LA COUR D ANNAM EN FUITE DANS LA PROVINCE I D
golfe d'un bleu pâle, sur lequel se détachent des voiles blanches, semblables à des mouettes effleurant de l'extrémité de leurs ailes un lac sans une ride .
« Avant d'arriver à El Riar, la voiture s'arrête devant une g-rille en fer, au-dessus de laquelle je lis : Villa des Pins. Une allée de pins se profile en effet devant nous, et mène à une maison mauresque, simple d'aspect, spacieuse, et précédée d'une cour qu'encadrent des parterres de fleurs. C'est là qu'habite Ham Nçhi, prince d'Annam, que le sort des armes a jeté, encore jeune, entre nos mains, et qu'une politique, peut-être prudente, interne dans ce coin de l'Alg-érie.
« Il y vit depuis cinq ans, et il en paraît vingtquatre. Son âg-e exact, il l'ignore, ou volontairement le cache. A quoi bon nombrer des années de captivité. Gomme celles de campagne, elles comptent double. Sur son enfance il se tait, son adolescence fut tragique ; il revoit un enfant, à peine un jeune homme, héritier d'un trône, fugitif à travers son pays envahi
« Quand il débarqua dans cette Afrique française dont il ignorait jusqu'au nom, il se refusait à apprendre la langue de ceux qui le détenaient, et, en apparence insensible à tous les bons procédés, à toutes les avances, se renfermait dans un mutisme opiniâtre.
« Le temps en eut raison, et certes il m'eût été difficile de croire que l'homme qui me tendit cordialement la main, quand M. G... me présenta, fut
l62 LE LAOS
celui que l'on m'avait dépeint. De taille moyenne, mince et souple, le haut du visage large, et les pommettes saillantes, le menton effilé, les yeux allong-éSj les moustaches naissantes, le regard fin et fuyant, la tête enlurbannée d'un léger voile blanc, Ham Nghi me parut, dès le premier abord, du meilleur monde, et d'une correction parfaite. Son costume annamite de couleur grise, sobre de forme et de tout ornement, lui seyait bien, et était parfaitement approprié à la tenue d'intérieur d'un homme qui consacre ses loisirs à des occupations intellectuelles.
« Les premiers mots qu'il m'adressa me déroutèrent un peu. Son accent étranger, son débit haché, donnaient l'impression d'une connaissance imparfaite du français. Il n'en était rien, mon oreille seule était en défaut, et quand l'accoutumance se fit, je fus surpris, au contraire, de l'habileté avec laquelle il maniait notre langue, de son intelligence des nuances. Il ne disait que ce qu'il voulait dire, et trouvait, pour le dire, des mots jusfes^ des expressions heureuses, des images variées. Sur certains sujets, un fond de réserve, une défiance en quelque sorte lointaine, affaiblie, mais persistant encore, lui faisait détourner la conversation, ou la laisser tomber. Il ne se livrait que lentement, ne se découvrant qu'à bon escient, en escrimeur habile qui lâte son adversaire, en causeur qui surveille son interlocuteur.
« Mon étonnement croissait. Tant de subtilité n'était pas pour me surprendre chez un Asiatique,
LA COUR d'anNAM EX FUITE DANS LA PROVINCE lG3
surtout dans les conditions où se trouvait Ham Nghi, mais sa dextérité à parler notre langue décelait de longues et patientes études, un commerce habituel avec nos meilleurs auteurs, un esprit prompt à s'assimiler et comprendre. Comment en était-il venu là ? Deux photographies bien en vue sur sa table attirèrent mon attention. Il le remarquaj sourit, et devançant la question que j'allais lui faire, et celle que je me posais à moi-même, il me dit que l'une était celle de M. Tirman, ex gouverneur de l'Algérie, des bons procédés duquel il gardait un souvenir reconnaissant, l'autre celle de M. de V..., son ami de la première heure, qui lui avait montré dans l'étude, dans le travail intellectuel, le seul adoucissement possible à ses regrets, la seule occupation compatible avec son rang et la situation que lui faisaient les circonstances. Il l'avait compris, il avait suivi ses conseils, et sa gratitude redoublait à mesure que son horizon s'élargissait, qu'il pénétrait plus avant dans un domaine nouveau pour lui : celui des arts et des sciences de l'Europe.
« Sur ce sujet il se montra aussi expansif qu'il l'était peu à l'endroit de ses souvenirs d'autrefois. Il s'y sentait à l'aise, et, pour rendre ses impressions objectives, il trouvades locutions appropriées. Il me dit qu'autant le français lui avait coûté d'efforts pour le comprendre et le parler, autant il avait saisi facilement le langage que lui parlaient la musique et la peinture. Ces deux arts furent pour lui la brusque et soudaine révélation d'un
l64 LE LAOS
monde inconnu, de sensations inattendues. Des sons comme des formes, une âme se déga^-eait, s'exprimant en une lan'^ue qu'il comprenait sans l'avoir apprise, lang'ue facile à ouïr, difficile à parler, en laquelle il ambitionnait, lui aussi, de s'exprimer. La musiijue primitive de TExtrème-Orient lui apparaissait maintenant, de même que la peinture et la sculpture dérivées de l'art chinois, dépourvues de perspective et de vie ; l'une était aussi impuissante à rendre les émotions de l'âme que les autres à rendre la nature. Ce qui l'avait le plus passionné, dans son séjour à Paris, c'étaient nos musées et nos concerts. Il en parlait avec entliousiame,et ses souvenirs étaient d'une rare précision. « Ham Ng-hi accéda g-racieusement au désir que je lui exprimais de visiter son atelier. Situé à l'étage inférieur, éclairé de haut, c'était une vaste pièce dallée de marbre avec ces réduits en retrait que l'on retrouve dans toutes les habitations mauresques. C'était aussi la pièce préférée du prince, celle où il passait presque tout son temps. Des livres sur une table, des tableaux, des grisailles, des dessins aux murs, des chevalets supportant des toiles inachevées, des pupitres à musique, des appareils photog'raphiques dénotaient un esprit curieux, avide de comprendre, de savoir, de créer, lui aussi, abordant simultanément les voies nouvelles qui s'ouvraient devant lui, s'enyageant d'instinct dans celles qui répondaient le mieux à ses goûts, et dont, comme il le disait, « il comprenait le mieux le lang^ag^e »...
LA COUR d'aNNAM EN FUITE DAXS LA PROVINCE 1 65
« La note dominante me parut être chez lui le penchant à l'isolement, à la culture intellectuelle et artistique. Le monde l'attirait peu, la sociabilité n'avait pas de charmes pour lui, et le contact avec la foule affairée et bruyante lui répugnait. Sachant d'ailleurs, par ce que l'on m'avait dit, que sa présence dans les rues d'Alger provoquait l'attention des badauds, et les commentaires des gamins, je ne m'en étonnais pas. Il n'acceptait, me dit-il, que de très rares invitations, chez ceux qu'il connaissait bien, et qui lui étaient sympathiques; il avait dû, pour les raisons que je viens d'indiquer, renoncer à la vélocipédie qui l'amusait fort. Il aimait causer sérieusement, en vue de s'éclairer et de s'instruire, mais il redoutait la curiosité banale, les questions indiscrètes, les paroles oiseuses. Par nature c'était un délicat, prompt à s'effaroucher, un homme conscient de son rang-, et entendant le faire respecter. L'atavisme asiatique s'affirmait par un fond de résignation f^itahste, et d'héréditaire orgueil, qui lui donnait, avec une sloïque sérénité d'humeur, les manières réservées d'un gentilhomme de haute race, né pour commander, et condamné à l'inaction.
« De cet ensemble se dégageait une personnalité sympathique et curieuse à étudier, un fond de philosophie pratique empreint de grandeur et de dignité. Je remerciai Ham Nghi de son accueil, et il me pressa de le revenir voir. En le quittant, dans la voilure qui nous emmenait à Alger, je causai avec l'aimable compagnon qui avait été mon intro-
l66 LE LAOS
ducteur. Ses appréciations confirmèrent les miennes, et les détails qu'il me donna sur le prince accrurent mon inlércl. Rentré chez moi, je notai mes impressions sur ce souverain asiatique interné sur la terre africaine, et qui jamais, peut-être, ne reverra sa patrie. L'oublie-t-il? j'en doute. S'en console-t-il? je ne le crois pas davantag"e. J'ignore s'il espère et ce qu'il attend. »
Cette partie intéressante de l'histoire d'Annam que nous venons de relater aura peut-être paru une digression un peu longue. Mais il faut considérer le rôle important joué dans ce drame royal par la région de Ban Tong, région laotienne, puisqu'elle est située sur le versant ouest de la chaîne des montagnes d'Annam, et que les eaux de ses rivières sont colligées par le Mékong. Il faut également se souvenir que ce sont les Sos de cette partie du Laos, qui, restés jusqu'à la fin fidèles au roi Ham Xghi, lui ont constitué cette fameuse garde muong, seule troupe qui sut opposer quelque résistance à nos soldats. Le lecteur pensera peut-être alors avec nous que les faits dramatiques que nous venons de raconter ne sont pas étrangers à l'histoire de la région de Cam Mon, et peuvent, à ces titres, trouver leur place dans une étude sur la province.