‹ Le Laos, et le protectorat françaisChapitre 22 sur 46 · LA COUR D ANNAM EN FUITE DANS LA PROVINCE )0I · texte numérisé non relu

LA COUR D ANNAM EN FUITE DANS LA PROVINCE )0I

non sans raison, que les communications entre eux et les centres chargés de les ravitailler, et de les secourir en cas debesoin,ne devinssent impossibles pendant la saison des grandes eaux.

On parlait même de retirer toutes les troupes de la montag-ne, et de les concentrer dans les citadelles, ou dans quelques grands postes situés au bord de la mer, quand, contre toute attente, le I 2 octobre au soir, un nommé Nguyen Tin h Dinh, natif du village de Duc Vu Xa, près de Hué, doï, sergent, de la suite de Ham Nghi, se présenta de lui-même à notre poste de Dong Ca, et fit les déclarations suivantes :

« Il s'est enfui de Hué, avec le roi Ham Nghi, en i885, et, jusqu'au mois de septembre 1888, il a été un des gardes particuliers de ce prince. Ton That Thiep, second fils du régent Thuyet, n'ajamais quitté le roi. Il préconisait la fuite au Tonkin, et fit mettre à mort, à la suite d'une discussion, un mandarin d'un grade inférieur, qui témoignait le désir de traiter avec les Français. Ton That Thiep ne se soumettra jamais; c'est lui qui entretient chez le roi le courage, et l'idée de résistance.

« Le prince habite actuellement dans le ravin de Ivhé Ca Ban, à quelques heures au delà de Nga Hai, en remontant le Gioi, affluent du Nai. Il n'existe aucun village au Khê Ca Ban, les habitants de Gha Mac y ont construit une petite maison pour le roi.

« Ngoc a quitté le roi depuis six mois; il désire faire sa soumission, et livrera son maître, si on

veut lui promettre certains avantages. Cela lui sera d'autant plus facile qu'il possède toujours la confiance du roi, et leur séparation n'a j)Our but que de dépister les recherches des Français; ils ont craint, en restant réunis, d'être plus facilument découverts.

« Le prince habite seul avec Ton That Thiep et deux jeunes serviteurs. Des habitants muonçs de la montagne lui apportent les vivres indispensables. Il ne vit d'ailleurs que de riz et de sel, comme le plus simple habitant de la région.

« Le roi est vêtu très pauvrement, d'un vêtement brun; il a dix huit ans; il souffre de la fièvre, ainsi que ses compagnons, et ne peut plus marcher *. Quand une reconnaissance française est sii-nalée s'approchant du ravin qu'il habile, il fuit, porté sur les épaules d'un serviteur muong, et se retire alors en pleine forêt.

« Ton That Dam est près de Vang Lieu, au centre du massif du Ha Tinh ; il n'a pas pu communiquer avec le roi depuis huit ou neuf mois, c'est à-dire depuis l'arrivée des Français sur le haut fleuve.

« Ils sont tous sans argent ; le prince n'a plus qu'une cinquantaine de médailles en or, et possède, outre cela, pour toute richesse, deux caisses d'effets emportés de Hué, et deux épées d'or, dont une d'origine française, envoyée jadis comme présent au roi Gia Long. »

I. Cette partie de la déclaration du traître était fausse. Le roi a été très malade, mais n'a jamais cessé de pouvoir marcher.

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Telle fut la déclaration de Nguyen Tinh Dinh ; il n'y avait donc plus qu'à agir, mais avant toutes choses il était indispensable de s'assurer le concours de Ng-oc, qui seul possédait suffisamment la confiance du prince pour s'approcher, sans donner l'éveil, de sa maison, dont les abords étaient très surveillés par les habitants du village de Cha Mac.

Il importe de dire quelques mots de ce Ngoc, de son véritable nom Truong Quang Ngoc, objet, depuis longtemps, des recherches actives de nos officiers, et que, par une espèce de pressentiment, on devinait devoir être l'acteur principal de la scène dernière du drame.

Njjoc était fils d'un mandarin de Tu Duc, autrefois disgracié, pour une faute grave. A la suite de sa disgrâce, son père avait quitté la cour pour le village de Vé, où il avait construit une citadelle, et réuni plusieurs villages muongs *, qu'il avait armés et dressés pour la guerrre. Il avait même autrefois, assurait-on, tenu en échec les troupes royales envoyées pour le punir de sa rébellion. On ne connaît pas le motif pour lequel Ngoc embrassa la cause de Ham Nghi avec tant d'ardeur; il est difficile de comprendre la faveur dont ce personnage, d'origine aussi douteuse, jouissait dans l'entourage royal. Toujours est-il que Ngoc avait sur la région du haut fleuve une influence considérable, et qu'il mit cette influence

i. Les Annamites donnent le nom général de Muonçs, ou Mois, aux habitants des frontières, ou confins militaires, qui ne sont pas de race annamite, tels que ceux qui habitent la région de Ban Toiiij.

tout entière au service du roi fug^ilif. Il devint, avec le litre de Lanh Binh, grade de mandarin militaire, chef de la garde muong- de Ham Xçhi, ^•arde célèbre par son habileté au maniement de l'arbalèle, dont les flèches firent bien du mal à nos soldats et nous tuèrent particulièrement deux officiers '.

Dans ces conditions, il était raisonnable de penser que, si Nguyen Tinh Dinh avait dit vrai, il n'était que le porte-parole de Njoc, et que ce dernier était le véritable artisan de la trahison qui nous était offerte.

Ng-uyen Tinh Dinh envoya donc à Ng'oc un émissaire, charg-é de le ramener au poste français. Le lanh binh se présenta presque aussitôt, et se déclara résolu à nous livrer son maître.

Le i^'' novembre, une petite troupe, composée de Ng-oc, de Nguycn Tinh Dinh, et d'une quinzaine de partisans dévoués de Nçoc, armés d'arbalètes, de lances et de sabres, était en route pour aller chercher le roi qu'elle devait nous livrer. Ng-oc avait reçu des officiers français Tordre de ménag-er Ham Nghi, de le prendre vivant, et de le traiter avec tous les égards que comportait sa situation. Ton That Thiep, au contraire, devait être mis à mort s'il tentait la moindre résistance. Tous les hommes qui formaient cette petite expédition étaient encoura-

I. Le capitaine Kua^ot. blessé d'une flèche empoisonnée entre Vé et Thanh Lans;-, fin décembre i885, mort le 3 janvier j886, et le lieutenant Camus, tué dans la même région par une flèche le 17 janvier 188G.

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çés par des promesses de récompenses pécuniaires et honorifiques.

Ils arrivèrent vers dix heures du soir à la maison où se trouvaient le roi, Ton That Thiep, et leurs ' deux jeunes serviteurs. Cette chaumière, des plus misérable, était divisée en deux compartiments, l'un réservé au roi, l'autre à Thiep. Tous deux dormaient, sur des lits de camp de bambous, couverts de nattes, l'épée nue placée à leur côté, à portée de leurs mains.

Surpris dans leur premier sommeil, les deux courageux jeunes gens eurent néanmoins le temps de sauter sur leurs épées. Le roi fut vite désarmé, saisi par derrière, à bras le corps, par plusieurs assaillants. Ton That Thiep, conformément aux ordres reçus, fut tué d'un coup de lance dans la poitrine.

D'aucuns ont raconté que Thiep, voyant que son prince allait être entraîné, se serait je(é sur lui, et aurait voulu le percer de son épée. Par fanatisme pour la Majesté royale, il préférait, assurait-on, voir le roi mort, plutôt que prisonnier, et ce serait alors pour empêcher le jeune compagnon de Ham Nghi de commettre cet acte interprétaltle de bien des façons, que les soldats de Ngoc l'auraient tué. Des renseignements recueillis tout récemment, et émanant de source très autorisée, me permettent d'affirmer que cette supposition est erronée. Ton That Thiep fut bien mis à mort ayant l'épée à la main, mais se jetant bravement sur ceux qui l'assaillaient, et non pas essayant de tuer le roi.

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Voyant son compag-non mort , et comprenant l'inutilité d'une plus longue résistance, le roi Ham Ng-hi ne prononça qu'une parole, exprimant son mépris pour ceux qui le trahissaient, puis il se renferma dans le mutisme le plus complet.

Le 2 novembre, à la pointe du jour, on construisit un radeau, et Ngoc amena le prince, par la voie du fleuve, au poste de Thanh Guoc, où il le livra aux officiers français. On apportait en même temps la tète de Ton That Thiep, deux caisses contenant des vêtements de la plus grande richesse, épaves d'un passé déjà bien lointain, et deux armes, une épée et un poignard, dont les fourreaux et les g-ardes étaient en or.

A Tarrivée de Ham Nghi au poste de Thanh Cuoc, on lui rendit, conformément aux instructions du général en chef, les honneurs royaux. Les troupes, formant la haie, présentèrent les armes, et les clairons sonnèrent aux champs. Mais il passa tristement, sans détourner la tête, sans prêter aucune attention à ces hommages, puis se couvrit la figure de l'extrémité de son turban, et des larmes abondantes coulèrent de ses yeux.

Les officiers français, qui entouraient pour la première fois cet adversaire qu'ils avaient poursuivi si longtemps, ne purent s'empêcher d'être émus à cette attitude du prince, et, jugeant les paroles de consolation bien inutiles en un pareil moment, ils s'écartèrent respectueusement, et en silence, devant cette grande douleur.

De Thanh Guoc, Ham Nghi fut conduit au poste

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