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si les circonstances le réclamcnf, agir sur leurs animaux. Certes, le tigre n'attaquerait pas des éléphants ainsi réunis en bande, mais sa vue, s'il venait seulement à paraître, pourrait effrayer certaines de nos montures, et le danger réside alors dans la fuite à travers la forêt qui résulterait de leur peur. L'éléphant, dans ce cas, ne prenant plus aucune de ses précautions habituelles, briserait infailliblement contre les branches des arbres la cage qu'il porte sur le dos, et le voyageur qu'elle contient pourrait, naturellement, s'en trouver très mal.
Rien de cela ne s'est passé. Nous arrivons sans encombre au haut de cette dernière colline, où les cornacs rassurés remettent en place leurs instruments de correction, et rallument leurs petites pipes. A un détour du chemin, j'aperçois là bas, dans la vallée, au milieu d'un petit cirque, le poste de Na Huong, avec ses miradors, et à l'extrémité d'un mât, le drapeau qui flotte gaiement, au vent du soir.
10 septembre. — Je passe la journée au poste de Na Huong; j'y reçois la visite des Ghaus Muongs de Cam Mon et de Gam Keut, gouverneurs des deux muongs ou provinces laotiennes du mèn.e nom, puis les notables de la colonie annamite, et aussi un chef de race muong, chasseur célèbre dont je raconterai les exploits quand je parlerai du muong de Gam Mou.
Je pensais que, la plus grande partie des montagnes étant traversée, je pourrais reprendre ici l'usage des chevaux, mais j'apprends, au contraire.
Go LE LAOS
que les inondations qui couvrent encore tout le pays m'oblii^eront à poursuivre ma roule avec les éléphants. Sur les indications du Chau Muonç, je laisse mes chevaux, qui ne seraient pour moi qu'un embarras, en garde au chef de poste, garde principal de la milice du Cam Mon. Il me les enverra quand la saison sèche permettra de les mettre en route sans danger.
II septembre. — Je quitte Na Huong à six heures et demie du matin. J'aurais bien désiré partir plus tôt, mais je m'aperçois qu'après un jour de repos les éléphants ne sont pas aussi vite rassemblés qu'une corvée de coolies annamites. Il faut se résoudre, au Laos, quand on employé ce moyen de transport, à ne se mettre en route qu'après le lever du soleil.
Nous avons, dans cette journée, à traverser, à quatre reprises différentes, la rivière Nam Pliao. Ordinairement on la passe à gué, mais aujourd'hui les eaux sont très hautes, et, à deux de ces passages, on est obligé de décharger les éléphants qui se mettent alors à la nage. Les voyageurs, les bagages et les bâts d'éléphants sont transportés dans des pirogues que le Chau Muong a fait envoyer aux endroits nécessaires par les villages les plus proches.
Une de nos femelles d'éléphant était accompagnée par son petit, tout jeune encore, et paralysé d'une jambe de derrière, à la suite d'un coup de griffe reçu dans une attaque du tigre. C'était un bien curieux spectacle de voir celte bonne mère
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encourag-er son petit à se mettre à l'eau; quand le courant devenait trop rapide, elle appelait une de ses compag'nes, et toutes deux, alors, enlaçaient leurs trompes, sur lesquelles le jeune éléphant prenait, pour nager, un point d'appui avec la sienne. Elle ag-issait de même, d'ailleurs, au cours de la route, quand il fallait gravir un obstacle, ou franchir un pas un peu difficile.
La pluie commence à tomber l'après-midi, après la halte du déjeuner, faite à onze heures à un d^s passages du Nam Phao; elle continue pendant toute la journée, fine et serrée. La nuit arrive, et nous sommes toujours en route, dans des terrains presque complètement couverts d'eau; enfin, un peu avant huit heures, je trouve un g-rand nombre de porteurs de torches venant à ma rencontre. Les notables du village de Cam Mon, inquiets de ne pas voir arriver le convoi annoncé, ont envoyé leurs gens pour éclairer la marche. J'arrive enfin à la sala de Cam Mon; cet abri, malgré sa médiocrité, me paraît des plus confortable, après les longues heures passées à la pluie. 11 m'a donc fallu treize heures de roule, avec les éléphants, pour parcourir, cette fois, le chemin de Na Huong à Cam Mon. Plus lard, à la saison sèche, j'ai, à plusieurs reprises, accompli ce même trajet, à cheval, en sept heures seulement. Il est vrai qu'aujourd'hui, le pays étant couvert d'eau, si je n'avais pas eu les éléphants, je n'aurais pas pu arriver à l'étape.
12 septembre. — Je pars quehjues minutes avant six heures, sous la pluie. Le chemin traverse
de vastes rizières inondées, bordées d'assez beaux villag-es. Vers dix heures, après avoir passé un petit col assez raide et très rocheux, j'arrive au joli village de Ban Bo, habité par des PJiu Thuonys, anciens émigrés venus de l'Annam au moment des invasions chinoises. Je déjeune dans ce village, et en repars à onze heures. La route est, pendant toute l'après-midi, en forêt, semée de rochers, qui rendent souvent le passage assez difficile. J'arrive à cinq heures à Cam Keut^ chef-lieu du muonic du même nom. La pluie n'a pas cessé de tomber pendant toute la journée.
iSseptembre. — Jequitte CamKeutàcinq heures et demie du matin, par un sentier qui gagne de suite la montagne, et j'arrive, à sept heures, à un col d'où la vue s'étend au loin sur toute la vallée que je viens de quitter, grâce à une courte interruption du mauvais temps. Les Siamois avaient construit un poste à ce point, où l'on voit encore quelques débris de leurs palissades. J'arrive à dix heures au village de Ban Keng Kouanq-, sur la rivière Nam Teun, et m'arrête pour déjeuner à la pagode de ce village, pendant que les éléphants déchargés passent la rivièreàla nage. C'est un attrayant spectacle, du haut de la pagode bien située sur une rive dominant à pic le cours de l'eau, de voir tous les éléphants, et les nombreuses pirogues, traverser cette pittoresque rivière. A quelques centaines de mètres au-dessous du point où nous passons, on entend le grondement d'un rapide, le Keng Kouang, qui a donné son nom au village. Keng, en effet,
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sig-nifie rapide, en langue laotienne. Ban représente notre mot villag'e.
L'après-midi est un peu moins pluvieuse que la matinée. Le chemin traverse, sans en sortir, une vaste et laide foret de bambous épineux, à l'issue de laquelle j'arrive, vers quatre heures, à la sala de Lat Muong-. Cette sala est complètement isolée, située près d'un petit cirque de prairies, lat, en langue laotienne, au miUeu de la forêt immense. Les gens des villages voisins, venus pour faire les corvées d'eau et de bois, nous préviennent qu'il y a beaucoup de tigres dans les environs. Je fais donc allumer des feux, et organiser un service de surveillance pour la nuit.
/^ septembre. — Quand je me réveille, la pluie tombe à torrents. J'ai si bien dormi, paraît-il, que je n'ai pas entendu une petite alerte qu'a produite, pendantla nuit, la visite d'un tigre aux alentours du campement. Les chiens ont hurlé, les éléphants qui broutaient dans les environs ont poussé quelques cris, les Laotiens de garde se sont contentés de lancer dans la direction d'où partaient les rugissements du tigre, des branches enflammées, accompagnées de nombreuses imprécations, et l'animal a fui. Ces tigres du Laos sont décidément, comme on me l'a dit, de bons enfants.
Je me souviens toujours de l'émoi dans lequel, à l'un de mes passages, j'ai trouvé le village de Mai Lan, situé en Annam, derrière Ouang Tri. La veille, un convoi allant vers Ai Lac s'était arrêté à l'entrée du village, autour du tram ; la nuit tom-
bait, et les Annamites, i^roupés autour des feux, préparaient leur repas du soir, lorsque tout à coup un tigre énorme, qui avait pu s'approcher sans qu'on l'entendît, bondissant au milieu du cercle, saisit un des coolies et l'emporta. Ces faits, très fréquents en Annam, ne se produisent jamais au Laos, où le tigre, d'assez petite taille, n'attaque l'homme que bien rarement.
Nous quittons LatMuong à cinq heures et demie, salués par les sifflements bizarres et les cris très spéciaux de nombreuses bandes de singes hurleurs, dont je devais, depuis, entendre bien souvent les appels matinaux, dans toutes les forets du Laos.
La pluie tombe sans discontinuer, en fortes ondées, pendant toute celte journée. En sortant delà sala, le chemin franchit un col très élevé, et aux pentes assez raides, au sommet duquel, comme d'ailleurs à tous les points du même genre, je vois les ruines d'un poste siamois. A la descente du col je traverse des rizières qui paraissent assez bien cultivées, semées çà et là de petits villages, à l'aspect bien pauvre, en comparaison de ceux que je viens de rencontrer dans les riches provinces de l'Annam. Je m'arrête à deux heures pour déjeuner, dans la très misérable pagode du village de Ban Ta Muong. Un jeune bonze, vêtu de jaune, qui me sembletrès malade, estétendusurunenattedepaille, près de la caisse sur laquelle je prends mon repas. Il a une très forte fièvre, et je lui laisse une petite provision de quinine, qui, dans tous les cas, ne pourra pas lui faire de mal.
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Je remonte à trois heures sur mon éléphant, et, après avoir traversé des plaines complètement inondées, et des forêts submerg-ées, j'arrive à six heures à l'ancien poste de Keng Kiet. Ce poste, quoique tombant en ruines, me semble être un vrai palais, et je m'y installe avec un grand plaisir. Il a été réparé, depuis cette époque, et forme un gîte d'étape très suffisant pour les fonctionnaires en tournée, et les Européens de passage.
Keng Kiet est situé sur la rivièreNam Hin Boun, qui conduit au siège du commissariat, but de mon voyage. Les notables, comme il est d'usage, viennent me saluer, et je leur demande des pirogues pour descendre la rivière, et arriver au Mékong le plus rapidement possible. Il n'y a aucune pirogue; l'inspecteur de la milice, qui me devance de quelques jours sur cette même route, ignorant ma venue, a pris, l'avant- veille, toutes celles qui étaient disponibles.
i5 et i() septembre. — J'attends les pirogues que j'ai envoyé chercher dans les villages, et qui n'arrivent pas, et je visite, malgré la pluie qui, pendant ces deux journées, tombe sans discontinuer, la tombe de l'inspecteur de milice Grosgurin, située à deux cents mètres derrière le poste. On sait le rôle joué dans notre prise de possession du Laos par la mort de Grosgurin, assassiné par les Siamois ; nous en parlerons, en résumant Thisloire de la province de Cam Mon. Je donne aux notables du village de Keng Kiet des instructions pour la remise en état etrentrclien de cette tombe.
Ifeureusemeiit, je rerois, le i5 septembre, un bon courrier de France, m'apporlant d'excellentes nouvelles de tous, parents et amis. Je lis et relis ces chères lettres venues de si loin, et qui ont mis tant de jours à me rejoindre. De i^tos paquets de journaux et de revues m'aident à supporter les loni;ueurs de l'atlente.Je mets en ordre et à jour mon journal de marche. Enfin, le 1 6 au soir, on me signale l'arrivée de deux pirogues.
i-j septembre. — Je m'embarque à six heures du matin, sous la pluie qui continue à tomber avec la même violence que les jours précédents. Le Nam Hin Boun roule à pleins bores des flots jaunâtres et torrentueux. Les nombreux rapides qui, à la saison sèche, obstruent le ht de cette rivière, sont en ce moment couverts de plusieurs mètres d'eau. Nous marchons donc à grande allure, entraînés par un courant très violent, et les rameurs n'ont guère, comme travail, qu'à maintenir la pirogue au miheu des eaux.
Le ciel s'éclaircit dans la matinée, et, au lieu de la pluie continuelle des jours précédents, nous n'avons plus que des averses séparées les unes des autres par des intervalles de plus en plus longs, pendant lesquels le soleil resplendit. Je suis paru sans mes bagages, laissés en arrière à Keng Kiet, et je n'ai donc malheureusement pas avec moi mes armes de chasse, car, sur les arbres des rives, apparaissent fréquemment paons et coqs de bruyère ; les singes, en nombre incroyable, se balancent aux branches, et je contemple avec admiration des
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bandes de perruches, et de martiiis-pécl eurs aux couleurs éclatantes, voltigeant autour de ma piroçue. Je tire néanmoins, avec la carabine 74 d'un milicien, un jeune paon, et j'ai la chance de l'abattre. J'ai déjeuné le matin en pirog'ue, tout en marchant, et je m'arrête le soir, à quatre heures, au villaçe de Ban Sang-. Je m'installe à la pagode, qui, par extraordinaire, n'a pas de bonzes, j'y dîne du jeune paon tué le malin, qui me paraît délicieux, et j'y passe la nuit.
18 septembre. — Le temps s'est décidément mis au beau, et le soleil va briller de tout son éclat. Je quitte Ban Sang- à cinq heures du matin, au tout petit jour. A neuf heures, les coolies piroguiers demandent l'autorisation de s'arrêter pour prendre leur repas. Nous sommes au village de Ban Sa Koup, et je profite de cette halte pour déjeuner de mon côté.
A peine sommes-nous en route de nouveau, la rivière s'élargit, et reçoit successivement sur sa gauche plusieurs affluents qui grossissent ses eaux. Mais combien elle paraît déserte, en comparaison des cours d'eau de l'Annam, sillonnés constamment par des sampans que leurs rameurs conduisent en chantant aux marchés voisins. Ici, on ne voit sur chacune des rives que l'éternelle forêt, et c'est à peine si, de Keng- Kiet au Mékong-, sur une long-ueur que j'estime de cent à cent vinçt kilomètres, j'ai rencontré quatre pirogues, qui se sont cachées sous les arbres à mon approche.
Enfin, vers trois heures, à un dernier coude de
la rivière, j'aperçois devant moi, à un kilomètre environ, la nappe majestueuse du Mékong^, et au loin, sur la rive siamoise, les maisons du village d'Oulliènc. Je reconnais presque aussitôt, avec un vif plaisir, notre j)avillon flottant entre les arbres, au-dessus d'une file de bâtiments, et je distingue sur la rive la silhouette d'un groupe d'Européens qui m'attendent.
Je suis arrivé à Pak Hin Boun, chef-lieu de la province de Cam Mon, terminant ainsi cette longue route de Tourane au Mékong, pendant laquelle je viens de parcourir sans incident aucun, sans nulle atteinte à la santé, 45o kilomètres de Tourane à Vinh, sous l'écrasante chaleur du mois d'août d'Annam, et 25o kilomètres de Vinh au grand fleuve, en pleine saison des incessantes pluies de l'été laotien.