‹ Le langage musical; étude médico-psychologiqueChapitre 40 sur 54 · OR PE ET I NN ES PE · texte numérisé non relu

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blanche, il s'assure l'appui de la monarchie de Juillet, dont il célèbre les Trois Glorieuses, et obtient la commande officielle d'un Requiem. I sait faire parler de lui à propos, écrit lui-même sa biographie, qu'il fait obligeamment signer par son ami d'Ortigue. Il sait même à l'occasion oublier jusqu'à ses tendances musicales. Ainsi, au concours du prix de Rome, il s'attache à écrire une cantate de Sardanapale de forme classique; il ne risque l’ « Zncendie final » qu'après avoir reçu son prix. On peut aussi considérer comme diplomatiques les éloges que notre musicien prodigue à Halévy et à Meyerbeer.

La vie privée de Berlioz, qui pourrait au premier abord sembler suspecte au psychiatre, perd en grande partie son caractère pathologique, si on la suit au jour le jour dans l'ouvrage si documenté de Boschot. Avant de retracer celte vie sentimentale et mouvementée, rappelons en quelques mots les antécédents héréditaires et collatéraux de Berlioz.

Son père, le docteur Berlioz, était un homme fort intelligent, artiste, fin lettré, très ouvert aux idées nouvelles ; sa mère, au contraire, « la solennelle Madame Berlioz », était une femme bornée, d'esprit étroit et autoritaire, dévote, mais sans tare psychopathique avérée. Le seul déséquilibré de la famille Berlioz est le frère cadet du musicien, plus jeune que lui de vingt ans, dont le développement intellectuel fut tardif. Cet enfant, malgré son arriération intellectuelle, présenta vers l’âge de dix-sept ans, subitement, des dispositions remarquables pour l'étude des mathématiques. 11 succomba, deux ans après, à une affection aiguë intercurrente, dont le diagnostic n'a pu être établi d'une façon précise.

La première passion d'Hector Berlioz fut celle qu'il éprouva, à l'âge de douze ans, pour Estelle Dubœuf, la « Stella Montis », plus âgée que lui de huit ans. Cette passion s'explique facilement, au seuil de la puberté, chez

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un adolescent imaginatif, dont les lectures romanesques exaltaient encore l’éréthisme psychique.

Enfin l'artiste irlandaise, qui devait inspirer à Berlioz une passion si vive, était mieux encore que l'interprète idéale qui révéla Shakespeare au public parisien; elle s’imposait par sa beauté, autant que par ses qualités dramatiques, à l'admiration de la jeunesse romantique, dont elle fut l’idole pendant toute l'année 1827. À cette époque se place, dans les Mémoires de Berlioz, le récit de pérégrinations à travers Paris. Berlioz erre, comme un somnambule, sans savoir où il va, se réveillant un jour au milieu d'un champ de blé, le lendemain à la terrasse d'un café. Toutefois la passion ne faisait pas oublier à Berlioz les démarches nécessaires au succès de ses œuvres;et, par un rapprochement de dates fort judicieux, Boschot remarque que les premières représentations de la troupe anglaise coïncident avec une campagne fort habilement menée par notre musicien. Ces représentations ont lieu, en effet, le il et le 15 septembre. « La folie ambulatoire de Berlioz » aurait, suivant les Mémoires, duré de fin septembre au milieu de novembre. Or, le 22 novembre suivant, Berlioz dirigeait sa messe à Saint-Eustache; et l’on sait avec quel soin il menait les répétitions et quelles influences il devait mettre en œuvre pour réaliser l’exécution d’une partition aussi importante. Celle messe solennelle était destinée à atürer sur lui lPattention d'Hariett Smithson, disent les Mémoires : or les dates montrent encore que les répétitions devaient être très avancées et l'œuvre en bonne voie d'exéculion, avant même les premières représentations de la troupe anglaise.

L'année suivante, en 1828, après le dérivatif « de la révélation de Beethoven », l'amour d'Hariett Smithson, que Berlioz avait déjà oublié, revient comme un phénomène épisodique, peut-être appelé, provoqué par Berlioz luimême; car, au mois de juillet suivant, l'évocation volon-

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taire de cette passion fournissait au musicien « l’idée fixe » de la cantate d'Herminie, qui deviendra, plus tard, « l'idée fixe » de la Symphonte Fantastique.

En janvier 1829, le retour d'Hariett Smithson à Paris provoque un nouvel élan passionnel, qui semble n'avoir duré que peu de temps.

En janvier et février 1830, « nouvelle crise, salutaire à la conception de la Fantastique ». Hariett n'était point à Paris et 1l est possible que ce nouveau raptus ait été à l'origine provoqué par Berlioz lui-même, dans un but purement esthétique.

Mais déjà l'étoile d'Hariett Smithson pâlissait; et, au mois d'avril, l'artiste anglaise, à court d'engagements, en était réduite à accepter un rôle de marcheuse à l'Opéra- Comique. Nous avons déjà parlé du rapprochement que fit Berlioz entre la nature de l'emploi et le sort de la personne.

Ce personnage d'Hariett Smithson était donc comme une matière plastique offerte à l'imagination du poète. Berlioz ne l'avait jamais vue qu'à travers Shakespeare; et, dans ses lettres, dans ses Mémoires, elle est Ophélie ou Juliette, bien plus qu'Hariett Smithson. Les rapports d'amis aÿaient représenté Hariett comme une courtisane; Berlioz, peutêtre sincèrement ému tout d’abord, s'était ensuite saisi de cette émotion avec l'esprit d'un dilettante et en avait inspiré une grande œuvre musicale.

En tout cas, la passion de Berlioz devait être bien atténuée, pour qu'il acceptât ainsi, sans contrôle, des récits aussi calomnieux. C’est que déjà le musicien subissait l'ascendant de son « gracieux Ariel », la pianiste Camille Mocke. Camille Mocke avait alors dix-neuf ans. « C'était une coquette avisée, capricieuse, rieuse, d’une démarche souple, avec quelque chose qui fascine dans l’ondulation des hanches, mise avec une élégance un peu recherchée et provocante. » Sa mère, duègne indulgente, suivait les manœuvres de sa fille et cherchait pour elle le mariage. Le

charme de cette jeune élégante, pimenté par la concurrence de rivaux d’ailleurs peu redoutables, séduisit Berlioz ; il devint le fiancé de Camille Mocke. À cette époque, en décembre 41830, le prix de Rome l'oblige à quitter Paris pour la Villa Médicis. Après un séjour à la Côte, chez ses parents, Berlioz rejoint l'École de Rome vers le milieu du mois de mars. Sa réputation de romantique, l'écho de ses aventures l'avaient précédé dans cette ville et les charges ne tardèrent pas à l’assaillir dans cette « abbaye de Thélème », qu'était alors la Villa Médicis, dirigée par Horace Vernet. Berlioz, contrarié par son exil, attendant en vain les lettres de Camille Mocke, se montra impatient etirritable, prit mal les plaisanteries, et s’éloigna de ses camarades, Il outrait ses attitudes de romantique à tel point que Mendelssohn, de passage à Rome, le considérait comme un être absolument insupportable et que Berlioz, reconnaissant lui-même ses erreurs, se compara plus tard à une contre-partie exagérée d’un roman byronien. Le 41% avril suivant, las d'attendre des nouvelles, Berlioz se décide à parur. Ce départ fut peut-être hâté par les sarcasmes de ses camarades, par le défi de Mendelssohn, « qui pariait un dîner contre trois, que le Père La Joie n'irait pas en France, de peur de perdre sa pension ». Il part, mais profite d'une angine pour s'arrêter à Florence, où il charme ses loisirs en lisant /e Roi Lear et en corrigeant sur ses cahiers de musique la scène du Bal de la Symphonie Fantastique. Le 14 avril, il apprend le mariage de Camille Mocke avec Pleyel. Ne songeant plus qu’à la vengeance, il s'écrie : « Qu'ils meurent donc tous les deux, la femme coupable et l'innocent, qu'ils meurent!» [se procure un déguisement de femme, des pistolets et du poison : il part et se tuera après justice faite.

Cette résolution ne persiste pas; et, au premier relai, à Diana Marino, encore en Italie, Berlioz, lassé de son rôle de justicier, écrit à Horace Vernet de bien vouloir lui

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maintenir sa pension, Mais 1l lui faut une excuse valable : il inventera donc de toutes pièces l'épisode d'un suicide,

Cette lettre, retrouvée par Malherbe et publiée in extenso par Boschot, est écrite « sans une rature, d’une écriture tranquille, ferme et régulière, sans aucune hésitation ni reprise, ni un déplacement de main : car il devait copier un brouillon, ou transcrire sur le papier des phrases arrêtées d'avance ou sues par cœur ». Berlioz était donc en pleine possession de lui-même le 48 avril, date de la lettre: (le timbre de la poste porte la date du 19 avril).

Durant ces quelques jours, notre dilettante s'offre les émotions d’un testament. Il prie Habeneck de terminer l’'orchestration de la Symphonie Fantastique, avec les dernières modifications qu'il lui expose dans tous leurs détails. Le 1° mai, Berlioz reçoit d'Horace Vernet une réponse paternelle, simule la convalescence de son faux suicide et rejoint l'École de Rome, dans les premiers jours de juin 1831.

Depuis, plus de nouvelles équipées. En 1832, au moment de quitter l’école, Berlioz songe à s'attacher Horace Vernet et surtout sa fille; il se montre très assidu, il dédie à Mile Louise Vernet sa mélodie de la Caplive, qu'elle chante, dit-il, un peu moins mal que les demoiselles Lesueur. Il est très empressé auprès d’elle, la supplie de se mettre au piano et lui demande avec instance de rejouer le morceau qu'elle vient d'exécuter.

A son retour, Berlioz écrit à Mme Vernet une lettre très habile, dans laquelle il insinue qu'il n’est pas resté insensible aux charmes de sa fille; ses allures romantiques sont des égarements de jeunesse, dont une mère ne doit pas s'effrayer. La lettre est écrite sur papier de choix, d’une écriture calme, et dans le style le plus posé. Berlioz ajoute même, en post-scriptum, que, pour un tel mariage, sa famille serait disposée à lui constituer une dot de 100 009 francs.

Cette lettre a été retrouvée récemment par Malherbe, qui

en a fait une étude détaillée; les passages les plus importants sont publiés dans l'ouvrage de Boschot.

Berlioz, après un séjour de plusieurs mois à la Côte, revient à Paris en novembre 1832, où le hasard le dirige sur l’ancien appartement d'Hariett Smithson.

« Je loge chez Hariett Smithson, écrit-il à un de ses amis, c’est curieux! » Il semble, d’après l’enjouement de ce billet daté de novembre 1832, que Berlioz était bien guéri de sa passion. Mais, chez un tel imaginatif, ce logement n'élait pas sans exercer une certaine suggestion. Cette coïncidence était de nature à amuser les « Jeune France », témoins des premières aventures de Berlioz. Les souvenirs, les épisodes d'autrefois, évoqués et enjolivés par ce cénacle romantique, préparaient insensiblement Berlioz à un regain de passion. La cause déterminante semble avoir été fournie par le concert du 9 décembre, auquel assistait Hariett Smithson. L'audition de la Fanlastique, des premières parties tout au moins, exerce sur Berlioz une suggestion puissante : il revit les heures de sa passion d'antan, que la présence de l'actrice irlandaise réveille et ranime.

Quelques jours après, Berlioz est présenté à Hariett Smithson. Il est difficile de dire quel fut le résultat de ce premier entretien; Loujours est-il que, malgré sa passion, Berlioz n'oubliait pas ses intrigues, ses campagnes de presse, ses visites aux personnages influents. « Cependant, dit Boschot, Berlioz épouvantait ses amis; l'émotion le ravageait, ou du moins notre beau ténébreux prenait, entre deux courses d’affaires, des attitudes foudroyées. »

Il ne faut pas oublier que Berlioz vivait pour son cénacle de la Jeune France. Il fallait qu'il en imposât à ses admirateurs, qu'il se montrât plus romantique qu'un romantique. Mais Berlioz se trouvait lui-même pris à son jeu : à force de jouer la passion dévorante; il finissait par la subir. Aussi ne tarda-t-il pas à poursuivre de son amour

Hariett Smithsen, malgré elle et malgré ses parents qui lui opposaient un veto absolu. Le mariage a lieu le 3 octobre 1833. Les premières années de la vie commune sont très heureuses ; mais peu à peu lactrice, jalouse des succès de son mari, aigrie par ses propres insuccès au théâtre, devient irritable; elle épie Berlioz, cherche dans tous ses articles des preuves d'intrigues amoureuses; mais, dit Berlioz, « sa jalousie retardait toujours ». Enfin, elle se livrait à la boisson et dissipait en dépenses frivoles les modestes ressources du ménage. Berlioz, désertant le domicile conjugal, entrait rarement chez lui. La chute de son opéra de Benvenulo, la déception de n'avoir point obtenu le pupitre de chef d'orchestre à l'Opéra, la mort de ses protecteurs les plus influents, tous ces événements n'étaient point faits pour l'aider à supporter patiemment ses tourments domestiques.

En 1841, Berlioz rencontre la Recio, jolie cantatrice sans voix ni talent, en quête d’un engagement à l'Opéra. Il trompe la surveillance de sa femme et s'évade en Allemagne avec sa nouvelle conquête. Il lui fallait quitter Paris où son influence baissait, où il lassait ses amis à force d'intrigues; où enfin, pour soutenir l'incapacité notoire de la Recio, il avait rompu avec ses interprètes les plus dévoués.

Les années qui suivent présentent encore des obscurités, des lacunes, que viendront bientôt combler les prochaines publications de Boschot. Mais, ce que nous savons de toute la période antérieure à 1842, l'ensemble des détails que nous venons de rappeler trop brièvement, nous permettront peut-être de nous faire, de la psychologie de Berlioz, une opinion aussi rapprochée que possible de la réalité.

Dans cette apprécialion, il faut éviter de séparer l'artiste de son milieu : car le romantisme, le cénacle de la Jeune France, ont eu sur lui une influence très importante.

Berlioz était naturellement un imaginatif. Mais cette imagination trouvait dans le romantisme de ses contemporains un milieu de culture favorable. Il ne faut pas oublier que le romantisme, encore à ses débuts, luttait pour la vie. C'était l'époque des premiers drames de Victor Hugo, de la bataille d’Hernani. La sensibilité, l'imagination, la suggestibilité de Berlioz ne pouvaient que prospérer au mieu de telles circonstances. L'artiste prenait la tête du mouvement et, pour ne pas passer inaperçu dans ce tourbillon général, il fallait donner lexemple, exagérer ses convictions, « être à la fois une éruption musicale jointe à une éruption amoureuse ». Il prenait l'habitude d’exagérer ses tendances, comme ses opinions, comme ses amours ; son imagination exaltait et dramatisait ses passions.

Dans un travail fort intéressant, MM. Antheaume et Dromard posent un crilérium entre les créations de l’imagination du poète et les erreurs du délire de l’aliéné : le poète contrôle ses rèêveries et rejette les fictions en désaccord avec le bon sens, avec le jugement et les données de l'expérience. Chez Berlioz, les écarts d'imagination s'expliquent peut-être, en partie, par l'état d'esprit et les Lendances de ses contemporains; les livrets de la Fantastique et du Mélologque, qui nous font sourire actuellement, produisaient, à cette époque; un effet des plus puissants. Du reste Berlioz n'était pas souvent dupe de son imagination el le mythomane savait se ressaisir à propos.

Les jugements de Berlioz, jugements littéraires et musicaux, sont d’une netteté incomparable : à chaque instant, le musicien trouve l'épithèlte juste et pittoresque. Quant aux intrigues de Berlioz, nous savons avec quelle habileté, quel esprit de suite, elles étaient conduites.

Ses intrigues amoureuses, peut-être plus complexes,

plus extravagantes, s'expliquent bien par ses tendances et les circonstances de sa vie. Certes Berlioz ne brille pas par

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le sens moral : il aime les amours faciles et s'inquiète peu de son fils; 1lse laisse aller à ses penchants. Cependant il a une certaine esthétique morale : les malheurs de la Smithson ne sont peut-être pas étrangers à son regain de passion; et, plus tard, après l'avoir abandonnée, il revient à elle au moment de sa mort. Enfin la tristesse des dernières années de Berliozs'explique par ses deuils, ses chagrins, ses déceptions.

Nous sommes donc bien loin de l'aliéné, que représentent en lui Nordau, Helloin, Grasset. Les prétendus suicides de Berlioz ne résistent point à la critique. Les événements, qui semblaient de nature pathologique, sont démentis par les faits et les documents; les élrangetés apparentes, les désordres de sa conduite cessent d’étonner, lorsqu'on place Berlioz à son époque el dans son milieu.

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