‹ Le Laos, et le protectorat françaisChapitre 12 sur 46 · Lettres du capitaine Rivière · texte numérisé non relu

Lettres du capitaine Rivière

de cette nature si changeante, je me retournais vers l'inspecteur de la garde indig'ène qui m'accompagnait, et lui disais : « Ne se croirait-on p:îs dans les bois de Villeneuve-rÉtang-? » Mais, en nous reportant au mois de dicembre de France, nous songions que les coteaux de Salnt-doud étaient en ce marnent sans feuilles, et peut-être couverts de neige. Ici, au contraire, la verdure est éternelle, et, l'imag-ination aidant, on peut facilement se croire, avec cette douce température des plateaux déjà un peu élevés, dans un de ces pays bénis du ciel, où règ-nent les perpétuels printemps dont les poètes de l'antiquité ont bercé notre jeunesse. C'est dans ces bois, particulièrement, qu'on rencontre les curieux gibbons, ces singes anthropomorphes, qui saluent le soleil, à son lever, de ces hurlements aigus et harmonieux qui causent tant de surprise, et même un cerîain effroi, au voyageur qui les entend pour la première fois.

« Vers l'ouest, le sol des plateaux^ soumis à l'incessante dénudation causée par les grandes eaux de la saison des pluies, est peu fertile ; mais, à mesure qu'on s'avance vers l'est, il s'améliore, s'enrichit de l'argile descendue des montagnes d'Annam, et se termine en collines dont la constitution se prêterait à des cultures de tous genres.

« Si nous gravissons un dernier étage, nous arrivon sur les hautes montagnes qui séparent le Laos de l'Annam, et nous trouvons encore une nature d'unaspect nouveau. Plus de forêts clairières, poussant dans un sol pauvre, plus de lentes rivières rou-

lant une eau bourbeuse, ])lus de larq-es surfaces planes, où l'œil est arrêté seulement par de hautes falaises calcaires, rnais l'immense forêt tropicale dans toute sa beauté, avec ses arbres yiy^antesques, et le fouillis de lianes et d'arbustes qui la rendent presque impénétrable. Cette vég-étation puissante jaillit d'un sol profond et are^ileux, que des torrents auxeaux très claires ravinent profondément, séparés les uns des autres par de hautes arêtes de ç^ranit, où il semble qu'un sentier ne peut trouver place.

(( C'est le territoire de prédilection des grands fauves, l'éléphant, le rhinocéros, le bœuf sauvage. Là aussi se trouvent par myriades les cruelles sangsues des bois ; là aussi veille la fièvre, si redoutée des Annamites. C'est là que vient se condenser la plus grande partie de l'humidité apportée par les deux moussons, amenant des pluies presque continuelles, ou des brouillards épais qui empêchent de voir loin autour de soi, climat particulièrement favorable à la végétation, mais aussi, malheureusement, des plus néfaste à l'homme,

« Cette hautearêtedemontagnes est unevéritable frontière climatérique. En effet, tandis qu'à l'est, en Annam, les deux moussons ont leur saison des pluies chacune, qui permettent partout deux récoltes de riz, à l'ouest, au Laos, les deux saisons sont beaucoup plus tranchées. Pendant les mois d'octobre à mai, où souffle la mousson du nordest, tout est desséché, brûlé; les seuls terrains cultivés sont quelques bancs de vase humide qui se

déposent dans le lit même du Mékong-, ou de ses affluents presque à sec. Au contraire, pendant les mois de juin à septembre, la mousson du sud-ouest inonde toutes les vallées, et, sitôt les rizières cultivées, le Laotien ne quitte plus son village, ni même sa maison*. »

Le milieu de l'année, les mois d'avril et mai, sont particulièrement pénibles dans la province de Cam Mon. Le docteur Harmand, le premier Français qui ait traversé la rég-ion, pendant son exploration de Lakhone à Ouang- Tri, dit dans sa préface à la traduction d'un ouvrage anglais sur l'Inde : « L'indo-Ghine n'est pas inférieure, au point de vue sanitaire, aux Indes Britanniques et Néerlandaises; je n'y ai vu nulle part de climat ausi insupportable que celui de Calcutta et du bas Bengale, sauf dans le Cam Mon, au pied des montagnes boisées de la rive gauche du Mékong, où la température et l'humidité, pendant quatre à cinq mois de l'année, rendent la vie à l'Européen bien difficile. Mais si nous occupons jamais cette région, ce sera pour la faire coloniser, dans le vrai sens du mot, par nos Annamites, et il ne sera jamais nécessaire d'y envoyer beaucoup de Français. Par contre, les bords du fleuve paraissent présenter des conditions relativement favorables à la santé des hommes de race blanche.

« Les membres de la mission de Lagrée-Garnier ont constaté avec surprise qu'il tombe parfois de la grêle au mois de mars à Oulhènc, et, devançant

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