Lettres du capitaine Rivière
par conséquent, à s'abstenir de tout acte hostile contre les représentants de la France.
Confiant dans la sincérité de cette promesse, qui était de nature à lui garantir une sécurité complète, M. Grosg-urin, inspecteur de la garde indigène, et délégué de M. le résident Luce, n'eut aucune hésitation à s'aventurer, avec une escorte de vingt miliciens annamites, dans une région inconnue de lui, pour escorter les troupes siamoises qui se retiraient, et assurer leur passage sur la rive droite du Mékong.
Après quelques jours de marche dans la direction de Keng Kiet, Phra Yot écrivit en secret, et prévint furtivement le chef militaire des forces siamoises à Outhène. La lettre qu'il adressait à ce fonctionnaire faisL it un appel énergique et urgent à son patriotisme, et le supphait, dans les termes les plus pressants, de lui envoyer immédiatement des armes, des hommes et des provisions de toutes sortes, pour lui permettre de préparer une action décisive contre les Français.
Par ce document daté du 28 mai, Phra Yot violait l'engagement formel qu'il avait pris par écrit, cinq jours auparavant, envers M. Luce, brisant en même temps le contrat qu'il avait fait avec les autorités françaises, et ceci à leur insu. Il ne pouvait alléguer qu'il avait reçu, à ce moment, des ordres ou des informations qui justifiaient sa détermination; il commettait ainsi une action déloyale, et assumait spontanément la responsabilité de l'attentat qui devait être la conséquence de sa provocation.
Poursuivant leur route vers le lleuve, les deux petits détacliéinents siamois et français arrivèrent à Keng- Kiet, où ils devaient faire une halte de plusieurs jours. A peine arrivé, M. Grosgurin apprit que le lieutenant de Phra Yot, un nommé Luang- Amrak, essayait de soulever contre les Français la troupe qu'il commandait. M. Grosg-urin avait d'ailleurs eu le tort de se loger dans une maison située à une certaine distance derrière l'ancien poste siamois, au lieu d'occuper ce poste, comme il en avait le droit, et même le devoir. S'il n'avait pas négligé cette précaution, il aurait pu du moins se défendre, et mourir en combattant, au lieu d'être assassiné.
Complètement isolé au milieu d'une population facilement influencée par les idées fanatiques, dans un district presque sauvage, n'ayant pour sa défense qu'une poignée d'hommes, vingt en tout, M. Grosgurin, comme représentant de la France, avaitle droit de veiller à sa sûreté personnelle, et ce droit devenait un devoir en ce qui concernait la protection de l'escorte annamite placée sous ses ordres.
Ayant appris les agissements d' Amrak, M. Grosgurin le fit arrêter par ses soldats, de façon à lui rendre toute trahison impossible.
Le jour suivant, Phra Yot qui, lui, n'avait pas négligé d'occuper le poste siamois, à deux cents mètres environ de la maison où était M. Grosgurin, cerna, avec soixante-dix hommes armés, le logis de notre inspecteur, qui était couché, en proie à un fort accès de fièvre. Phra Yot réclama avec vio-
lence la mise en liberté de son lieutenant, et, devant le refus énergique de M. Grosg-urin, il tua cet inspecteur d'un coup de revolver; aussitôt après, ses soldats massacrèrent l'escorte annamite, le feu fut mis à la maison, et tout disparut dans les flammes. Ces faits se passèrent le 5 juin 1898.
Les restes de Grosg'urin et de ses miliciens furent enterrés par les habitants à la place même où nos soldats succombèrent. C'est encore un spectacle impressionnant, de voir, autour de la tombe de l'inspecteur et de ses miliciens, les poteaux à demi calcinés de la maison que les Siamois incendièrent sur leurs cadavres.
Presque à la même époque, mais sur un autre point, à Tong- XiengKham, près de l'ile de Kliong-, les troupes siamoises se livraient contre nos soldats à une seconde violation de l'état de paix qui rég'nait entre les deux gouvernements.
Ces deux attentats précipitèrent les événements. La France, déjà décidée à repousser les empiétements continuels des Siamois, qui avaient, comme nous l'avons vu, établi des postes militaires sur plusieurs points de la lig"ne des montag'nes d'Annam, envoya ses canonnières devant Bangkok, pour demander réparation de l'assassinat commis dans le Cam Mon, et de l'attentat contre nos Iroupcs dans le bas Mékong'.
Tout le monde a encore présente à la mémoire la brillante action de lamiral Humann, qui franchit les passes de Pak Nam sous le feu des forts siamois et vint embosser ses navires, l'Inconstant
et la Comète, devant la capitale. Le Siam, espérant l'intervention d'une puissance européenne, tenta de résister. Il fut réduit néanmoins facilement, et dut céder devant l'audace de nos marins, et la pression des cent mille Chinois de Banç-Kok, qui, redoutant le bombardement, réclamaient l'établissement de notre protectorat.
C'est alors qu'un ultimatum de notre gouvernement fut accepté par le roi de Siam le 5 août. L'occasion était belle pour nous, et le Siam, assure-ton, s'attendait de notre part aux dernières extrémités. Nous fûmes peut-être, selon notre habitude, trop généreux. Après de nombreux pourparlers, ^L le Myre de Vilers, spécialement envoyé do France avec pleins pouvoirs, signa, le 3 octobre 189.3, avec le gouvernement siamois, un traité* par lequel le Siam renonce à toute prétention sur l'ensemble des territoires de la rive gauche du Mékong, et sur les îles du fleuve. Une zone de 2 5 kilomètres de largeur est réservée sur la rive droite, dans laquelle les Siamois ne pourront avoir aucun poste fortifié, ou établissement militaire. Aucune force armée n'y sera entretenue, et la police y sera exercée par les autorités locales seules.
Une convention 2 en date du même jour, signée entre les deux plénipotentiaires français et siamois, arrête les différentes mesures, et les dispositions qu'entraîne l'exécution du traité de paix. L'article 3 de cette convention spécifie que les auteurs des