CHAPITRE III
Situation de la province. — Relations politiques avec l'Annam — Forêt clairière. — Richesse des plateaux. — Forêt tropicale des hauts sommets. — Conditions de vie pour l'Européen. — Le royaume de VienChan. — Sa chute. — Protectorat annamite. — Combats entre l'Annam et le Siam. — Mélang-e des diverses races. — Envahissements siamois. — Assassinat de Grosg'urin. — Ultimatum au Siam. — Notre installation au Laos,
La province de Cam Mon fait partie du bas Laos*. Elle a pour limites : au nord les provinces de Vieil Clian et de Tran Ninli, qui appartiennent au haut Laos ; à l'est l'empire d'Annam, provinces de Nghé An, de Ha Tinh et de Quang Binh; au sud la province de Song- Khône, du bas Laos; à l'ouest, le Mékong-, qui la sépare des territoires actuellement soumis au royaume de Siam.
Au point de vue descoordonnées géographiques, elle est comprise entre les parallèles nord i6, 5 et ig, lo et entre les longitudes orientales, loi, 35
I. On n vu dans l'avant-propos que le bas Laos et le haut Laos sont, depuis quelques mois, réunis sous la haute direction d'un résident supérieur.
et io4, o4, du méridien de Paris. Elle présente la forme d'un trapèze dont la petite base serait la rive gauche du Mékong et la g-rande base la chaîne, de montag-nes qui la sépare des bassins des fleuves côliers de l'Annam. Sa superficie peut être évaluée à 35.000 kilomètres carrés.
L'étendue de cette province est si vaste qu'il faut un minimum de huit jours, pour la traverser dans sa partie la plus étroite, de l'est à l'ouest, el plus de vingt jours, si l'on veut la parcourir du nord au sud, depuis Muong- Seng-, à la frontière de Tran Ninh, jusqu'aux sources de la rivière Se Bang' Fai.
Adossée aux provinces de l'Annam qui furent de tout temps les plus turbulentes, et dans lesquelles les diverses insurrections contre notre autorité ont toujours trouvé appui en hommes etcnarg'ent, l'importance de la province de Cam Mon au poin! de vue pohtique n'a pas à être établie. C'est sur son territoire qu'ont cherché constamment à se réfugier les bandes rebelles chassées de l'Annam; c'est à travers ses forets, et par certains de ses cours d'eau, que les derniers partisans de l'ancien rég'ime restés en Annam cherchent àcommuniquer avec les chefs de la rébellion réfugiés sur la rive droite du Mékong-, et auxquels le Siam prête une assistance à peine dissimulée.
Cette province est donc liée d'une façon complète à la vie politique de ses voisines de l'Annam, et ne peut jouir d'une tranquillité parfaite, qu'autant que ces dernières sont elles-mêmes pacifiées et
soumises. Cet état de choses, si désirable à tous les points de vue, existe à l'heure actuelle. Dès les premiers mois de 1896, l'insurrection qui soulevait contre nous les provinces du nord de l'Annam a été domptée, le chef qui la dirigeait, le célèbre Phan Dinh Phung-, est mort.
Néanmoins, les administrateurs devront continuer à surveiller les agissements des mandarins réfugiés au Siam, et empêcher, autant que cela est possible avec une ligne de frontières si développée, leurs communications avec les partisans qu'ils ont conservés en Annam.
Le système orographique de la province de Cam Mon est formé par la chaîne de montag-nes qui court du nord au sud, tout le long- de son territoire, en la séparant de l'empire d'Annam, et par des ramifications transversales qui partent de cette grande arête presque perpendiculairement, et séparent les uns des autres les bassins des principaux cours d'eau, affluents du Mékong. Ce grand système est flanqué d'un très grand nombre de contreforts, dont les uns s'étendent en larges plateaux, tandis que d'autres, surtout dans le sud de la province, viennent mourir tout près des rives du grand fleuve, en renfermant entre leurs derniers rameaux de vastes et fertiles vallées.
La hauteur moyenne de la grande ligne de montagnes qui sépare les bassins des affluents du Mékong- de ceux des fleuves côtiers de l'Annam se maintient d'une façon presque constante aux environs de 1000 mètres. Elle atteint son maximum
à hauteur de la province de Nglié An, Là les cotes sont uniformément supérieures à rooo mètres. Le col de Ha Trai, qui sert de voie de communication la plus usuelle entre l'Annam et la province, est coté i24o mètres. Nous avons pu constater l'authenticité de ce chiffre, à l'aide du baromètre, à l'un de nos passades à ce col.
De cette construction g-éographiquc, il résulte que nous trouvons, dans la provivce de Cam Mon, trois rég-ions bien distinctes, si différentes les unes des autres qu'il est utile d'en dire quelques mots : les plaines, les plateaux, enfin les montagnes.
La réçion des plaines borde le Mékong-, dont les rives sont plates, de sorte que, pendant la saison des pluies, les eaux se répandent au loin, et couvrent presque toutes les vallées. «Malheureusement, au lieu de la fertiliser, ces inondations ont pour effet de drainer la terre arable au profit du bassin inférieur du Mékonç*. » Cette observation a été faite pour la première fois par le docteur Joubert, membre de la mission de Lag-rée-Garnier : « La couche de terre végétale qui recouvre le rocher est quelquefois si faible, dit le savant docteur, qu'on doit, en bien des endroits, renoncer à la cultiver. Par places, même, le rocher apparaît, et forme de larg-es taches noires, tristes ulcères de cette terre malade. »
Cette plaine, particulièrement dans le sud, est
T . Extrait des lettres du capitaine d'artillerie Rivière, avec lequel nous nous étions lié pendant une traversée de retour en France. Rivière, membre de la mission Pavie, ancien officier du i"^' bataillon de chasseurs annamites est mort en 1895 à Savannakhet, oii il repose, au seuil de la province de Cam Mon, qu'un des premiers il avait parcourue et aimée.
SITUATION DE LA PROVINCE 'j 6
soiiventprivée d'eau potable. « Lesruisseauxroiilent une eau blanchâtre et bourbeuse, très char^-ée de calcaire, par suite très indii^-este, et que la solution d'alun ne parvient jamais à clarifier complètement. Pendant les pluies, le sol se couvre de larg-es flaques d'eau, se détrempe, et oppose la plus grande difficulté à la marche. Pendant la saison sèche, le moindre vent soulève des tourbillons d'une poussière très menue dont la présence dans la gorçe fait cruellement sentir le manque d'eau potable. Les bambous épineux, les tristes arbres à huile qui constituent la forêt clairière spéciale à cette rég-ion, sont poudrés à blanc par une poussière pénétrante, et rien n'est plus triste sous l'aveuglant soleil des tropiques ^ »
La province de Cam Mon est cependant très favorisée; elle ne contient qu'une faible étendue de cette foret clairière, les régions des plateaux et des montagnes venant, sur son territoire, mourir tout près des rives de Mékong. Il n'en est pas de même dans les provinces du bas Laos situées plus au sud, et nous avons pu parcourir, an moment de la saison sèche, la plus grande partie de la province de Song Khône, sans rencontrer, avant d'arriver à l'Annam même, d'autre aspect que celui si triste de cette forêt, aux arbres à demi dénudés, et dont les feuilles semées à terre rendent sous les pieds du voyageur un son presque métallifpie.
L'aspect des plateaux est bien différent. Le grand plateau de Na Kai, situé vers le sud de la province