BERLIOZ
Longtemps Berlioz (1803-1869) est resté, dans l'esprit de ses biographes, le héros qu'il s'était plu à dépendre dans ses Mémoires : car personne ne mettait en doute la sincérité d'une autobiographie si pittoresque, si vibrante et si dramatique. Dans ces dernières années seulement, Malherbe et Boschot appliquèrent, à l'étude de la vie de Berlioz, les méthodes rigoureuses des historiens actuels. Ces auteurs, d’après l'étude de documents soigneusement choisis, classés et critiqués, ont écrit, comme au jour le jour, la biographie du musicien, et ont ainsi opposé au Berlioz de la légende, le Berlioz de l'histoire.
Ce qui domine et caractérise l’œuvre littéraire comme l'œuvre musicale de Berlioz, c'est l'intensité de vie qui les anime : la vie, ses passions, ses drames, ses luttes, voilà ce que Berlioz sent et exprime. Enfant, il est ému aux larmes par l'Énéide, principalement par l'épisode de Didon. Ses enthousiasmes de jeune homme vont à Shakespeare, Gluck., Beethoven, Gœthe. Élève à l'école de Rome, il fuit la ville antique, pour courir les Abruzzes et se mêler à la vie des paysans : car 1l a surtout le goût et le sens du pittoresque vivant, il saisit d'emblée, dans toute son originalité, l'esprit d’un peuple et le génie d’une époque.
Doué d’une sensibilité exquise, Berlioz est, suivant l'expression de Romain Rolland, ravagé par l'émotion et surtout par l'émotion musicale : il éprouve des sensations violentes et durables, qui ne s’effacent plus. L’imagination se saisit de ces impressions et de ces souvenirs et leur donne sans cesse une vie nouvelle. Ainsi, dès l'enfance, Berlioz vit la fable de Didon, les romans de Chateaubriand, s'identifie à leurs héros; il se crée, par le miracle de l'ima-
n à “hitrentih dé 00.
gination, une existence passionnée dans ce monde héroïque qu'il évoque. Cette émotivité, cette suggestibilité, cette richesse d'imagination, entretenues par le milieu romantique de son époque, et affinées par la culture et l'éducation, permettront à Berlioz de consacrer, au seul appel d’une idée ou d’un souvenir, toutes les forces vives de sa sensibilité et de son intelligence à la genèse de l'œuvre d'art qu'il va créer.
On peut ainsi expliquer la seconde version de la Symphonie Fantastique. Berlioz, à cette époque, lassé d'Hariett Smithson, jetait déjà les yeux sur Camille Mocke. La malheureuse Smithson, ne trouvant plus d'engagement comme artiste dramatique, en était réduite à accepter un emploi de marcheuse à lOpéra-Comique, À cet emploi s'associe très nettement, dans l'esprit de Berlioz, l'idée de prostitution, d'indignité. Cette idée de prostitution, tout d’abord fortuite, inspirée peut-être par des conversations d'amis, lui semble féconde. « Quels contrastes, quels états d'âme dignes d'inspirer une grande symphonie! » (Boschot.) Par un processus remarquable d’auto-suggestion, cette idée, qui avait d'abord séduit son esprit, ne tarda pas à le captiver, à le dominer, à déterminer en lui l'évocation d'un roman passionnel, et à déchaîner un véritable drame intérieur. Berlioz vivra cette trahison, il en souffrira et voilà le secret du programme littéraire de la Fantaslique. |
La musique de Berlioz déborde de celte même vie intérieure, dont l'intensité, suppléant à l'insuffisance d'une technique encore inexpérimentlée, inspire à l'artiste tous les procédés expressifs de sa pensée musicale. Cependant, comme J'a montré Boschot, il est rare qu'il écrive en pleine crise d'exaltation. C’est lorsqu'il est revenu au calme que l'artiste compose. Plus tard, 1l reprend son œuvre, et si la lecture fait renaitre en lui l'état de surexcitalion qui a présidé à sa genèse, l'œuvre lui semble belle et il ne songe
plus qu'à en assurer une exéculion parfaite. Dans le cas contraire, la remanie ou l'abandonne.
Berlioz nous apparaît donc comme un émotif, un exalté,
doué d'une imagination riche et puissante, capable de
vivre par auto-suggestion les fables qu'il improvise et de s’y délecter; capable enfin, à la manière des mythomanes supérieurs de l’art, de contempler et de juger, à la lumière de la raison et du goût, l'œuvre de son inspiration et d'ap-
porter ainsi, aux créations spontanées de son génie, le
bénéfice d'une critique réfléchie.
Romain Rolland dit en parlant de Berlioz : « Il fut lincarnalion du génie romantique, une force déchaïînée, inconsciente du chemin qu'elle suit... Il se laisse emporter, au hasard, comme un de ces pirates scandinaves, couchés au fond de leur barque et regardant le ciel. Il rêve, il œémit, il rit, 1l se livre à ses hallucinations passionnées. Sa vie sentimentale est aussi incertaine que sa vie artistique. »
Cette appréciation si intéressante s'applique exactement aux facultés sentimentales et imaginatives de l'artiste. Mais il convient de la compléter par l'affirmation de lacüvité utilitaire et pratique de l'homme avide de succès. Le rêve ne lui a jamais caché la réalité; et, comme l'ont montré Malherbe et Boschot, à aucun moment Berlioz ne se laisse oublier n1 du public n1 des puissants.
Il arrive à Paris en pleine Terreur blanche, sûr de l'appui des jésuites et des cléricaux, auprès desquels il s’est fait accréditer par des amis bien pensants. Grâce à ses proteclions, grâce aux démarches les plus habiles, aux intrigues les mieux conduites, il obtient la salle et les chœurs du Conservatoire, à une époque où 1l n’était encore qu'élève de la classe de Lesueur. |
Plus tard, journaliste au Corsaire, aux Débals, au Courrier musical, Berlioz se fait de la presse une arme puissante; et, après avoir été soutenu par la Terreur