CHAPITRE IV
Populatioa de la province de Cam Mon. — Deux moyens de l'augmenter. — Annamites et Laotiens. — Fonctionnaires français et administration indigène. — Mandarins laotiens. — Origine légendaire du muong de Cam Mon. — Un ij-rand chasseur. — Attaque du tiirre. — Muong deTha Kbek. — Curieux village dans le Cam Keut. — Gisements d'or et insouciance des Laotiens. — L'opium. — Pak Hin Boun, siège administratif de la province. — Superstitions des habitants. — Un grand personnage à Mahasay. — Pays d'élevage. — Les cantons autonomes de la frontière annamite.
La population de la province de Cam Mon peut cire, à la fin de l'année 1897, évaluée au chiffre de 3o.ooo habitants. Ce chiffre n'est qu'approximatif, tout en côtoyant certainement de près l'exactitude. Le recensement n'a pu, jusqu'à cette époque, être fait par un ag-enl européen, et les résultats fournis par les autorités indig^ènes sont toujours sujets à caution.
La population est assez dense sur les rives du Mékong, surtout vers le sud de la province; les régions, au contraire, qui bordent la frontière annamite sont presque complètement désertes, et
l'on peut circuler pendant des journées entières, dans le muong-de Mahasay, sans traverser un seul villag-e, sans voir aucune trace de culture, sans rencontrer aucun habitant.
Il n'en était pas ainsi avant les guerres qui ont amené la chute du royaume deVienChan, à la suite desquelles les Siamois, suivant leurs coutumes traditionnelles, ont emmené sur la rive droite du fleuve population, troupeaux, éléphants et richesses. On estime au chiffre de 70.000 le nombre des habitants entraînés à ce moment hors du territoire qui forme actuellement la province de Cam Mon. Tous les efforts des autorités françaises doivent donc tendre à repeupler cette province, d'abord en cherchant à y ramener les populations qui en ont été arrachées par la guerre, et ensuite en y attirant la colonisation annamite.
Ce dernier mode de colonisation du Laos a été préconisé par M. Harmand, et on lui objectait que l'Annamite ne s'acclimate pas au Laos. Il est certain que l'Annamite nouvel arrivé souffre beaucoup du séjour sur les hauts plateaux et sur les pentes arg-ileuses qui les bordent, mais tout le monde a pu constater qu'il prospère sur les plateaux de médiocre altitude, et dans toute la plaine du Mékong.
En parcourant la province, on s'aperçoit immédiatement de la différence qui existe entre les villages laotiens, et les quelques centres annamites épars sur la route qui conduit en Annam. Les Annamites sont des cultivateurs remarquables possédant des rizières superbes; ils en créent de factices,
en irriguant des terrains que les Laotiens laisseraient inutilisés; ils savent, en détournant des ruisseaux, tirer deux récoltes par année, d'un sol qui n'en fournit qu'une aux Laotiens ; ils ont autour de leurs maisons des jardins maraîchers admirablement tenus. Leur qualité primordiale est d'avoir l'instinct du commerce, et le désir du lucre, deux choses absolument ii^norées, jusqu'à présent, de la grande masse des Laotiens.
11 n'y a malheureusement pas, sur ce mode de colonisation d'une partie du Laos par les Annamites, accord entre les résidents de l'Annam et les administrateurs du Laos. Les résidents, 'en Annam, cherchent, et cela est très naturel de leur part, ;\ rapatrier les populations, bien clairsemées cependant, qui ont, à la suite des époques troublées, abandonné leur pays, pour venir chercher au Laos la tranquillité, et la possibilité de vivre en paix du fruit de leur travail. Toutes les chances sont, d'ailleurs, du côté de l'Annam, car, tandis qu'au Laos nous ne pouvons offrir aux Annamites qui viendraient s'installer dans le pays, que l'exemption de l'impôt personnel pendant trois années, faveur qui est accordée à tous les immigrants, l'Annam envoie aux Annamites réfugiés au Laos des émissaires, avec promesse de la remise immédiate en possession, aussitôt leur retour, des anciens terrains qui appartenaient à leurs familles, ou à eux-mêmes, l'exemption du service militaire et de certaines corvées. On s'engage à leur prêter des semences, des buffles, des instruments de travail. Ajoutez à
tous ces motifs le désir bien naturel qu'éprouvent nos immii;;Tés annamites de revoir leurs villages, de reprendre part à la vie si intéressante de la commune annamite, de retrouver les tombeaux de leurs ancêtres, pour lesquels ils ont un culte relig^ieux si prononcé.
Si, depuis leur arrivée au Laos, une nouvelle génération avait eu le temps de se former, les jeunes g-ens nés hors de l'Annam se seraient probablement attachés à leur pays d'adoption, mais il n'en est pas ainsi. L'immigration dont nous parlons n'a guère, en effet, commencé avant la mort de l'empereur Tu Duc, soit en i883. Tous les Annamites ayant actuellement l'âge d'homme sont donc nés en Annam, et y ont passé leur jeunesse.
Il y a, dans ces conditions, peu de chances pour que la population annamite sédentaire de la province vienne à s'accroître; il faudra, au contraire, s'estimer très heureux si on parvient à l'empêcher de diminuer.
Il en est de la répartition de la population entre les différentes races, comme de la population ellemême : les chiffres ne peuvent être qu'approximatifs. Recueillir des renseignements très exacts est d'autant plus difficile qu'il y a plus de races différentes, et que les habitants appartenant à chacune de ces races ne forment pas des groupes distincts, n'habitent pas les mêmes parties du territoire, mais sont disséminés un peu partout.
C'est le cas de la province de Cam Mon. M. Harmand, le premier de nos compatriotes qui l'ait tra-
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versée, dans son voyag'e d'exploration de Lakhone à Quang Tri, dit avec raison « qu'une véritable tour de Babel s'est écroulée sur le Cam Mon ». On ne pourra donc avoir des renseii^nements exacts sur le nombre réel des habitants, et sur leur répartition entre les différentes races, qu'après un recensement opéré par des agents européens*. Tout était à organiser dans le pays, quand nous y sommes arrivés, après la désastreuse occupation siamoise, et il était bien difficile de se livrer, dès le début, à cette opération.
L'administration de la province de Cam Mon est confiée à un commissaire du Gouvernement, secondé dans ses fonctions pour la tenue de la comptabilité et de la caisse, par un commis du commissariat. Les bureaux comprennent un secrétaire interprète annamite, un second secrétaire cambodffien, et un lettré laotien.
Les fonctions du commissaire du Gouvernement sont multiples : outre l'administration de la province, dont il est naturellement le chef, il est chargé de la répartition et de la perception des impôts; il rend, assisté d'un assesseur indigène, la justice dans les affaires criminelles, ou dans les affaires civiles déjà jugées par les mandarins provinciaux^
I . Nous trouvons dans le Cam Mon, d'après les recensements fournis par les autorités indigèns, les races ou tribus suivantes : Annamites 000, — Phu Thuongs 800, — Seks i5oo, — Sos 1800, — Khas I 00, — Phou Thays iiooo, — Nhos 5ooo, — Giois i4oo, — Phu Thûngs 35o, — Bos j3oo, — Kuanhs 200, — Mois i5o, — Meos 60. — Siengs Dis i5o et pour mémoire Chinois 4, — Birmans 12.
Ce qui donnerait un total de 24310 habitants, — Nous l'avons dit, nous estimons ce chififre très inférieur à la réalité.
et pour lesquelles les intéressés ont le droit d'appel devant son tribunal ; il est responsable du maintien de l'ordre et de la paix dans toute l'étendue du territoire qu'il gouverne; il a de plus la surveillance de la zone réservée de ving-t-cinq kilomètres, située sur la rive droite du Mékong-, et qu'a instituée le traité conclu entre la France et le Siam le 3 octobre 1898.
Il a sous ses ordres, comme force de police,^ une brigade de garde indigène de cent hommes, dont cinquante Annamites recrutés dans les milices de l'Annam, et cinquante Laotiens fournis par les mandarins locaux. Les Laotiens n'ont donné preuve, jusqu'à présent, d'aucune qualité militaire, et il nous faudra, pendant très longtemps, conserver des miliciens annamites, si nous désirons que cette troupe ait un peu de valeur.
Cette brigade est commandée par un inspecteur, détaché de la garde indigène du Tonkin, aidé dans ses fonctions par deux gardes principaux ayant la même origine. L'inspecteur réside auprès du commissaire du Gouvernement, à Pak Hin Boun, cheflieu de la province; les gardes principaux sont chefs des postes détachés.
L'n de ces postes, situé à Na Huong-, près de la route qui même de Pak Hin Boun à Vinh, a pour principal rôle d'assurer la marche des convois mensuels de ravitaillement venant de l'Annam; le second poste était établi près de Mahasav, à Knono- Pinh, surveillant la frontière annamite; il a été évacué au milieu de l'année 1897. Les miliciens qui
l'occupaient ont rejoint Pakllin Boun, et les bâtiments du poste ont été confiés aux soins des mandarins de Mahasay, chargés de les conserver en bon état d'entretien.
Le commissaire du Gouvernement a sur la brigade de garde indigène les mêmes droits que les résidents de l'Annam et du Tonkin possèdent sur les milices de leurs provinces.
L'administration indigène de la province comprend cinq muongs, ou anciennes provinces laotiennes, qui portent les noms des localités où résident les mandarins qui les dirigent. Ce sont les muongs de Cam Mon, Cam Keut, Pak Hin Boun, Tha Khek, et Mahasay. Dans chacune de ces subdivisions territoriales, l'administration provinciale indigène est restée ce qu'elle était autrefois, quand ces territoires dépendaient du royaume de Vien Chan. Les Annamites, longtemps maîtres du pays, eurent le bon esprit de n'y rien changer; nous avons fait de même, et les quelques modifications apportées à cet état de choses pendant la courte domination siamoise n'ont guère laissé de traces.
A la tête de chaque muong, se trouve un fonctionnaire nommé Chau Muong, qui est le chef de la province. Près de lui sont placés trois autres mandarins, portant les noms de Oupahat, Latsavong, Latsabut. Ces quatre mandarins sont dénommés At Nha Yai, grandes mandarins ; ce sont les vrais chefs auxquels aboutissent toutes les affaires. Le Chau Muong a seul le pouvoir de prendre des décisions, et de donner des ordres. Il est intitulé
LA POPULATION L)E LA PROVINCE DE CAM-MON lOI
mandarin supérieur, At Nha Luang-, et ses subordonnés, en lui adressant la parole, lui donnent ce titre de At Nha.
Le Ghau Muong-rend, dans sa province, la justice pour toutes les affaires qui ne sont pas portées au tribunal du commissaire de Gouvernement. Nous savons que ce tribunal ne s'occupe que des affaires criminelles et des appels. Un duplicata des jug-ements rendus par le Chau Muong-, s'ils entraînent la peine de l'emprisonnement pour plus d'un mois, doit être adressé, avec le rapport mensuel, au commissaire du Gouvernement. Ce rapport doit parvenir le i5 de chaque mois au siège administratif de la province ; il relate tous les faits intéressant le pays, qui ont pu se produire pendan la période à laquelle il a trait.
L'Oupahat, second mandarin du muong-, est charg-é de veiller, d'une façon g-énérale, à l'exécution des ordres donnés par le Chau Muong-. Il surveille l'instruction des affaires présentées au tribunal de ce mandarin, auquel il rend compte de tous les événements qui se produisent dans le muong. Il remplace lé premier mandarin, dans le cas où celui-ci s'absente, mais, alors, ses pouvoirs ne lui permettent pas de prononcer un jugement, ni de prendre une décision dans une affaire importante.
Le Latsavong- et Latsabut, dont les fonctions sont à peu près les mômes, bien que le premier soit d'un grade supérieur au second, aident le Chau Muong dans tous les détails de l'administration.
Ils sont diarjés de l'exéculioii des mesures concernant la sécurité du pays, ils doivent poursuivre les g-ens accusés d'un crime ou d'un délit, ils organisent et dirigent la police intérieure du muong, ils contrôlent les renseignements qui parviennent au premier mandarin des points éloignés de la province.
Le Latsavong, cependant, est plus particulièrement chargé des enquêtes à faire en dehors du siège administratif du Chau Muong, tandis que le Latsabut demeure de préférence d'une façon constante auprès de ce mandarin.
Cesquatregrandsmandarinssontaidés dans leurs fonctions par des mandarins d'un ordre inférieur :
Le Phou Xuoi, qui remplit les fonctions d'archiviste du muong, de chef du bureau d'ordre du Chau Muong; il veille à l'enregistrement de la correspondance au départ et à l'arrivée; prend ainsi connaissance de toutes les affaires importantes. Il est le candidat immédiat au grade de Latsabut, en cas de vacance.
Le Muong Sen,le Muong Chanh, le Muong Khoa remplissent des fonctions analogues à celles de Ban Bien en Annam. Ils sont greffiers du tribunal, chargés d'encaisser les impôts, gardiens des archives, enregistreurs des jugements rendus. Magistrats du tribunal, ils reçoivent et rédigent les plaintes, convoquent les témoins, reçoivent leurs dépositions, interrogent les accusés, et présentent le dossier de l'affaire au Chau Muong ou à son conseil. Ils sont responsables de l'envoi de la correspon-
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dance aux chefs de villag-es, de la transmission des ordres aux intéressés, et de la délivrance des passeports à l'intérieur du muong. Gardiens des codes de Vien Chan, ils assistent aux audiences, où ils remplissent le rôle déjuges consultatifs.
Le Muong- Sai, le Muong Kang-, le Muong- Sanet et le Muong' Sanon accompagnent le Latsavong et le Latsabut dans leurs tournées, lorsque ces mandarins se déplacent, soit pour contrôler les opérations de recensement des inscrits, soit pour faire des enquêtes sur des affaires importantes. Ils sont en outre chargés de l'établissement de la liste des inscrits, et de la perception des impôts, sous le contrôle effectif des Muong Sen, Muong Chanh, Muong Khoa.
Les Thabs et les Phias n'ont pas de fonctions bien définies. Ils sont les aides de tous les mandarins que nous venons d'énumérer; c'est parmi eux que sont choisis les candidats aux grades de Pliu Xuoi, Muong Sen, Muong Chanh et Muong Khoa devenus vacants. Ils portent tous indifféremment le nom de Kromakane, qui signifie conseiller de l'Administration.
Enfin, au-dessous des Thaos et des Phias, il y a encore des petits gradés, nommés Phas, Luongs, Khums, Mûns, tous Kromakanes de rang inférieur, dontdispose l'Administration, Latsakane, en langue laotienne, pour les réquisitions de corvées, transmissions des ordres aux chefs de villages, convocation des témoins devant les tribunaux, surveillance des travaux d'intérêt public, etc.
A la tête de chaque village important ou de chaque groupe de deux ou trois hameaux, se trouve un Taseng- , ou maire, qui a pour adjoints deux fonctionnaires, l'un intitulé Thao Phai, ou Kaui Nam, et l'autre Cha. Le Tascng- est chargé de la direction et de la sûreté de son village, et est responsable envers le Chau Muong- de l'exécution des ordres qui lui sont transmis. Le Thao Phai, ou Kam Nam, remplace le Taseng' absent; il a les pouvoirs nécessaires pour le représenter complètement, et donner des ordres au village. Le Cha, qui correspond au Trum des Annamites, est chargé du recrutement des coolies pour l'exécution des travaux qui sont commandés au village, et de l'arrestation des criminels ou malfaiteurs, qu'il doit amener au Taseng. Celui-ci les envoie sous bonne escorte aux autorités du Muong. Certains chefs de petits villages sont dénommés familièrement par les habitants Pho Ban, père du village, parce que, disent les Laotiens, ils doivent être pour leurs administrés un père commun.
On le voit, la société laotienne ne laisse pas d'être organisée et hiérarchisée d'une façon complète, mais il ne faudrait pas supposer, cependant, qu'il y a entre les administrateurs laotiens, dont nous venons de donner les litres et les fonctions, et les mandarins de l'Annam, une ressemblance complète* Ces derniers arrivent aux grades élevés par le travail et l'instruction seulement, en principe du moins, mais toujours par une véritable sélection intellectuelle, puisque ce sont les grades uni-
versitaires qui seuls peuvent ouvrir les portes du mandarinat; ils ont toute la morgue d'une classe privilégiée; jamais ils ne se déplacent qu'en grand apparat : étendards, parasols, porteurs d'insignes, accompagnent en tous lieux ces grands personnages escortés toujours d'une nombreuse troupe en armes. Au Laos, au contraire, le recrutement des hauts mandarins se fait, presque toujours, dans la famille de celui qui vient de disparaître. La charge n'est pas, à proprement parler héréditaire, mais si le fils n'est pas apte à remplir d'une façon convenable les fonctions qu'exerçait son père, on trouve facilement un neveu, un frère ou un cousin capable de les accepter.
Les mandarins des grades les plus élevés, investis d'une puissance presque souveraine, et dont l'influence s'étend sur une énorme portion de territoire (nous en verrons un exemple quand nous parlerons du Chau Muong de Mahasay), mènent une vie aussi simple que la plupart de leurs administrés. Leur habitation diffère à peine de celle des habitants un peu aisés d'un village ordinaire. Ils voyagent bien sur leurs éléphants, s'ils en possèdent, quand le trajet qu'ils doivent accomplir est de longue durée, mais leur escorte est insignifiante, et leur costume ressemble à tous ceux que portent les Laotiens de la classe supérieure.
Assurément, lorqu'un Laotien rencontre sur son chemin un de ces mandarins, il met les genoux à terre, etjoint les mains, dans une posture que nous ne sommes guère habitués à voir que chez les
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fidèles de nos églises, mais cela se fait simplement, familièrement, et est reçu de même. Le chef laotien exerce vraiment sur ses administrés son autorité d'une façon toute paternelle, ce qui ne l'empêche pas d'obtenir d'eux, à tous les instants, et dans toutes les circonstances, une obéissance absolue.
Miionj de Cam Mon. — Le muong- de Gam Mon, ancien liuyen annamite du même nom, est situé au pied des montagnes de l'Annam, et adossé aux provinces de Nghé An et de Ha Tinh. La route qui conduit du Mékong- à Yinh le traverse tout entier. C'est un paysmontag-neux et très pittoresque; les lignes de montag-nes, surtout dans la partie ouest du muong-, sont suffisamment espacées pour donner place à de larges vallées, qui toutes, arrosées par de beaux cours d'eau, deviendront très riches le jour où la population y sera plus dense.
Le muong de Gam Mon est une province de date relativement récente; jusqu'au moment de la période g-lorieuse du royaume de Vien Chan, il était compris dans la principauté de Gam Keut. Il en fut détaché d'une façon originale et poétique, qui est encore aujourd'hui pour les chanteurs et les conteurs d'histoires de la région une source inépuisable de motifs.
A cette époque reculée, un prince, qui gouvernait Gam Keut sous la suzeraineté du roi de Vien Chan, avait une fille, qui, semblable à Berlhe, la jolie fille d'un duc normand bien connu, dédaignait tous les amoureux. L'n jour, cependant, elle
LA POPULATION DE LA PROVLNCE DE CaM-MO.\ IO7
s'éprit d'un jeune et beau chanteur qui passait à la cour de son père, et qui, très pratique, car ce sentiment est de tous les temps et de tous les pays, ne consentit à épouser la princesse que si elle lui apportait en dot une vaste partie des domaines de son père. Le prince, joyeux de marier sa fille qu'il avait craint Ljng^temps de voir rester fidèle au célibat, consentit à la condition qui lui était imposée. C'était un bon père, un peu faible sans doute, m:ùs les Laotiens de nos jours ont conservé cette qualité, ou ce défaut; ils adorent leurs enfants, particulièrement les filles, qui n'ont en aucune façon dans la famille cette situation inférieure que nous constatons en Annam. La partie du Cam Keut ainsi détachée de la province forma un nouveau muong' qui prit le nom de Cam Mon. Cam Mon, en langue laotienne, sig-nifie : bien chanter.
C'est dans ce muong- de Cam Mon, le plus voisin de l'Annam, en raison de la facilité avec laquelle on peut, à cette latitude, traverser la chaîne de montagnes qui sépare les deux pays, qu'il y aurait lieu, tout particulièremeut, d'attirer l'immigration annamite. Les quelques villages de réfugiés annamites que nous possédons sont sur son territoire, et ce ne serait pas sans un sentiment de regret que nous verrions leurs habitants retourner dans leur pays d'orig-ine, car leur activité, leur amour du travail, et leur instinct commercial ne peuvent êlre que d'un excellent exemple pour les indolentes populalions laotiennes.
Le muong de Cam ]Mon a donné son nom à
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noire province française actuelle, parce qu'il fui la première partie du Laos visitée par nos troupes, dès 1887, et parce que ce fut à Cam Mon même que M. Luce établit sa résidence, lorsque, en 1898, nous nous décidâmes à repousser les empiétements des Siamois.
Le Cam Mon est administré par un mandarin intellii^ent, nommé Thao Bao Si, ai^éde 58 ans, qui fut liuyen à l'époque de la domination annamite. Il possédait encore, en 1897, les cachets de bronze et les vêtements d'investiture que lui avait envoyés le roi Tu Duc. Il parle très couramment la lang-ue annamite, et commence même à comprendre quelques mots français; ses voyag-es en Annam, lorsque ces provinces allaient rendre l'iiommaçe triennal au roi de Hué, ou à ses représentants, lui ont ouvert l'esprit d'une façon toute particulière. Il fut d'ailleurs, dès le début de notre occupation, en rapport avec les autorités françaises, et avec les officiers membres de la mission Pavie, et tous ont eu à se louer de ses services. Sa résidence est à Cam Mon même, mais il a fait construire, près de notre poste de milice de Na Huong-, une maison qu'il habite fréquemment. C'est un mandarin avec lequel il est agréable de s'entretenir, et qui connait d'une façon complète toutes les phases de l'histoire contemporaine du pays.
Le Cam Mon est lemuong-de la province qui possède le plus g-rand nombre d'éléphants, bien que les hal)itants ne se livrent pas aux g-randes chasses qui font l'occupation favorite du niuong voisin de
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Mahasaj ; ilsacliètenl ces animaux aux cliasseurs ', et l'emploi qu'ils en font, en les utilisant pour les convois administratifs, est pour eux une source continuelle de revenus.
Je dois citer néanmoins le chef du villag-e de Vu Huon, situé à une heure et demie du poste de Na Huoni^-, qui, faisant exception à ce qui est la règle pour le muonç qu'il habite, est un chasseur très audacieux et des plus heureux.
Ce personnage, d'origine annamite, mais dont la famille est fixée au Laos depuis de longues années, porte encore le chignon et le turban en usage de l'autre côté des montagnes, et s'habille du pantalon et de la robe annamites. Il possède pour toute arme un vieux fusil à pierre, portant la marque de Londres, et la date de 1826. II charge ce fusil d'une dose énorme de poudre, puis, au lieu d'un projectile ordinaire, il y introduit une longue tige de fer, dont l'extrémité barbelée dépasse la bouche du canon de plusieurs centimètres. Armé de cette façon toute primitive, notre homme part seul pour la montagne, dans laquelle il passe plusieurs jours et plusieurs nuits à la recherche des bandes d'éléphants sauvages.
Sitôt qu'il est sur une piste que son expérience lui fait reconnaître bonne, il ne la quitte plus, prenantà peine quelque repos, buvant l'eau des torrents qu'il rencontre, et n'ayant pour toute nourriture qu'une petite quantité de pain de riz, le com goi des Annamites.
I. Le prix d'un élcpliar.t bien dressé est d'environ 800 francs.
Quand il approclie de la troupe qu'il poursuit, il a soin de se placer de la manière voulue pour ne pas être éventé, puis, profitant du moment où un des éléphants s'écarte un peu de ses compagnons, il lui lance, au défaut de l'épaule, son coup de fusil, d'assez près pour ne le manquer jamais. L'animal ainsi atteint fuit à travers la forêt; le dard qui est fiché dans sa chair, battant dans sa course contre les arbres et autres obstacles qu'il rencontre, élarg-it sa blessure, et la perte de sang- qui en résulte le fait, après un temps plus ou moins long-, tomber et mourir.
Le plaisir que ncjtre passionné chasseur prend à ces poursuites aventureuses, qui ne sont jamais sans danger, n'est pas cependant le seul but qu'il se propose. Les défenses des éléphants qu'il tue de celle façon sont vendues par lui aux Chinois d'Oulhène et de Lakhone, au prix moyen de quinze piastres ' la paire quand elles sont de dimensions ordinaires.
II est vrai que quinze piastres font une somme importante au Laos. Inutile de dire que les Chinois revendent ces mômes défenses avec une majoration de prix dont nous n'avons aucune idée. On n'a pas sans motifs donné, en Indo-Chine, aux gens de leur lace, le surnom de Juifs de l'Extrême-Orient.
Thao Sou Van, c'est le nom du chasseur, a quelquefois l'heureuse chance de voir tomber sous ses coups un rhinocéros. C'est alors une magnifique affaire ; il va, dans ce cas, vendre en Annam la corne
I. La piastre, eu Indo-Chine, a un cours très variable. — Elle valait 2 fr. 5o de notre monnaie en 1S97.
desa victime, laquelle, très recherchée des'médecin s indigènes pour certaines préparations pharmaceutiques, est achetée par eux au poids de l'or.
Ayant moi-même le goût des aventures cynégétiques, je m'intéressais vivement aux chasses de ThaoSouVan, tout en reconnaissant qu'elles étaient beaucoup trop pénibles et longues, pourquej'eusse la force ou le loisir de l'accompagner. A l'un de mes séjours au poste de Na Huong, au mois de décembre 1896, un charmant compagnon, agent du syndicat du Laos à Outhène, M. de P..., avait profité de ma tournée pour visiter cette région qu'il désirait explorer, pour se rendre compte des possibilités d'y faire un jour de l'élevage de bétail.
Fervent disciple de saint Hubert s'il en fut jamais, M. de P. tenta de chasser pendant quelques jours avec Thao Sou Van. Ce dernier n'osa"pas refuser catégoriquement, mais il nous fitparfaitementcomprendre qu'il ne désirait pas avoir un compagnon de chasse, et que, particulièrement, il lui serait désagréable d'emmener avec lui un Européen. Il allégua le peu d'habitude que devait avoir M. de P... des fatigues spéciales inhérentes à la chasse en pays de montagne, et surtout il parut reculer devant la responsabilité qui pourrait lui incomber, si un accident, toujours possible, venait à se produire. Nous comprîmes, et n'insistâmes point.
En maniant le vieux fusil dont se servait notre chasseur, je lui offris de lui en prêter un, de qualité bien supérieure, et même je voulus lui donner un Winchester à répétition. Il refusa en me remer-
ciant beaucoup, m'affirniant qu'avec une arme venant de nous, il ne tuerait plus ses gibiers de prédilection, et nous avoua, avec le plus grand sérieux, qu'il n'était heureux dans ses chasses que grâce à la protection du génie qui habite son fusil. A cela il n'y avait plus rien à dire; au Laos, comme en tout autre pays, c'est la foi qui sauve.
Si nous ne tuâmes pas les grands fauves doutTimagination de M. de P... rêvait d'enrichir son carnet de chasse, nous nous vengeâmes amplement sur les coqs de bruyère et les paons, deux excellents gibiers, les premiers dans tous les cas, les seconds seulement quand ils sont jeunes. La chair des vieux paons, en effet, est dure et très filandreuse, et ne peut guère être accommodée qu'en ragoût, après avoir attendu au garde-manger pendant quelques jours.
Là où est le paon est 'le tigre, dit le proverbe annamite. Nous avons pu constater que ce dicton est aussi vrai au Laos qu'en Annam. Le tigre laotien est de beaucoup plus petite taille que son voisin du versant est des montagnes, il attaque très rarement l'homme et pendant tout mon séjour dans le Cam Mon, je n'ai eu que deux accidents sérieux à noter. Il y a même, dans cette région, beaucoup plus de panthères que de tigres, mais panthères ou tigres ne laissent pas d'être d'une rencontre très désagréable, et leur arrivée nocturne dans un village produit toujours une impression à laquelle on s'habitue difficilement.
Le garde principal du poste de Na Huong possé-
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dait, à vingt mètres de la palissade, une petite maison très solidement construite, mais couverte en chaume, selon l'usage du pa3'S, dans laquelle il faisait enfermer, pendant la nuit, son troupeau de chèvres. Un soir, vers dix heures, fatigués par une journée de chasse, nous venions de nous coucher, lorsque nous fûmes réveillés par des cris, des sons de tam tam auxquels vinrent se joindre les appels de la sentinelle placée dans un mirador. C'était Monsieur le tigre, pour parler de lui avec la formule polie que n'oublie jamais d'employer tout Annamite, qui, venantrôder autour del'étable aux chèvres, et n'ayant pu passer à travers la forte clôture qui la fermait, avait, d'un bond, sauté sur la toiture que son poids avait défoncée; il avait saisi une chèvre, non la moins belle, était sorti par le même chemin, et s'était enfui en emportant sa proie. Mais ce sont là choses courantes dans toutes ces montagnes.
Le muong de Gam Mon, adossé à la frontière annamite, n'a pas été sans ressentir le contre-coup des événements qui ont, à diverses reprises, agité la turbulente province de Nghé An. Les bandes insurgées de l'Annam, traquées autrefois par nos soldats, dernièrement encore par nos milices, lors de l'insurrection de Phan Dinh Phung, ont essaye bien souvent de trouver un refuge sur son territoire, et de s'y ravitailler.
Depuis que la province est française, ces bandes, révoltées contre notre autorité, ont dû renoncer à y pénétrer, ou, si parfois elles le tentaient, elles Le
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heurtaieiitànosmllicesduCamMon, etauxhabitanls que les autorités locales avaient armés pour nous prêter main forte. Jamais leur concours ne nous a fait défaut, et il a souvent été tellement efficace qu'il est permis d'affirmer que la province a contribué, pour une part modeste, mais non sans valeur, à la pacification de l'Annam aujourd'hui complète. Nous avons donc le droit de compter sur la fidélité des liabitants du muong de Gam Mon, et de leurs mandarins, fidélité dont ils nous ont donné les preuves, et que quelques-uns ont affirmée de leur sany.
Miiong de Cani Kent. — Le muong- de Gam Keut est, comme celui de Gam Mon, un ancien huven annamite.
On a vu l'influence que le talent d'un beau chanteur a pu avoir sur la destinée de ce muong- ; si nous en croyons la signification du mot Gam Kent, le chant fut toujours très apprécié des habitants de cette rég^ion; Gam Keut, en effet, se traduit en français par les mots : origine du chant.
Le muong- de Gam Keut est situé au nord de la province, en frontière de la partie muong du Nghé An, du Tran Ninh et de Vien Ghan; il est bordé à Test par le muong de Gam Mon, au Sud Ouest par le muong de Pak Hin Boun. Le mandarin qui dirige ce muong a été jadis investi des fonctions de huyen par l'Annam; il est jeune, doué d'un esprit très ouvert, sous son apparence un peu endormie, et très aimé des populations qu'il administre. 11 parle très couramment la langue annamite.
La région de Cam Keut est des plus pittoresque. Les moiitagries boisées alternent avec de riches vallées, mieux cultivées que dans le reste de la province, parce qu'elles sont, en partie, habitées par des Phu Thuongs, anciens émigrés de l'Annam.
Lorsque, venant du Cam Mon, on pénètre dans le Cam Keut, le premier centre habité qui se présente est le charmant village de Ban Bo, habité par cette race intéressante des Phu Thuongs. Ban Bo est situé dans la boucle d'une jolie petite rivière, au fond d'un superbe cirque cultivé en rizières, et, s'il n'était bâti sur pilotis, et entouré d'une palissade, on pourrait croire, en y entrant, arriver dans un riche village de certaines parties de notre Champagne. La vie y a une activité qui surprend d'autant plus qu'on est peu habitué à en trouver des exemples au Laos. Bœufs, buffles, porcs, chèvres, tout y abonde. La volaille y est particulièrement belle et bonne, nourrie de grains comme en France, et non pas réduite à chercher sa vie au hasard, comme on le voit trop souvent dans les autres parties de l'Indo-Chine.
Les habitants ont un costume très pittoresque : les hommes s'habillent du pantalon annamite porté très court, d'une petite veste de couleur bleu foncé, garnie de dessins en fil rouge, et de boutons de métal, puis du turban, avec les cheveux courts. Les femmes portent le pantalon, serré du bas par des bandes formant molletières, semblables à celles de nos troupes alpines, la veste très collante à la poitrine, très ornée, garnie de broderies d'argent
I iG LE LADS
pour les jours de fêles; elles ont les cheveux longs, et se coiffent du lurban.
Contrairement à ce qui existe dans tout villag'e important, Ban Bo ne possède pas de pagode. Dans chaque maison se trouve un petit coin, garni d'une espèce d'autel dédié à un culte mal défini, mais qui se rapproche évidemment beaucoup du culte des ancêtres, à la façon de l'Annam.
Si l'abondance de bétail est un signe de richesse pour les habitants, ce n'est pas un agrément pour l'Européen, toujours un peu sybarite, qui est appelé à passer une nuit à Ban Bo ; nous en avons fait l'expérience à plusieurs reprises. Installés dans la maison du maire, immense grange sur pilotis, à la toiture de paillotes largement tapissée de toiles d'araignées d'un âge respectable, le bruit des animaux placés sous le plancher treillage nous empêcha pendant quelque temps de dormir. II y avait là tout un monde de bœufs, de buffles, de porcs, se disputant la paille de riz qui leur servait à tous de litière et de nourriture. La fatigue de la journée aidant nous procura malgré tout un excellent sommeil. Heureusement la longueur de l'étape à parcourir le lendemain nous forçait à partir de bonne heure, car, en nous éloignant de Ban Bo, nous fûmes poursuivis par les cris de ces animaux, dominés par les fanfares des innombrables coqs, saluant tous, chacun à sa façon, l'approche du jour.
Les Phu Thuongs de toute cette région fabriquent de très originales étoffes, notamment des servielles de coton blanc, brodées de soies mulli-
colores et garnies de franges, tout à fait semblables, comme dimensions et comme apparence, à celles de nos services à thé. J'ai voulu, pensant les utiliser dans ce sens, en faire fabriquer quelques douzaines, maisje me suis heurté, cette fois encore, à l'indolence et à la paresse des producteurs. Ce sont les femmes qui tissent ces charmantes étoffes, mais elles ne les fabriquent exclusivement que pour leurs besoins. Alors, quand j'ai parlé de douzaines, ce chiffre énormes les a effrayées, si bien qu'elles m'ont demandé au moins deux ans pour me satisfaire. Je n'ai donc pu en rapporterque quelques échantillons, qui m'ont d'ailleurs été vendus à un prix assez élevé, pour le pays bien entendu. Ces braves femmes m'ont échangé deux de ces serviettes contre un tical 1, ce qui donne à chaque pièce une valeur de o fr. 70 de notre monnaie.
J'ai omis de dire, en parlant du costume, que les femmes phu thuongs remplacent souvent le sombre turban annamite pour une de ces serviettes, dont elles enroulent coquettement leur chevelure tordue en chignon, se faisant ainsi une coiffure d'un genre tout particulier.
Un soir, je me promenais autour de ce village de Ban Bo, désirant, en raison de son aspect pittoresque, en prendre quelques vues photographiques; mon attention fut attirée par une espèce de mirador, assez élevé sur quatre poutres, placé seul
I. Le tical est unemonnaicsiamoise employée dans toiit le Laos, il vaut o fio de la piastre. Le cours delà piastre étantde 1 fr. 5o. îe tical représente donc une valeur de i fr. 5o de notre monnaie.
en dehors de l'enceinte, et dans lequel se tenait, filant au rouet, une femme d'un très grand âge. En me voyant, cette pauvre créature, à l'aspect décharné, fit des gestes de supplication, en tendant vers moi ses mains de squelette. J'interrogeai le maire, qui, du ton le plus naturel, et tout souriant, me répondit que c'était une vieillegrand'mère très âgée, qui n'était plus bonne à rien, n'ayant même plus la force nécessaire pour aller puiser de l'eau à la rivière; de plus elle n'était pas propre, et criait la nuit en dormant; alors, pour s'en débarrasser et pour ne pas en être incommodés, ses enfants l'avaient reléguée hors de l'enceinte, et isolée. Le maire ajoutait toutefois qu'une des petites-filles de cette femme allait, deux fois par jour, lui porter sa nourriture, et ce chef de village, qui était cependant un brave homme, semblait dire que c'était là un acte très méritoire.
Je recommandai un peu plus d'indulgence et de pitié pour les misères de la très grande vieillesse, n'ayant pas grand espoir d'être compris. Les idées de charité n'ont pas encore pénétré là bas, et le Laos attend encore son saint Vincent de Paule.
Dans le fond du muong de Cam Keut, on trouve dans les ruisseaux des sables aurifères, qui furent exploités autrefois, à différentes époques, par les Birmans et par les Chinois, lors de l'occupation des provinces du nord par l'invasion des Hos. J'en parlais, certain jour, au Chau Muong, et je lui demandais pour quel motif les habitants de sa province, les plus indiqués pour ce travail, puisque
le terrain précieux se trouve à leur portée, ne se livraient pas à la recherche de l'or. La réponse fut,d'abord, ce qu'elle est toujours en pays laotien, c'est-à-dire que cette recherche était très pénible, et nécessitait un travail des plus fatigant, puisque c'était bien loin, dans une rég'ion sans habitants, et protégée par les génies de la fièvre. Ceci ne me surprit guère, car je connaissais assez le Laotien pour le savoir ennemi de tout effort. Mais j'avoue que la dernière partie de la réponse du mandarin m'étonna : « pourquoi aller chercher de l'or , me dit-il, nous n'en avons pas besoin. »
Il reconnut toutefois que seuls quelques jeunes gens amoureux, désireux d'offrir un présent à la jeune fille aînée, allaient dans la montagne, y passaient quelques jours, et faisaient, à leur retour, fabriquer des colliers ou des bracelets avec la poudre d'or qu'ils avaient recueillie.
L'amour seul avait donc assez de puissance pour dompter l'indolence des jeunes hommes du Cam Keut. Sont-ils, en cela, une exception à la règle générale qui gouverne l'humanité, et ne trouveraiton pas, dans les pays les plus civilisés, des exemples du même genre ?
Il faut ajouter que toute la suite du Chau Muong, mandarins, kromakanes, écrivains, assistant, selon l'usage, quand on ne traite pas de questions confidentielles, à l'entretien que j'avais avec leur chef, parut trouver très extraordinaire, et presque plaisante, l'idée émise par moi de se livrer à la recherche de l'or, et, si le respect n'avait pas retenu tous
ces braves gens, je suis certain que ma motion aurait été accueillie par un éclat de rire général.
Il faut malheureusement dire, en parlant du muong- de Cam Keut, que bon nombre de ses habitants ne savent pas résister à leur penchant pour l'opium, et que certains mandarins donnent euxmêmes, sur ce point, le mauvais exemple à leurs administrés.
L'opium, pris en petite quantité, n'est pas, paraît-il, trop nuisible; mais il en est de ce vice comme de bien d'autres, on commence par fumer une ou deux pipes, et l'on en augmente peu à peu le nombre, autrement on verrait diminuer le pseudo-bienêtre que procure ce poison, et alors ses effets deviennent terribles. L'opium prisa forte dose éteint l'intelligence, atrophie la volonté, et réduit ses adeptes à l'état de squelettes ambulants. Par bonheur, en raison de son prix très élevé, il faut être riche pour fumer l'opium. Ce vice n'est donc pas à la portée de tout le monde, et, restant le triste privilège de la classe aisée, ne produit que des ravages forcément limités.
Miiong de ThaKhek. — Le muong de Tha Khek est situé entre le muong de Mahasay à l'est, et le Mékong à l'ouest. 11 a pour limites, au nord le muong de Pak Hin Boun, et, au sud, la rivière Se Bang Fai, qui le sépare de la province de Song Khône.
Le territoire de ce muong faisait, avant notre arrivée, partie du muong de Lakhone, centre très important situé sur la rive droite du grand fleuve;
c'est donc une div^isiun administrative de création récente, et probablement provisoire, mais on sait que le provisoire dure quelquefois bien longtemps, dans tous les pays. Le centre administratif, où réside le Chau Muon^^, est à Tha Khek, coquet villag-e situé en bordure du Mékonç, presque en face, mais légèrement en aval de Lakhone.
Tha Khek fut, avant Pak Hin Boun, le siège du commissaire du Gouvernement, lorsque Cam Mon fnt abandonné au profit de l'installation sur le Mékong-. On y créa alors un poste bien compris, qui existe encore, mais n'est plus occupé par la milice. Les mandarins du village sont chargés de veiller à l'entretien et à la bonne conservation de ce poste,qui sert d'habitation au commissaire du Gouvernement ou aux autres fonctionnaires français, lorsqu'ils sont appelés dans la région par des affaires importantes à régler, ou par les tournées périodiques qu'il est indispensable de faire dans toute la province.
C'est à Tha Khek que mourut M. Mailiy, qui fut, pendant quelque temps, à la tête de la province de Cam Mon. M. Mailiy souffrait depuis longtemps d'une violente maladie d'estomac ; malgré les instances de son entourage, il ne voulut pas quitter son poste, pour aller, dans une formation sanitaire de l'Annam, chercher les soins qui lui étaient cependant bien nécessaires. 11 mourut un matin, sans qu'on s'attendît à un dénouement aussi immédiat, au moment où, se décidant enfin à partir, il donnait l'ordre de préparer les pirogues qui devaient l'emporter. Sa tombe est à cent mètres derrière le
poste de Tha Khek; c'est un grand bloc de maçonnerie formant dalle, surmonté d'un modeste croix de bois. Le tout est entouré d'une solide palissade.
Tha Khek fut autrefois un centre important, dépeuplé ensuite, comme tant d'autres, parles guerres avec le Siam, puis reconstitué peu à peu. C'est un des très rares points de la province où l'on trouve quelques ruines, traces d'un passé qui ne fut pas sansg-randeur. En amont du village actuel, se trouve une colossale statue de Bouddha, qui était autrefois placée à l'intérieur d'une pagode. La pagode a disparu, les poteaux à demi calcinés qui témoignent d'une destruction par le feu sont encore visibles dans la brousse. Cette statue, où l'on peut remarquer les anciennes traces de l'or qui la recouvrait, a été signalée par le rapport de la mission de Lagrée, et par M. Aymonier, dans son « Voyage au Laos » publié par les annales du MuséeGuimct. La pagode, aujourd'hui détruite, portait le nom de Vat Keng Muong, et passe pour avoir joui anciennement d'une certaine célébrité.
Je n'ai pu retrouver la stèle en grès, couverte d'inscriptions, qui, au moment du voyage de M. Aymonier, se trouvait derrière la statue. Il est probable que les Siamois l'ont emportée, comme ils ont fait de tant d'autres choses précieuses pour l'histoire du pays. Ruines et solitude, voilà toutes les traces qu'auront laissées ces conquérants d'un moment, dans les territoires qu'ils avaient usurpés.
Le Chau Muong qui dirige l'administration de la province de Tha Khek est nouveau venu chez nous.
Tl était Chau Muong de Lakiione, et, pour échapper aux vexations que les Siamois ne lui ménageaient pas, car on le disait notre partisan, il a passé le fleuve. Le muong- de Tha Khek ayant été administré jusqu'à ce moment par un Oupahat, faisant provisoirement fonctions de Chau Muong-, nous avons pu titulariser dans ces fonctions le mandarin venu de l'autre rive, et cela s'est fait d'autant plus facilement que Tha Khek, ainsi que nous l'avons dit, dépendait, avant notre occupation, dug-rand muongde la rive droite qui a son siège à Lakhone.
Ce Chau Muong est un assez grand personnage, jouissant d'une certaine influence dans la région II est doué d'une énergie peu commune, etia forme particulièrement carrée de son menton paraît indiquer, d'après les spécialistes en pareille matière, la volonté et la décision, qu'il a d'ailleurs également en partage. Les Siamois lui avaient donné des titres nombreux qui sont à citer, à titre de curiosité. Il était intitulé : Phrah Phenom NakhaNurah Sethi, Soh Tep Binhout Poutra Bouri Sikout Boun Luong Chau Muong Lakhone.
Nous avons dit plus haut que celui des deux modes de repopulation de noire Laos qui paraissait le plus rationnel était de ramener sur la rive gauche les populations entraînées par les Siamois de l'autre côté du fleuve. Ce mouvement a commencé d'une façon assez sérieuse dans le muong de Tha Khek, et paraissait s'accentuera la fin de l'année 1897. Le passage du Chau Muong de Lakhone, accompagné d'une [)artie de ses mandarins, de sa
nombreuse famille, et des bonzes d'une pagode renommée, est bien fait pour encourag'er les hésitants. L'essentiel était que ce retour des exilés dans leur ancienne patrie commençât. Nous pouvons donc, de ce côté, envisag-er l'avenir avec confiance.
Le muon^ de Tha Khek est essentiellement un pays de grandes plaines ; la couche de terre végétale y est très épaisse; il deviendra donc dans l'avenir un lieu de production de céréales et d'élevage important. A Tha Khek même, on tente déjà l'élevage du cheval, et on pouvait y compter, il y a deux ans, une quarantaine de ces animaux. C'est un résultat fort appréciable pour cette région, si l'on tient compte des conditions troublées dans lesquelles pHe a vécujusqu'à une époque toute récente. Malheureusement, malgré les conseils qui leur sont prodigués à ce sujet, les Laotiens ne donnent aucun soin à leurs chevaux, qu'ils laissent à la pâture toute la journée, dans les environs du village. Vers le soir, les enfants vont les chercher, et se livrent alors, sur le chemin qui longe le fleuve, à des galops vertigineux. Souvent on oublie, ou on ne se donne par la peine de les faire rentrer dans leurs enclos pour la nuit, aussi ne se passe-t-il guère de mois sans que le tigre en emporte un ou deux.
On ne pourrait s'imaginer, si on n'en avait des exemples constants, de quelle audace est doué le tigre, même dans ces régions des rives du fleuve, éloignées des montagnes, et relativement assez peuplées. L'inspecteur de la garde indigène de la pro-
vince, envoyé en tournée pour activer la rentrée de l'impôt, s'était installé, avec une dizaine de miliciens, au poste de Tha Khek. Il avait profité de ce déplacement pour acheter deux ou trois bœufs, destinés à aug-menter le troupeau de Pak Hin Boun, et, en attendant son départ, avait laissé ces animaux dans le poste. La tranquillité étant absolue, on ne fermait jamais, le soir, les portes de l'enceinte; une sentinelle veillait seule pour la g-arde des armes de l'escorte. Un soir, vers onze heures, les cris du milicien de garde mirent le poste en émoi. Rapide comme l'éclair^ un tigre, entré par une des portes, avait bondi sur le plus gros des bœufs, et s'était enfui, emportant sa proie, en traversant la haie de bambous vifs qui sert de clôture à une des faces du poste. On ferma les portes, dès ce jour-là, et la sentinelle dut entretenir un feu pendant toute la nuit, pour éviter le retour d'une semblable visite.
A quelques kilomètres en aval de Tha Khek, et sur la rive française du fleuve, se trouve l'emplacement de l'ancien Lakhone. Inutile de dire ici le motif qui a fait transporter sur la rive droite ce centre si important; on se heurte forcément à des redites, en décrivant un i)ays où sont passés les Siamois.
Généralement un village laotien qui disparaît ne laisse aucune trace. Les maisons, contruites en bois, n'étant plus entretenues, tombent presque immédiatement en ruines. S'il existe, parmi les débris abandonnés, quelques pièces de charpente
d'une qualité peu commune, les villa;jcs voisins s'en emparent pour les utiliser à de nouvelles constructions, puis, en deux années, la vég-étation luxuriante des pays tropicaux a tout envahi, et tout recouvert. A l'emplacement de l'ancien Laklione, cependant, et ceci est à noter, car le fait est bien rare dans la province, se dresse une petite ruine laotienne, en forme de ihat. On dénomme lliat un monument construit dans l'enceinte d'une pag-ode, affectant presque toujours la forme pyramidale, et qui recouvre parfois^ soit les cendres d'un bonze renommé, soit une relique de Bouddha ou de ses disciples. Souvent les habitants qui ont élevé ou réparé le lliat ont enfoui sous ses soubassements des sommes d'argent parfois considérables, ou des objets précieux.
La ruine qui nous occupe est une pyramide quadrangulaire massive, construite en briques, à trois gradins, dont la base mesure quinze mètres environ de côté, et qui est couronnée par un autel. Ce monument, placé à l'intérieur de l'enceinte d'une pagode disparue, est entouré d'une rangée de pierres plates, tenant lieu de mur d'enceinte, et atteste l'ancienne prospérité de Lakhone. Autour de ce that sont groupées quatre ou cinq maisons, dont une est occupée par quelques bonzes.
Plusieurs îles du Mékong, relevant du muong de Tha Khek, sont couvertes de belles cultures de labac. Le Laotien fume ce tabac, après l'avoir fait simplement sécheret hacher, dans des petites pipes de provenance anglaise, ou roulé en cigarettes dont
l'enveloppe, au lieu d'être en papier, est faite avec un morceau de feuille de bananier.
J'ai pu observer, à différentes reprises, en traversant le Mékong- entre Tha Kheket Lakhone, des effets de mirage absolument semblables à ceux qui se produisent dans le sud de l'AIg-érie. Ce phénomène se manifeste uniquement aux heures les plus chaudes de lajournée, entre onze heures du matin et une heure de l'après midi, au moment où le soleil est aux environs du méridien. Du milieu du fleuve, la grande île de Don Don apparaît alors sous une imag-e double et superposée, dontla supérieure est renversée, comme cela a lieu pour les bouquets de palmiers d'Afrique, dans les sables surchauffés de rextrême Sud. (]e passage du fleuve, entre Tha Khek et Lakhone, est le seul point de l'Indo-Chine où j'ai pu constater le mirag-e.
Muong de Pak Hin Boun. — Lemuong de Pak Hin Boun, situé en bordure du Mékong-, s'étend depuis la rivière Nam Ka Dinh, qui le sépare, au nord, de la province de Vien Ghan, jusqu'à une ligne conventionnelle située un peu au sud de la rivière Nam Hin Boun, ligne au delà de laquelle commence le territoire de Tha Khek. Il a pour limites à l'est, les muongs de Cam Keut et de Cam Mon, et une petite partie du muong- de Mahasay. Ce muong, qui dépendait autrefois de Lakhone, est commo le muong- de Tha Khek, de création récente et provisoire.
Le muong- de Pak Hin Boun est couvert de plainesetde forêts, semées degrandes li^nesde rochers
calcaires aux formes bizarrement contournées. Certains points de la vallée duNam HinBoun seraient, en Europe, des lieux d'excursion très fréquentés, et je connais maints paysages des rives dece cours d'eau qui pourraient rivaliser, sans crainte d'infériorité, avec les célèbres g-org-es du Tarn.
Ce muong- tire son nom de la situation géog-raphique de son chef-lieu. Pak signifie embouchure, confluent, et Hin Bonn, nom de la rivière au confluent de laquelle se trouve le commissariat, se traduit en français par : pierre à chaux. Les riverains fabriquent en effet de grandes quantités de chaux, avec les roches calcaires qui bordent la rivière.
Pak Hin Boun est le siège du commissariat du Gouvernement, et le chef-lieu de la province. On v a créé en pleine brousse, dans les derniers mois de 1895, une installation assez bien comprise. L'emplacement est fort heureusement choisi, au débouché de la rivière qui conduit à la route d'Annam, et sensiblement au milieu de la rive de la province baignée par le Mékong. La résidence est en face même de la petite ville très importante d'Outhène, située sur la rive droite du fleuve, et dont nous aurons à dire quelques mots, quand nous étudierons le fleuve lui-même.
A la tète du muong de Pak Hin Boun, est placé un mandarin nommé Thao Sou Ma, âgé de cinquante ans. Son père devait être de grande famille, si l'on en croit ses titres, qui étaient : Thao Xui Pha Sou Van Phackadi Chau Muon"- Tha Khon
Nhang-, Le mandarin actuel est un homme inlellig-ent et dévoué; il a rempli, en 1896 et 1897, les fonctions d'assesseur indigène au tribunal criminel du commissaire du Gouvernement ; ses raisonnements, toujours empreints d'un grand bon sens, dénotent une tournure d'esprit des plus claire.
Sa résidence est à Pak Hin Boun même, à côté du sièg-e du commissariat. Auprès des bâtiments de l'administration, s'est créé, pendant l'année 1897, un village déjà assez considérable, et dont l'importance ne fera que s'accroître ; on dispense, dans ce but, de l'impôt personnel, pendant deux années, tous les Laotiens qui viennent y résider, et y construire une habitation.
Une pagode a été créée à l'entrée du village, et le bonze qui en est le chef est d'un grade assez élevé dans la hiérarchie particulière à cette caste. Un that, construit dans la cour de cette pagode, a été inauguré d'une façon solennelle, et des sommes d'argent très considérables, ainsi qu'une certaine quantité d'objets précieux ont été, selon la coutume, enfouis sous le soubassement du monument.
Un taseng, ou maire d'un village des environs de Pak Hin Boun, qui était possesseur d'un très beau sabre birman, à la garde et aux boucles d'or, le sacrifia de cette façon , J'en fus très peiné, car je m'étais promis, sans cependant en avoir encore manifesté l'intention, de chercher à acquérir cette arme superbe. Mais, contre le préjugé religieux, il n'y avait rien à dire ni à faire. Nous ne devons pas, en effet, dans l'intérêt de notre domination.
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froisser en rien les usages traditionnels du pays, principalement en ce qui touche les questions religieuses. J'ai même personnellement, me conformant à la façon d'agir de mes collègues des autres provinces en pareille circonstance, remis au Chau Muong- un certain nombre de piastres, qui ont été, avec les autres, jetées sous les fondations du thaï.
Ce villag-e de Pak Hin Boun, en bonne voie de création, ne peut malheureusement pas être placé en bordure du Mékong-, comme le sont les principaux centres de la rive droite. Une vaste mare, ancien lit, probablement, d'un bras du fleuve actuellement comblé, s'étend parallèlement à son cours, sur une très g-rande longueur, et c'est en arrière seulement de cette mare que l'on trouve un sol assez ferme, et assez résistant, pour y établir les nouvelles constructions.
Il serait très facile de faire écouler vers le fleuve les eaux stag-nantes de ce marais, en creusant trois ou quatre canaux d'évacuation, car ces eaux ont leur niveau à une quinzaine de mètres au-dessus de la cote de basses eaux du Mékong.
J'en faisais la remarque au Chau Muong, et il était de mon avis, reconnaissant que ce travail serait très facile à exécuter, et en même temps très utile; mais il y avait un obstacle imprévu. Cette mare est, parait-il, la demeure d'un g-énie, et ce g^énie, généralement bienveillant, se mettrait fort en colère si on lui modifiait ou supprimait son domicile habituel. Le brave Chau Muong- me disait tout cela en riant, ajoutant que lui, personnelle-
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ment, ne croyait guère à toutes ces superstitions, mais qu'il fallait biea tenir compte de la façon de penser du plus grand nombre. Je soupçonne qu'il se vantait un peu, en affectant devant moi ces allures de scepticisme, et que, bien au fond de sa pensée, si on pouvait photographier les idées de derrière la tète, on aurait trouvé chez lui, comme chez tous ses compatriotes, la crainte intense de déplaire au puissant génie, son voisin.
Miioncj de Mahasay. — Le muong de Mahasaj, situé au sud du muong de Cam Mon, en bordure de la chaîne annamitique, est adossé aux provinces de Ha Tinh et de Quang Binh, et comprend presque tout le bassin de la rivière Se Bang Fai. 11 est, comme le Cam Mon, couvert de montagnes, mais les vallées y sont plus larges, et conséquemment la culture et l'élevage y ont plus d'avenir.
Il est administré en ce moment par un Chau Muong qui jouit d'une très grande autorité dans sa province, et dont l'influence s'étend sur toute la région, et même sur une partie de la rive droite du Mékong. Son nom est Tao Kham Tan; il est né le sixième jour du neuvième mois de l'année laotienne 1 196, qui correspond à l'année i835 de l'ère chrétienne ; il a donc aujourd'hui soixante-cinq ans. Il est pelit-fils du dernier roi de Vien Ghan, dépossédé, nous l'avons vu, par les Siamois, Son père, Chau Men , est mort dans les prisons de Bangkok.
Kham Tan a débuté dans l'administration comme Kromakane du muong de Mahasay, il est à la tête
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de ce muong depuis i88û. La haine justifiée qu'il éprouve pour les Siamois accentue, s'il est possible, son dévouement envers nous. Il nous a donné des preuves effectives de sa fidélité, lorsque, malgré son àg-e avancé, il s'est mis en personne à la tête des contingents laotiens, aidant ainsi la garde indigène à fermer le passage aux bandes de Phan Dinh Phung, chassées de l'Annam par la colonne de police. Il a été, en récompense de ses services dans ces circonstances, décoré de la croix d'officier du Dragon de l'Annam.
C'est un beau vieillard, de figure distinguée, et de grande allure. Sa mise, toujours très simple, n'exclut pas une certaine recherche. On a l'impression, en l'entendant parler, qu'il est de grande race, et ses raisonnements, toujours justes, mêlés à beaucoup de finesse, et à cette grande indulgence qu'ont presque toujours pour leurs semblables les hommes qui ont vu bien des événements, dénotent en lui un chef de premier ordre. Né pour commander, il est obéi sans effort, et l'administration française ne peut que désirer le conserver longtemps encore à la tête de sa province.
Le muong de Mahasay contient, dans la haute vallée de la Se Bang Fai, de vastes forêts où abondent les éléphants sauvages, que les habitants poursuivent chaque année dans de grandes chasses, qui sont en même temps de grandes fêtes. Autour des centres habités, malheureusement bien rares, en comparaison de la grande étendue du territoire, on trouve de belles rizières, assez bien
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cultivées, qui ne fournissent néanmoins qu'une récolte par an à leurs possesseurs, tandis qu'entre les mains d'habiles cultivateurs, avides de gain comme le sont les Annamites, elles pourraient certainement en donner deux.
Les anciens habitants du muong- de Mahasay, emmenés par les Siamois sur la rive droite du fleuve, après la chute de Vien Chan, ont formé au nord du Siam des centres importants. A la fin de 1897, nombreuses étaient les familles de ces exilés qui témoi- «•naient le désir de rentrer au pays où ont vécu leurs pères. Quelques-uns de leurs mandarins parcouraient déjà le muong-, à la recherche des emplacements où ils pourraient s'établir.
Cette chute de Vien Chan, c'est pour le Laos la date trag-ique, comme l'est, pour nos Français de Lorraine, la g-uerre de 1870. On entend dire couramment, dans toutes les provinces laotiennes : ce fait s'est passé tant d'années après la chute de Vien Chan. Nos paysans del'est répètent sans cesse, de la même façon : c'était tant d'années après la guerre. Il est, dans tous les pays, des cataclysmes qui font époque, et dont le souvenir ne s'efface jamais de la mémoire des hommes.
Cantons indépendanls. Au nord-est du muong de Mahasay, existent, tout proches de la frontière annamite, trois cantons auxquels l'administration a jugé utile d'accorder une certaine autonomie, en les laissant néanmoins soumis à l'autorité nominale du Chau Muong. Ces cantons sont nommés Ban Tong, et Phon Savan, peuplés par des gens de race
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Sek. et Ban Xa Thot, habité par une branche des Sos.
Ces pays relevaient, de toute antiquité, de l'Annam, et il y a eu une certaine difficulté à les en détacher. Leurs habitants, par un oryueil de race difficilement explicable, éprouvaient de la répug-nance à être gouvernés par des mandarins laotiens. Les chefs de chacun de ces cantons sont donc autorisés à répartir, et à percevoir directement l'impôt, qu'ils apportent eux-mêmes au siège du commissariat. Ils peuvent correspondre avec le commissaire du Gouvernement, mais en transmettant leur correspondance par la voie du Chau Muong- de Mahasay. C'est, d'autre part, à ce mandarin que sont envoyés tous les ordres qui concernent ces cantons, et c'est lui qui doit leur rendre la justice dans toutes les affaires auxquelles un de ses administrés serait mêlé.
Les populations qui habitent ces petits territoires d'exception sont intelligenles, d'allure très franche et sympathique. Leurs chefs sont venus pour la première fois au serment à Pak Hin Boun, en 1897, à deux reprises différentes, au mois d'avril et au mois d'octobre. Il est donc à présumer que nous pouvons compter sur leur fidélité, puisqu'ils sont en possession des franchises qu'ils réclamaient si ardemment. Toute surveillance ne doit pas néanmoins être écartée, et ces régions devront être visitées très fréquemment par les autorités françaises, car ce sont elles qui, d'une façon constante, à l'époque des soulèvements de l'Annam, ont donné
refuge et assistance aux insurg-és poursuivis par nos colonnes.
Le roi Hain Nghi, dans la période de i885 à 1888, entre sa fuite de Hué et sa capture, a trouvé, à plusieurs reprises, asile dans la rég-ion de Ban Tong-, quand il était traqué de trop près par nos troupes du OuangBinh. Plus récemment, les mandarins dePhan Dinh Pliung, et Plian Dinh Phunglui-même, y ont fait de fréquentes apparitions, et y ont reçu appui matériel et ravitaillement.
Le chef du canton de BanTong, que l'on nomme communément le Tong- Hom, s'est acquis, de cette façon, une notoriété particulière. J'étais, en 1887, lieutenant au 2*^ bataillon de chasseurs annamites, et je parcourais, avec tant d'autres camarades, les montag-nes du Quang- Binh, donnant la chasse à l'introuvable roi HamXghi; mes cahiers de renseignements de cette époque, que je relisais, dix ans plus lard, de l'autre côté des montag-nes, me donnaient déjà le nom du long- Hom de Ban Tong, et me l'indiquaient alors comme un des plus fermes partisans du monarque en fuite. Il est vrai que bien des événements se sont passés depuis cette époque, et, si toute surveillance ne doit pas être écartée, je ne voudrais pas que l'on pût interpréter comme un signe de suspicion envers ce petit chef ces vieilles histoires auxquelles je viens de faire allusion. Bien des gens, dans rindo-Chine,nous combattaient autrefois, qai, depuis, ont servi notre cause avec fidélité, et de la nouvelle altitude desquels nous n'avons jamais eu qu'à nous louer.