CHOIX ET EMPLOI DES MOTS
Dans le vocabulaire général de la langue française, et en particulier dans le vocabulaire populaire, le peuple ne choisit pas les mots seulement d'après leur signifi-
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(cation et pour la clarté de Texpression, mais en raison de Teuphonie, telle qu'il la comprend, et aussi pour plusieurs autres causes : facilité de la prononciation, force de l'expression, ima^ e évoquée par le mot, image constituée directement par le mot, créée par le mot, sonorité du mot dans son ensemble ou dans Tune de ses parties. Certains mots trop courts et trop sourds sont délaissés par le peuple qui leur préfère d'autres • mots plus s.^ïi(ir,es, ou plus longs ou plus forts. Ainsi - « rire » n'est plus guère employé que dans la lojcution vous me faites rire (« ce que vous dites est stupide ») et est généralement remplacé par rigo 1er, se marrer, etc . . « Lit » ôeyieni pieu, plumard, plume, pajot, panier, etc. . « Lire » da^is le langage familier est souvent remplacé par bouquiner.
Le peuple répugne à employer certains mots, certaines tournures de phrases, certaines prononciations qui appartiennent au français correct. Cette répugnance peut être instinctive, personnelle ou naturelle ; elle est souvent née de l'idée que telle ou telle façon de s'exprimer ne convient point au rang social qu'on occupe, et ferait courir à la personne qui parle le risque d'être raillé ou renié par les camarades.
D'autres causes d'un ordre différent interviennent également dan.s cette répugnance : l'affectation et la timidité, qui empiètent l'une l'autre sur leur domaine respectif ; l'effort vers une certaine élégance, que ce soit celle des bourgeois, ou celle des voyous ; le snobisme et la mode populaires du moment, c'est-à-dire la vogue passagère des mots et des locutions.
Il faut citer dans cet ordre d'idées l'exemple suivant. Une vieille femme de ménage, d'origine parisienne, mais travaillant dans une maison où toute la domesticité était paysanne, employaitle mot siau pour « seau ». Or siau n'est guère parisien, On lui demande pourquoi elle s'exprime ainsi. Réponse : fsais ben qu^i faut dire
« seau », mais f ose pas dire comme ça, passquè les gens d'ici, i croyeraient que j'suis fière.
Au contraire, voici un ouvrier parisien qui dans Tatelier parle naturellement et assez correctement le français et qui, appelé au bureau du patron, change sa façon de s'exprimer et dit, par exemple : cintième, alors qu'à sa machine il dit : « cinquième ». Il pense sans doute que cintième est plus distingué !
A ce propos, il faut noter qu'il existe en LP. des mots nobles et distingués. Ainsi conséquent, décéder, immeuble sont les mots nobles pour « important », « mourir », « maison ». On apprend aux enfants à s'exprimer ainsi dans le monde, « Centimes » est plus distingué que sou. On peut remarquer à cette occasion que la receveuse de tramways qui, par élégance et distinction, dit quinze centimes, est d'une classe inférieure à celle de la receveuse qui dit simplement trois sous.
Parmi les adjectifs admiratifs, laudatifs, le mot « beau » est peu employé dans le peuple. Il est remplacé par jolif mignon, grandiose. Notre-Dame de Paris (l'église), c'est bien joli,. Fort comme la Mort (le roman de Maupassant), cest mignon. Grandiose ne s'emploie pas dans le sens du français, mais signifie plutôt « très beau » (quand il s'agit, par exemple, d'un appartement agréablement meublé, vaste, aéré, etc.); Signifie aussi « grand », « important ». Tel magasin de nouveautés est plus grandiose que tel autre.
Enfin, dans le choix des mots, on remarquera que le peuple souvent préfère, et avec raison, les mots qu'il comprend, dont il comprend la formation ; par exemple malcommode, pascroyable, malpoli seront préférés à « incommode », « incroyable », « impoli » ; !'« in » privatif ayant la même forme que « in » (en, dedans : « inclus », « incarcération », etc.), ce qui prête à confusion. D'autre part, le peuple aime aussi à employer
de nombreux mots qu'il ne comprend pas, mais qu'il trouve grands, nobles, beaux.