Des phrases de eello sorte
A rêpoque qu'on esf, i devrait faire plus ho)i,jia pan à iorilUer. (Entendu dans la rue, à Paris, par une froide matinée de mai.)
Des foifi, la guerre, ya du hou : au lieu qu'r'oil uns hornuics qui boit, c'est noua qui s\soûle, à rt'heure ! {Eïïionùii à Levallois, dans une boutique de marchand de vins, dit par une femme du peuple.)
Pourquoi qu'r'e^t i qu'voua roudreriez iu'payer Vapèritif? J'ai autant d'I'argent dans ma porhe comme vous pouvez en avoir I (Conversation entre nouveaux ridies, h la terrasse du Café de la Paix, à Paris.)
C'ext pua malheureu.v qu'nole peau, il <?.<}/ impermi'atic, pan.^que les capotes, il l'est pas. (Dit, sous la pluie, par un soldat du recrutement de Paris.)
des collectivités humaines. Et, selon les lois des espèces, le langage évolue d'une évolution continue traversée à certaines époques de variations plus ou moins brusques, mais profondes et puissantes.
11 semble qu'en ce moment la langue française soit sous l'empire d'une de ces variations. Le langage populaire, d'abord, se modifie de lui-même ; puis il pénètre peu à peu le langage des hautes classes sociales auxquelles il se mêle pour former la langue nouvelle. Le langage populaire passe de Toffice au salon, des ateliers de Tusine au bureau du chef d'industrie, de la vendeuse du grand magasin à la cliente riche ; le ser- \ vice militaire obligatoire pour tous fut peut-être son / meilleur agent de diffusion.
On aurait tort de s'affliger de ce phénomène, comme, aussi, de s'en réjouir. C'est un fait. On ne revit pas l'histoire à rebours. On ne lutte point contre certaines forces de la nature. Mais, s'il est impossible d'arrêter dans sa course le flot tumultueux d'un fleuve puissani, un travail bien compris peut Tendiguer, le régulariser, en faire un cours d'eau navigable, une route aisée qui deviendra pour les riverains une source féconde de richesses.
Donc, loin de rejeter à priori et dans son ensemble le langage populaire, on devra, au contraire, en tirer tout ce qui peut enrichir, préciser, développer et renforcer la langue. La lutte contre l'inondation doit être limitée h la résistance aux dangers réels, tels que destruction des monuments splendide^ et toujours utiles de' notre passé, détérioration de nos demeures claires, et spacieuses, de nos jardins élégants, apports de boues et de détritus qui submergeraient ou saliraient notre * campagne fleurie. Mais nous serions mal venus à combattre la fertilité que de nouvelles eaux fécondantes apportent sans cesse à notre sol ancien.
Ainsi, l'artiste de lettres doit combattre dans la me-
sure du possible les termes populaires qui, moins beaux, moins simples, moins précis et moins sonores que nos vieux mots français, font double emploi avec eux et menacent de les détrôner. Il doit surveiller la tendance à raiïaiblissement, à l'affadissement de la prononciation*. C'est surtout à certaines complications de la grammaire et de la syntaxe qu'il faudra s'opposer. Par exemple, l'interrogation « qui est venu ? » devient en français populaire: qui qu'est venu? qui qa c'est qui est venu ? qui c' est-il qui est venu ? qui c'est i qui est venu ? etc.i (Et même la forme courante qui est-ce qui est venu ? est déjà peu harmonieuse. Cependant on est obligé de l'employer dans le dialogue de théâtre, parce que c'est ainsi qu'on parle habituellement dans la conversation.) La déchéance, la prise en mauvaise part de certains mots comme : qarce, marâtre, baiser (verbe actif et neutre), filley femme, etc., est un phénomène regrettable qui ne cesse d'appauvrir la langue. On regrettera aussi la disparition générale des liaisons, si utiles pour marquer le nombre et si euphoniques. Il est vrai que le français populaire crée de nombreuses liaisons nouvelles : peu z à peu, je lui ziy ai dit, fai z eu quattz enfants. Ces «velours » sont bien plus fréquents que les -« cuirs » (adjonction d'un /), les « cuirs » ne
i. Ck't afTâiblisseinent est, toutefois, un phénomène général et constant. Le français classique lui-même n'est arrivé à maturité qu'après une succession d'affaiblissements continus et réguliers depuis le latin populaire dont il représente, en somme, l'état actuel. Il en est de même dans tous les idiomes de la terre. D'autre part, il n'est pas bien certain que des mots conrnie « obscur » perdent de leur beauté avec une de leurs consonnes. Oscnr ne sonne pas plus désagréablement à l'oreille que l'italien « oscuro » :
Mi ritrorai per un a sehn oscura...
Par contre, il vaudrait mieux ne pas laisser s'acclimater dans la langue des prononciations comme : azaziner, laize, Vénaz, hiz (« assassiner », « laisse », « Vénus », « bis »), sujession (« suggestion »), mécreii (« mercredi »), «te..
i.XtRODtCTION te
devant, je pense, être considérés que comme des erreurs du moment, des sortes de lapsus.
La langue française est donc appelée à se transformer considérablement. Beaucoup de mots populaires seront adoptés par F usage et deviendront classiques. D'une façon générale, la grammaire se simplifiera. Ici et là, peut-être, elle se compliquera, mais ces complications finiront toujours par se résoudre, après un temps plus ou moins long, en simplification. L'accent tonique pourra se déplacer ; les verbes, peut-être, perdront certains de leurs modes et de leurs temps et en gagneront de nouveaux, le son des voyelles et des consonnes se modifiera, des lettres et des syllabes tomberont ; d'autres, en moins grand nombre, viendront s'ajouter dans la langue nouvelle aux mots de la langue ancienne. Bref, après quelques siècles et malgré rîmprimerie qui agit comme fixatif, le français de l'avenir sera selon toute probabilité fort différent du français d'aujourd'hui. Et rien ne prouve que cette modification ne doive pas être heureuse. Peut-être le français populaire actuel donnera-t-il naissance à une langue encore plus belle (a mater pulcbra, filia pulchrior », comme on a dit à propos du latin et du français) ; le langage futur sera peut-être plus fertile et plus sonore que celui que nous parlons. De plus, une langue nouvelle doit donner naissance à ^ une littérature nouvelle. Et il n'y a aucune raison pour que la littérature nouvelle ne soit pas supérieure ou au moins égale à lajiittérature du passé. D'ailleurs cette transformation est nécessaire. La plus belle langue du monde ne peut enfanter qu'une certaine quantité de littérature. Après, vient la décadence. Un changement dans le langage doit être le signal d'un nouvel essor aux conséquences superbes, immenses. En poésie notamment, on verra peut-être des merveilles, car l'admirable esprit poétique français acquerra peut-être alors une forme meilleure sur une base plus raisonnée
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et plus VI aiment nationale, un cadre à la fois plus souple et plus fort, une ossature plus solide, avec plus de variété. La métrique de demain sera probablement meilleure que celle qui sévit aujourd'hui et qui ne correspond guère à l'état actuel de la langue...
Donc, quel que soit le chemin que suivra notre langue pour parvenir à l'étape prochaine, le devoir de tous les Français cultivés, écrivains ou autres, n'est pas d'y dresser une barrière inutile qui serait toujours renversée, mai^ de se ranger des deux côtés de la route que suit la foule puissante dans sa marche en avant, pour la détourner des mauvais sentiers, des marais et des précipices, et aussi, quand ce sera possible, pour la diriger vers les sommets de l'art et de la beauté.
Quoi qu'il en soit, que les lettrés puissent ou non conduire la langue française vers de hautes destinées ; que le peuple la mène lui-même par les chemins du progrès vers la clarté, la beauté, la richesse à la fois, ou bien qu'il la précipite aux abîmes de la confusion et de la décomposition ; en somme, en fin, en fait, le français, le vrai français, agréable ou non à l'ouïe, commode ou non pour l'expression de la pensée, est par essence celui que parle le peuple. Le peuple de France a créé le français ; il l'a fait, il l'a enfanté en ce qu'il a de véritablement français ; il l'a mené jusqu'à nos jours au point où nous l'entendons aujourd'hui ; et les écrivains et les savants, malgré une très grande iutluence dans la fabrication des mots nouveaux,- n'ont fait que marcher à sa suite. En réalité, le vitii français c'est le français populaire. Et le français littéraire ne serait plus aujourd'hui, à ce point de vue, qu'une langue artificielle, une langue de mandarins — une sorte d'argot...