I. Lettres du capitaine Rivière
pays devant se porter ailleurs. En i885, eut lieu la révolte des rég^ents de l'Annam contre notre prolectorat, et le départ de Hué du roi Ham Ng-hi, entraînant dans sa cause les provinces de Ouang- Tri, Ouang Binh, Ha Tinh, Ng-hé An, Thanh Hoa. Pendant trois années, ce prince réussit à échapper à nos poursuites, cherchant une retraite cachée dans ces anciennes marches laotiennes, et particulièrement dans les régions de Oui Hop et de BanTong-.
On peut juger facilement combien de semblables circonstances étaient favorables aux desseins du Siam, qui rêvait depuis longtemps l'annexion de tout le Laos.
« En 1 883, les Siamois établissent un posteàPhu Va, près de Mahasay, et s'annexent tout le muongde ce nom. En i884, ils s'installent à Na Kai, en 1886 à Cam Mon, et, quelque temps après, ils construisent un poste fortifié sur les hauteurs du col de HaTrai. Le commissaire siamois, Phra Yot Muong- Khang-, depuis plusieurs années envoyé royal dans la région qui borde la frontière d'Annam, parcourt la contrée et opère le recensement, puis il réunit les chefs de villages, les contraint au serment de fidélité au roi de Siam, et les oblige à se reconnaître vassaux de ce prince.
(( Sa présence au Cam Mon fut bientôt signalée aux autorités françaises du Nghé An, et un officier du I®'' régiment de zouaves, M. le lieutenant H..., fut envoyé, avec quelques zouaves et quelques chasseurs annamites du i'"'" bataillon, pour vérifier les rapports des indigènes. C'est à ce moment qu'il
eût fallu aller jusqu'à la limite des droits que nous donnait notre protectorat sur l'Annam, et le lieutenant H... aurait dû avoir pour mission d'amener à Vinh, sous bonne escorte, le mandarin Phra Yot et sa bande. La solution de la question non encore posée du Laos eût été ainsi certainement bien simplifiée.
«Au contraire, pour éviter toute chance de conflit entre nos troupes et les Siamois, le gouvernement de rindo-Chine prit la décision de considérer, jusqu'à nouvel ordre, la ligne de parta^-e des eaux comme frontière provisoire, et en informa Phra Yot à Cam Mon. Il était interdit à nos postes d'Annam de dépasser cette ligne, et, de leur côté, les Siamois, qui n'en avaient nulle envie, s'engagèrent à ne pas franchir la montagne. Il est inutile de dire que les envahisseurs siamois donnèrent comme définitive cette convention provisoire, et en profitèrent pour chercher à persuader aux indigènes qu'ils étaient à jamais abandonnés par nous.
« Cependant les Laotiens regrettaient le joug si doux des mandarins de l'Annam. Plusieurs vinrent à Vinh, d'autres même poussèrent jusqu'à Hué, pour supplier qu'on les débarrassât des Siamois. Ils n'étaient certainement pas guidés dans leurs requêtes par une idée de patriotisme ; c'est un sen. timent inconnu au Laos, où la population, nous l'avons vu, est trop mélangée pour avoir une grande cohésion ; mais les Siamois, Phra Yot particulièrement, traitaient le Cam Mon en pays conquis, et crevaient faire trop d'honneur à des barbares si éloi-
g'iiés des lumières de Bangkok, en leur eiilevantleurs buffles, leurs éléphants, et leurs barres d'argent.
« A cette époque, M. Pavie, envoyag-e d'exploration à Luang- Prabang, ayant été averti des envahissements siamois, résolut de prendre la route de Ha Trai, qui passe à Cam Mon, pour rentrer en Annam. Ce ne fut pas, bien entendu, sans de nombreuses objections de la part du commissaire siamois de Luani"- Prabang-, qu'il put obtenir les moyens de réaliser ce projet; on tenait beaucoup^ en effet, à ne pas le laisser prendre contact avec les habitants du pays envahi. M. Pavie réussit cependant, et arriva à Cam Mon au mois de mars 1889. Instruit de son voyag'e, le gouverneur général avait donné l'ordre de placer une petite troupe à proximité de la frontière provisoire. En conséquence, deux officiers, l'un d'infanterie de marine avec trente hommes, l'autre de chasseurs annamites avec cinquante chasseurs, furent avertis de se rendre à Ha Trai, et de se tenir à la disposition de M. Pavie. Sur son ordre, ces officiers et leurs troupes traversèrent la montagne. Un poste fut installé au Laos, à Na Pé, comme marque effective de nos prétentions sur le Gain Mon.
« Un mandarin laotien accompagnait M. Pavie; une convention fut passée entre eux deux, qui donna à notre poste un territoire suffisant pour ses réquisitions en vivres et en hommes de corvée, puis M. Pavie continua sa route vers l'Annam.
« Quelques semaines après, le poste de NaPé fut transféré àlvnong Ma. Les Siamois ont bien essayé,
à plusieurs reprises, de pénétrer sur son territoire, mais ce procédé d'annexion par le fait ne pouvaii avoir, auprès d'officiers français, le succès qu'il avait facilement remporté auprès des populations laotiennes abandonnées des mandarins annamites*. »
Depuis cette époque, toute la région située entre les montag-nes d'Annam et le Mékong fut visitée par les meml)rcs d'une section de la mission Pa vie, chargée de travaux topographiques.
Les choses en étaient à ce point lorsque, au milieu du mois de mai iSgS, le capitaine Luce, résident de France en Annam, transmit au mandarin Phra Yot l'ordre d'évacuer la province de Cam Mon, qui, de temps immémorial, paraît avoir été comprise dans les territoires soumis à l'Empire d'Annam. Après avoir pendant plusieurs jours manifesté de la résistance aux ordres transmis par le représentant de la France, Phra Yot s'y conformait le 23 mai, et faisait parvenir à M. Luce une lettre par laquelle il lui confiait le gouvernement de la province, jusqu'à ce que les gouvernements siamois et français eussent décidé à quelle puissance le territoire, objet du litige, appartenait réellement.
Quoique cette cession de territoire fût provisoire, et dépendît, « quant aux conséquences ultérieures, des arrangements qui interviendraient entre les gouvernements du roi de Siam et de la République Française, » Phra Yot, par cette lettre, s'engageait à accepter, jusqu'à des ordres contraires, la substitution de l'autorité française à la sienne, et,