet de sa chambre. Presque jusqu'au jour de son internement (fin 1846), l'auteur travaille à la partition du Duc d’Albe. En 1846, son neveu André Donizelli vient le voir à Paris. « Il vient, dit1l, pour assister son oncle si malheureux, incapable de se conduire lui-même, qui avait besoin d'un parent et d’un ami sincère. » Donizetti semble avoir conservé à cette époque une certaine conscience; 1l aurait peut-être présenté des idées de grandeur, puisque, suivant les assertions de Gaëtano Donizett, il fallut, pour le conduire à l’Asile, recourir au subterfuge suivant : « Le roi le faisait demander en hâte à la Cour ». Donizetti monta alors sans difficulté dans la voiture qui devait le transporter à la maison d'Ivry, où l’on reconnut la paralysie générale. À l’Asile, le musicien cesse d'écrire, ne demande même plus à jouer de piano. Une daguerréotypie de cette époque le représente effondré sur une chaise, les bras ballants et le regard vague, absolument étranger à tout ce qui se passe autour de fui. Son ami Royer vient lui rendre visite au début de 1847 : Donizetti reste impassible sans reconnaître le visiteur. Par hasard, Royer fredonne un air d'autrefois; Donizetti sort un instant de sa torpeur, fredonne quelques notes et retombe aussitôt dans son indifférence.
Bientôt la marche devient difficile, le malade se voûte et ne peul plus se passer du secours d'un infirmier.
Nous avons pu voir sa dernière signature et sa dernière lettre, qui datent de 1847. La signature est difficile à lire; elle est : « Donnirzeti », avec un r surajouté et un seul £. La dernière lettre porte une tache d'encre, dans laquelle on reconnaît l'empreinte d'une fleur qui avait été insérée dans l’enveloppe. (Donizetti ne cessa d’adorer les fleurs: et, même à l'Asile, il en portait toujours une à sa boutonnière.)
Les premiers mots : « Caro Giuseppo », sont assez lisibles, quoique l’écriture exprime l'effort, avec des pleins exagérés. La lettre porte deux dates : 20 mai et 26 mai; le millésime, inscrit beaucoup plus bas, est 1846. Les deux premières lignes permettent de déchiffrer les mots suivants : « Sois heureux, je suis mieux, j'espère partir pour Bergame » (Bergame est écrit Berg). Dans les lignes suivantes, les seuls mots lisibles sont Accompa........ et Andréa (noms de son neveu). Ce dernier est très lisible, mais 1l s’agit peutêtre là d’une stéréotypie automatique de l'écriture. Le reste de la lettre est complètement illisible. En bas, Donizetti avait écrit une phrase musicale avec des paroles ; sur les trois lignes de portée tracées à l'avance, une demie seulement est couverte de notes, d’ailleurs aussi peu lisibles que les paroles.
Ces lettres, les consultations rédigées en 1847 par Andral, Behier, Calmeil, ne laissent aucun doute sur le diagnostic. Donizetti fut ramené à Bergame en septembre 1847 et mourut le 8 avril suivant. La paralysie générale n’a débuté que vers la fin de 1845 ou au commencement de 1846: et, par conséquent, aucune des partitions, puisque toutes sont antérieures à cette époque, n’a subi l'influence de l'affaiblissement démentiel. La paralysie générale, comme dans les autres cas, a détruit les facultés de création musicale.
Il semble en avoir été de même pour Chabrier, sur qui
les documents précis manquent complètement; et, en faisant un retour sur le passé, pour Roland de Lassus (Lattre).