CHAPITRE VI
Costume des Laotiens. — Tatouages. — Caractère. — Croyances. — Les 32 âmes et la vie future. — Naissances. — Alimentation. — Bizarre coutume du rachat des offenses amoureuses. — Mariages. — Châtiment des adultères. — La mort et les cérémonies de l'incinération. — Les sorciers et les mangeurs d'entrailles. — Mœurs des Khas, premiers habitants du pays.
Il est bien difficile, étant données la diversité et la multiplicité des races qui habitent la province de Cam Mon, de décrire pour chacune d'elles les caractères physiques et moraux de ses individus, leur manière de vivre, leurs coutumes, leurs croyances. Il faut donc se borner à dire, en quelques mots, ce qui a rapport aux plus importantes de ces races, et à dépeindre les principales particularités qui les rendent si différentes les unes des autres.
Les Phou Thays, ou Laotiens proprement dits, qui forment l'immense majorité de la population de la pro rince de Cam Mon, appartiennent à la race qui, physiquement, est la plus belle de l'Indo-Chine. Leur taille élevée, les proportions harmo-
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nieuses de leur corps, sans embonpoint ni maigreur, leur figure ovale, leur démarche souple, et même élégante, en font un spécimen du type humain des plus agréable à voir. Une particularité qui les distingue, et leur donne un caractère physique tout spécial, est le développement un peu exagéré du menton et des contours de la bouche. De plus, leurs cheveux sont plantés d'une façon continue et régulière, et ne présentent pas ces angles rentrants et saillants que l'on constate dans nos chevelures européennes.
Ils portent, suivant une mode venue de Bangkok, les cheveux coupés ras sur le derrière et les côtés de la tête, et taillés en brosse au-dessus, formant ainsi sur le sommet du crâne un large toupet, toujours enduit de pommade, de graisse ou d'eau, et qui, au premier abord, paraît un peu ridicule. Leur physionomie reflète habituellement l'insouciance et l'indifférence; ils manquent absolument d'expression, surtout si on les compare aux Annamites, qui paraissent, à côté d'eux, pleins de malice et de vivacité.
Leur costume se compose uniformément du sampot, pièce d'étoffe plus ou moins riche, suivant les classes de la société, qui entoure le bassin, et dont les deux extrémités, passées entre les jambes, sont rattachées par derrière à la ceinture. Ce vêtement est commode et coquet; vu à une certaine distance, il présente absolument l'aspect de la culotte que nos grands-pères portaient à l'époque de Louis XV.
Les Laotiens ont continuellement la tête décou-
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verte, et ne font usage d'aucune coiffure d'aucun genre. Le haut de leur corps est généralement nu. Parles temps froids, ou par sentiment d'élégance, les jours de fête, ils se drapentdans une pièce d'étoffe jetée sur l'épaule gauche, laissant l'épaule et le bras droit à découvert. Ils ne portent pas de chaussures.
Ce costume est celui de la plus grande partie de la population. Les mandarins et les fonctionnaires qui les entourent portent le sampot de soie aux couleurs vives, et, par suite de leur contact avec les Siamois d'abord, avec les Européens ensuite, ils ont pris l'habitude des bas de coton, montant audessus du genou, fixés à la jambe par des jarretières, et auxquels ils ajoutent des chaussures européennes.
En tout temps les mandarins font usage du chapeau de feutre mou, et du veston blanc, en cotonnade anglaise, de forme européenne, garni de boutons de métal doré. Les boutons qui portent en relief la couronne de Sa Gracieuse Majesté sont particulièrement recherchés des élégants. Cet attribut plaît à leur œil, sans qu'ils se rendent aucun compte de sa signification. Il faut ajouter que le plus grand nombre des mandarins, sinon la totalité, a renoncé au toupet d'origine siamoise, et porte les cheveux taillés delà môme façon que nous tous.
Les femmes phou thays^ ou laotiennes, portent le même toupet que les hommes, ce qui leur donne, à nos yeux , un aspect mascuhn des plus désagréable. Au lieu du sampot, elles emploient un jupon très collant, tombant jusqu'à hauteur de la
cheville. L'écharpe, dont les hommes ne font usage que dans certaines circonstances, couvre en tout temps leurs épaules. Quelques-unes, non des plus laides, lorsque vous passez à colé d'elles, ontsoin. tout en simulant de rajuster une étoffe qui n'a aucune velléité de se détacher, de laisser voir un côté de leur poitrine, presque toujours fortement garnie. On en voit même, mais le fait n'est pas très fréquent, qui ne se drapent, à la mode des hommes, qu'une seule épaule, et laissent constamment un de leurs seins à découvert.
L'usag-e des bas et de la chaussure europ4enne n'a jusqu'à présent été adopté par aucune femme, à quelque classe de la société qu'elle appartienne. D'ailleurs les élégants mandarins qui portent cette partie de notre costume occidental s'empressent de s'en dépouiller aussitôt qu'ils rentrent dans leur maison, se trouv^ant beaucoup plus à l'aise les jambes nues.
Je me souviens que, lors d'une tournée dans la province, j'avais demandé au Chau Muong de Pak Hin Boun de m'accompagner. La route se faisait par voie de terre, et le brave mandarin, n'étant pas cavalier, m'avait dit qu'il me suivrait à pied. Il se disait chasseur, et, par conséquent, habitué aux longues marches. La veille du départ, il acheta, chez un Chinois d'Outhène, je crois, une magnifique paire de bas violets, et des brodequins de route d'un poids très respectable, puis il parut, au moment de partir, chaussé à l'européenne^ et un peu fier de se voir si élégamment équipé. Une heure
s'était à peine écoulée qu'il était obligé d'enlever ses brodequins, et conséquemment ses bas. Un de ses domestiques les porta derrière lui pendant tout notre petit voyage. Il est vrai que le Cliau Muong s'empressait de tout remettre, aussitôt que nous étions arrivés à l'étape.
Tous les jeunes gens, hommes et femmes, portent presque constamment quelques fleurs placées sur l'une ou l'autre oreille. C'est une coutume gracieuse, et qui ne subit aucune interruption du fait des saisons, les fleurs naissant sans discontinuer j)endant toute l'année, sous ces beaux climats des tropiques.
Sur les deux rives du Mékong, les hommes sont tatoués depuis la ceinture jusqu'à la moitié de la cuisse. Ces tatouages, très compliqués, sont d'un bleu foncé, ou parfois d'un rouge sombre. Ils affectent des formes très diverses; généralement, cependant, ils reproduisent un nombre énorme de fois le corps d'un dragon du genre annamite ou plutôt birman. A certaine distance, le Laotien déshabillé paraît être vêtu d'un de ces caleçons dont nous faisons usage, en Europe, dans nos établissements de bains froids. L'origine de cette mode du tatouage est, paraît-il, très ancienne i; une légende, dont je ne puis me rappeler que les grandes lignes, rapporte qu'un saint bonze, dans les temps très reculés, à la suite d'un accident
I . A une époque très reculée, les Annamites pratiquaient également le tatouage, lis ont, depuis plusieurs siècles, abandonné cette coutume.
causé par les caïmans qui peuplent certaines parties du Mékong-, aurait annoncé l'utilité du tatouage. Les hommes dont les corps seraient ornés de cette façon n'auraient plus à craindre le dang-er en se baignant dans les eaux du lleuve. Pour quel motif, dans ce cas, les femmes qui, à l'exempledes hommes, vont chaque jour au bain dans le Mékong, sontelles exemptes de (felte mesure de précaution?
J'ai essayé, mais en vain, de photographier quelques-uns de ces tatouages, souvent très artistement faits, et très curieux. Je me suis constamment heurté à la mauvaise volonté des Laotiens, et à la répugnance qu'ils éprouvent à se montrer dévêtus, lorsqu'ils ont conscience qu'on les regarde-
Les mœurs des Laotiens sont, d'une façon générale, très douces. Leurs femmes, particulièrement, sont douées d'une grande égalité de caractère, et jamais on entend les villages laotiens retentir de ces bruyantes querelles qui animent, d'une façon souvent trop accentuée, les marchés ou les gynécées annamites. Les actes de brutalité sont très rares, et les mandarins eux-mêmes ne font appliquer que par exception les châtiments corporels édictés par les anciennes lois de Vien Chan. Mais il est bien difficile de dire si le grand calme général de leur vie provient d'un ensemble de bons sentiments dont leur genre d'éducation les rend peut-être peu susceptibles, et non, de préférence, d'une mollesse native, et d'une paresse intellectuelle dont nous n'avons aucune idée, et dont ils nous fournissent constamment des exemples.
Les croyances des Laotiens les rattachent, d'une façon générale, à la relig-ion boudhiste; c'est la doctrine de Boudha et de ses disciples que professent les bonzes du pays, et qu'ils enseig-nent dans leurs écoles. Mais chez la masse des habitants, le boudhisme pur est étouffé par une série de superstitions, de légendes, d'histoires de génies, presque tous malfaisants, génies locaux. qui attristent la vie du Laotien par les entraves continuelles qu'ils sont censés mettre à des actes qui, sans leur intervention, paraîtraient les plus naturels. Ici, il est défendu de porter des vêtements blancs, là on ne peut allumer du feu à certaines heures de la journée, ailleurs il n'est pas permis de suivre tel sentier sans avoir déposé une pierre d'une certaine couleur devant un rocher désigné par la tradition.
Malgré tout, le Boudliisme a beaucoup plus d'adeptes au Laos qu'en Annam; la meilleure preuve en est que les bonzes, méprisés et très peu nombreux dans ce dernier pays, abondent, au contraire, et sont très considérés dans toute contrée laotienne.
D'après la croyance laotienne vulgaire, l'existence de l'homme est constituée par la réunion de plusieurs organes, dont le concours contribue à régulariser le mécanisme de la formation vitale. A chacun de ces organes préside une personnalité immortelle qu'on appelle l'àme de cet organe. Ces âmes, qui sont au nombre de trente-deux, sont :
Rosa, l'àmc des cheveux ; Lorna, l'àmc des poils ; Nak Kha, l'àmc des one:lcs :
Thanh Ta, Vnmc des dents;
Ta Cho, l'âme de la peau ;
Mang Sang, l'âme de la chair ;
Naha Loii, l'âme des nerfs ;
At Thi, 1 ame des os ;
At Tlii Mancj Sang, l'âme des cartilages ;
Vac Khang, l'âme des glandes ;
liât Tha Nhang, l'âme du cœur ;
Nha Ka Nang, l'âme de la rate ;
Kiloma Khang, l'âme du péritoine ;
Pi Ha Khang, l'âme du foie ;
Papha Sang, l'âme des poumons ;
An Tang, l'âme du gros intestin ;
An Ta Koumang, l'âme des intestins grêles ;
Oiitha Lin Hang, l'âme des aliments dig-érés ;
Kali Sang, l'âme des aliments à dirig'er ;
Mat Tha Lang Khang, l'âme du cerveau.
Ces ving't organes sont produits par les susbtances mâles, c'est-à-dire par le père. Les douze autres proviennent des substances femelles, ou de la mère, ce sont :
Pi Tang, lame de la bile ;
Soni Ilang, l'âme des matières g-Iuantes ;
Biipho l'âme de la synovie ;
Lohi Tang, l'âme du sang- ;
Setho, l'âme de la sueur ;
Metho, l'âme des matières à mauvaises odeurs ;
At Sou, l'âme des larmes ;
A^at Sa, l'âme de la graisse liquide ;
Khe Lo, l'âme de la salive ;
Sing Kha Nika, l'âme des matières sécrétées par le
cerveau.
Lasika, l'âme de la moelle ; Mut Tang, l'âme de l'urine.
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A la réunion de ces organes, doivent s'ajouter, pour la formation d'un homme :
Chélasik, la conscience ;
Nam Mathani, le nom, l'individualité ;
Liipatham, l'image, faculté de se souvenir ;
les quatre éléments fondamentaux :
Pathan Thaï, la terre ; Nanho That, l'air ; Apothal, Teau ; Teso That, le feu ;
enfin les cinq facultés morales :
Lapa Khan, faculté de disting-uer ; Sang Kha La Khan, faculté de réfléchir ; San Aha Khan, faculté de juger ; NethanaKhan, faculté de penser ; Vinhanna Khan, faculté idéale de l'âme, source de l'amour du beau.
De tous ces divers éléments est formé l'homme. Aussitôt après la mort, toutes ces âmes ou facultés s'envolent dans l'air, comme un essaim d'abeilles, se séparent les unes des autres, et chacune d'elles suit le chemin que lui indique la destinée. Parmi celles qui ont fait du bien sur la terre, les unes vont directement au Ciel, et sont utilisées à la formation d'un ange; les autres renaissent de nouveau à notre monde, où elles contribuent à la création d'un homme devant mener une existence heureuse, comblé de richesses et d'honneurs. Les âmes ou facultés, au contraire, qui ont contribué à de mauvaises actions, comparaissent devant le Phaya Nhom Phi Bane, le roi des enfers, qui les juge immédiate-
ment, et les condamne à des supplices plus ou moins cruels, selon leur degré de culpabilité.
Toutes ces âmes, une f(jis dispersées, ne peuvent plus, si elles seretrouvent de nouveau, se reconnaître. Elles rencontrent dans leur chemin d'autres âmes égarées comme elles, venant d'autres parties du monde, et,parleurréunion, lorsque Dieul'ordonne, elles forment les éléments nécessaires à la naissance d'un nouvel homme.
L'absence de mémoire, et l'oubli complet de ce qui s'est passé avant leur dispersion empêchent les âmes employées au mécanisme vital des générations nouvelles, d'avoir conscience de leurs existences passées. D'autre part, c'est à la combinaison d'âmes ayant fait partie d'individus divers que sont dues les ressemblances physiques et morales des personnes de sang ditrérent.
Les Laot eus comptent la durée de la grossesse par lunes; ils assurent qu'elle est de neuf lunes chez la femme qui est pour la première fois enceinte, et dedix lunes, au contraire, chez celle qui a déjà eu des enfants.
Lorsque le jour de l'accouchement est proche, les parents de la femme font venir chezeuxunMojau, sorcier chanteur. Ce sorcier doit, par ses incantations, obtenir la délivrance heureuse, l'absence tl'accidents graves, qui, sans son intervention, ne manqueraient pas de se produire.
A peine lesdouleurs s'annoncent-elles, que lasagefemme arrive ; il y en a, paraît-il, de fort habiles au Laos. Elle commence par conduire la femme dans
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un local préparé spécialement dans ce but près de la maison, et lui bande les yeux, car l'expérience démontre que la vue du sang- peut amener des accidents fort graves, particulièrement la syncope plus ou moins prolongée.
L'enfant né, on le reçoit dans une natte, et on le lave avec de l'eau fraîche, puis, on le place dans un crible couvert d'une riche étoffe, où le soutient une voisine choisie dans une famille du rang* le plus élevé possible. On l'amène ensuite à la maison en ayant soin de lui placer la tête du côté de la porte d'entrée. On dépose le crible et l'enfant sur le sol, et la voisine dit à haute voix la phrase suivante : « Chouette, image des g-énies, qui crie kou, kou, kou, viens de suite prendre cet enfant, s'il est à toi, sans quoi tout à l'heure, et demain, et toujours il sera le mien. Ka dop ! Ka dop ! Ka dop ! » Ces exclamations sont accompag-nées de coups frappés avec les mains sur le plancher de la maison. La chouette ne venant g-énéraiement pas enlever l'enfant, ses parents le chang-ent de côté, dirigeant cette fois ses pieds vers la porte, mettent dans une tasse remplied'eau de l'or, de l'argent, etdesobjets de valeur, et lui donnent à boire de cette eau goutte à goulle.
La mère de l'enfant, après avoir changé de vêtements, rentre dans la maison, au milieu delaquelle on installe un grand brasier, puis elle se couche sur une échelle légèrement inclinée contre le feu, et à droite de laquelle on attache un aviron; à gauche on fixe un sabre.
Pendant ce temps, un sorcier requis par la famille asperge le brasier d'eau bénite prise à la pagode, et jette çà et là dans la maison des grains de riz décortiqué.
Le nouveau-né, étendu dans une couche bien garnie d'étoffe, ne doit, pendant les premiers jours, recevoir des soins que de sa grand'mère maternelle. La mère, pendant les cinq premiers jours après la naissance de son enfant, ne doit manger que du riz grillé. Après ce délai, elle peut, comme d'habitude, se nourrir de riz cuit, de poisson à écailles très salé et très poivré et doit avaler, de temps en temps, des poignées de sel. Ce régime dure pendant trente jours chez les femmes qui sont mères pour la première fois; il est réduit à vingt jours, quelquefois à dix-sept, pour celles qui ont déjà eu des enfants.
Après cette période arrive le jour des relevaillcs: on prépare des gâteaux et des mets de toutes sortes, on convie les voisins à un grand repas, on passe autour des poignets de l'enfant des cordons de coton blanc, signe de bonne santé et de longue vie, et on lui donne les noms qu'il devra porter pendant toute son existence.
Rien ne distingue, au Laos, la naissance d'un garçon de celle d'une fille ; les coutumes et les cérémonies sont les mêmes dans les deux cas. Après les relevailles, la sage-femme reçoit en cadeau : un jupon, une pièce d'étoffe, quelques bougies de cire vierge, et une somme d'argent dont le montant varie avec le degré de fortune de la famille.
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La mère nourrit toujours son enfant, à moins d'impossibilité physique. Dès le deuxième mois elle commence à lui faire prendre du riz qu'elle a mâché, et qu'elle lui donne bouche à bouche. L'allaitement dure deux ans, quelquefois davantage, et il n'est pas rare de voir, comme cela se rencontre ég-alement en Annam, une mère donnant le sein en même temps à un jeune enfant qu'elle tient dans ses bras, et à un autre plus âg-é qui court déjà autour d'elle.
Le père et la mère laotiens sont, pour leurs enfants, d'une faiblesse exag-érée. Ne pas les contrarier, ne jamais leur causer de peine, leur procurer tout ce qui peut leur faire plaisir, telles sont les uniques préoccupations des parents. Rien de semblable, ici, aux témoignag-es de respect que les enfants doivent, en Annam, à leur père et mère, et, malgré cette éducation en apparence détestable, le jeune Laotienne paraît pas plus mauvais que les enfants du même âg-e dans les pays où les usag'es sont tout différents.
Jusqu'à l'âge de douze ou treize ans, le jeune homme n'a guère connu d'occupations plus sérieuses que le vagabondage de jour avec les autres enfants du village, le bain du soir, et les veillées employées, autour de la torche de résine, à écouter les chanteurs, les joueurs de flûtes, et les conteurs de ces longues histoires dans lesquelles interviennent les génies, et qui font la joie de tous les Laotiens.
Vers cet âge, s'il est fils de mandarin, de fonc-
tionnaire, ou seulement de famille aisée, il entre à la pagode, prend le costume des bonzes, apprend à lire et à écrire, lit les vieux codes de Yien Clian, et les livres sacrés de la relig-ion de Boudlia. Sitôt qu'il a dix-huit ou dix-neuf ans, il quitte la robe jaune, devient lettré d'un mandarin, ou kromakane, s'il est de famille élevée, puis se marie.
Le fils du pauvre, ou de celui qui n'a pas la prétention de voir ouvrir à sa famille les portes de l'administration, commence, au même âge, à aider son père dans les travaux des champs, et nous verrons que ces travaux ne sont ni compliqués, ni de longue durée. Il en résulte que le plus grand nombre, l'immense majorité des Laotiens, ne sait ni lire ni écrire; il est vrai que ce n'est pas une privation pour leur insouciance. Seuls ceux qui sont passés par la pagode, et qui ont porté pendant quelques années le costume des bonzes, ont reçu une certaine instruction, puisque les pagodes sont les seules écoles du pays.
On a commencé, en 1897, à Pak Hin Boun, à créer, pour les fils de mandarins et de fonctionnaires, un cours de langue française. Le premier interprète du commissariat était le professeur; les séances avaient lieu deux fois par semaine, dans la salle du tribunal indigène. Tout alla bien dès l'abord, les élèves affluèrent, tous témoignèrentd'une 1res grande satisfaction. Il faut reconnaître que les débuts parurent très bons, car ces jeunes Laotiens sont intelligents; ils apprirent avec faciUté les lettres de l'alphabet français, et les chiffres arabes
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dont nous faisons usage. Malheureusement, cette belle ardeur se ralentit bien vite, et, quelques semaines, à peine, après le commencement du cours, presque tous les fds de mandarins avaient regagné leurs provinces. Les mères, douées, là bas comme en France, de plus d'audace que leurs maris, surtout quand il s'agit de leurs enfants, vinrent au commissariat, suppliant qu'on épargnât leurs fils, disant que, depuis qu'on les faisait travailler si fort, ils étaient tristes, ne jouaient plus, n'avaient plus aucun appétit, ne mangeaient plus leur riz, disaient-elles en leur langage simple. Oron les employait, avons-nous dit, deux heures par semaine; ils devaient faire, il est vrai, dans l'intervalle des leçons, des devoirs qui, eux aussi, nécessitaient bien deux autres heures de travail. Quatre heures d'application par semaine, cela paraissait excessif à ces braves familles laotiennes.
Le genre d'alimentation des Laotiens est des plus simple; tous se nourrissent du riz gluant, appelé nep, le même qui, en Annam, est réservé pour les sacrifices, et pour la fabrication de certaines pâtisseries très recherchées. S'ils sont très pauvres, ils se contentent de ce mets unique, assaisonné de sel et de quelques piments. Puis, si nous parcourons peu à peu l'échelle des différentes classes, nous trouvons l'usage du pa dek, mélange de riz grillé écrasé, et de poisson fermenté, dont l'odeur spéciale, semblable à celle du nuoc mam annamite, affecte désagréablement nos narines, toujours un peu délicates, d'Européens, puis du poisson salé, des légu-
mes, dont la })]upart sonl sauvages, des jeunes pousses de bambous, des champignons, delà viande, porc, bœuf ou buffle, de la volaille, des œufs, des citrouilles, des concombres, enfin du gibier.
Les Laotiens chassent en effet assez fréquemment le gibier de toute sorte qui abonde dans leurs forêts et font usage, pour cet exercice, de filets, d'arbalètes dans la région montagneuse voisine de l'Annam, ou de fusils de tous modèles, maisdontle plus grand nombre sont encore des vieilles armes à pierre.
Ils pèchent le poisson du Mékong, ou de leurs nombreux cours d'eau, à la ligne, au grand filet traîné entre deux pirogues, à la mode annamite ,^ ou à l'épervier, tout à fait semblable à celui dont on se sert sur nos rivières de France. Autour de leurs habitations, dans des jardins généralement très mal tenus, et ne dénotant aucun soin, ils cultivent l'ail, l'oignon et la salade. Les berges des cours d'eau, découvertes à la saison sèche, leur servent également de jardins maraîchers.
Leurs repas sont pris de la façon la plus simple du monde. Ils s'accroupissent à terre, assis sur les talons, autour d'un plateau de rotin ou de cuivre sur lequel est placée une corbeille remplie de riz, entourée de tasses en porcelaine qui contiennent les divers mets, quand il y en a. Chaque convive prend avec ses doigts le riz et la part de mets qui lui convient; ils ne connaissent l'usage ni de la cuiller, ni de la fourchette, ni des baguettes que les Annamites et les Chinois savent manier avec tant d'à-
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dresse, mais possèdent presque tous des coiileaux très communs, de provenance allemande ou anglaise, achetés aux Chinois de la rive droite du Mékong- à des prix assez élevés.
Les mandarins commencent à se faire construire des tables et des chaises copiées sur nos modèles, et à se servir, pour les repas, de cuillers et de fourchettes. La mode de tous ces ustensiles se répandra rapidement chez les familles riches.
Les marmites de terre ou de cuivre, dont les habitants de la province de Cam Mon se servent pour la cuisson de leurs aliments, leur sont vendues ou échangées à très fort prix par les colporteurs annamites; i! en est de môme des récipients en porcelaine. Quelques-uns de ces derniers ustensiles proviennent cependant de Nong Khay, d'Outhène, ou de Lakhone, et sont alors fournis par les commerçants chinois, ainsi que les plateaux de cuivre. Ces derniers sont presque tous de provenance siamoise.
Chez lui, après son repas, le Laotien boit de l'eau, qu'il puise à la jarre placée dans un coin de la maison, avec une des tasses en porcelaine dont nous venons de voir l'usage, ou avec la moitié de la coque d'une noix de coco. Quand il est en route, en promenade, ou à la chasse, si la soif le prend, il s'agenouille au bord d'un cours d'eau, d'une rizière ou d'une mare, prend l'eau de la main droite, et la lance ainsi très adroitement dans sa bouche. Le Laotien boit l'eau la plus impure, rencontrée ainsi au hasard de ses courses dans la campa-
g-ne; il ne la fait jamais bouillir, contrairement au procédé employé par l'Annamite, qui boit exclusivement de l'infusion de thé, et, malgré ce manque absolu de précautions, jouit d'une très forte santé. Les épidémies sont même rares dans la province de Cam Mon, peut-être à cause de la grande dissémination de la population, et de l'absence de tout centre populeux.
Les habitants de notre province, comme Ions les Laotiens, ont un goût très prononcé pour l'eau-devie qu'ils fabriquent eux-mêmes avec le riz. Aussitôt après la récolte, et tant que dure la provision, tout le monde est en fête; les voisins aflhient à la maison, les flûtes et les petites orgues de roseau, connues dans tout le Laos, résonnent pendant une partie de la nuii, et les chanteurs, toujours certains d'être bien accueillis, ne manquent pas de venir faire parade de leur talent.
Toutes les classes de la société font une assez forte consommation de tabac, dont la culture prospère dans toute la province, principalement dans les îles du Mékong, et sur les berges de ce fleuve. Les hommes fument de préférence la pipe; quelques femmes font usage de la cigarette, mais le goût du tabac est beaucoup moins répandu chez elles que chez leurs voisines de l'Annam.
La production ou l'approvisionnement du sel joue nécessairement un rôle important dans cette région éloignée de la mer. Les colporteurs annamites en apportent d'énormes quantités dans le Cam Mon, et cette branche de leur commerce, qui
leur procure des bénéfices considérables, s'étend depuis la ligne des montagnes d'Annam jusqu'aux points où les rivières, affluents du Mékong-, deviennent navigables. Au delà, les habitants de la province achètent le sel à des marchands de la rive droite du grand fleuve. Il est de quahté très inférieure à celui qui arrive de l'Annam, mais il est bien meilleur marché, le transport par eau étant beaucoup moins onéreux que le transport par voie de terre. On extrait beaucoup de sel dans la région d'Outhène, à deux journées de marche au delà du Mékong, dans les villages de Na Wa, Sau Lan, Ban Nong.
Dans le Cam Mon même, près de Na Kai, sur la route de Nong Pinh à Na Hiiong, existe un centre de production de sel. La récolte s'en fait d'une façon originale, qu'il n'est pas, je pense, inutile de décrire. Nos Laotiens se servent d'un large cylindre de bois creux, complètement ouvert à son extrémité supérieure, et percé seulement d'un petit trou à son extrémité inférieure. Au fond de ce tube, et contre le trou en question, ils pressent un fort tampon de menue paille, sur lequel ils placent la terre à laquelle est mélangé le sel qu'ils veulent recueillir. Ils versent ensuite de l'eau, qui, traversant la couche de terre, sort par le trou inférieur, et s'écoule dans un puits large et peu profond, enduit de ciment fabri([ué dans le pays.
Cette eau est alors placée dans des marmites, et soumise à l'ébullition, après laquelle, le feu diminuant d'intensité, le sel se dépose naturelle-
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ment au fond du récipient. On recueille le sel au moyen d'une espèce de passoire en rotin, et on recommence l'opération autant de fois qu'il est utile de le faire. Un moyen bien simple est employé pour reconnaître si le sel est complètement extrait de l'eau : on jette un petit morceau de laque dans le liquide en ébullition; quand cette laque reste à la surface, l'eau contient encore une certaine quantité de sel ; si, au contraire, elle coule au fond du vase, on peut être sûr que le sel est complètement extrait. C'est, on le voit, une question de densité.
Le sel ainsi obtenu, et qui est, il faut le dire, de qualité très inférieure, est emballé dans des paniers dont la contenance est exactement de douze kilogrammes (le mun laotien). Chacun de ces paniers est vendu au prix de 2 5 cents; on peut donc en avoir quatre pour une piastre, soit l^S kilogrammes pour 2 fr. 5o.
Une des coutumes les plus originales de tout pays laotien est celle intitulée rachat des offenses; c'est la traduction littérale des mots laotiens ayant trait aux amendes tarifées dont sont passibles les jeunes gens qui, par leurs actes trop entreprenants, ont pu causer du préjudice à la réputation des jeunes filles. 11 ne faut pas croire, cependant, que les jeunes Laotiennes soient bien farouches, ou trop pudibondes; elles sont, au contraire, d'un abord très facile, et les belles nuits de ces pays sent les témoins d'innombrables rendezvous amoureux. Les bandes de jeunes gens, parés de fleurs, et munis du traditionnel orgue de ro-
seaux, parcourent, dès la nuit tombée, les rues des villages, s'arrêtant devant les maisons connues pour donner abri à dé jolies jeunes filles, et sont toujours invités par les parents à monter le petit escalier qui conduit à toutes les habitations du Laos. On chante, on raconte des histoires, on fait de la musique; les jeunes fdles sont assises les unes à coté des autres, les jeunes gens en face d'elles. Les parents distribuent l'inévitable eau-de-vie, puis se retirent. Il faut bien que jeunesse s'amuse, disent-ils; nous avons fait autrefois comme eux, à leur tour maintenant. Il paraît que les conversations qui s'échangent dans ces petites fêtes nocturnes sont souvent des plus décolletées, et il serait, assure-t-on, difficile de les reproduire, même dans la langue latine, malgré sa vieille réputation de braver l'honnêteté dans les mots.
Les liaisons qui en résultent entre jeunes gens et jeunes filles sont donc très fréquentes et tout est bien tant que la jeune amoureuse ne se plaint pas. Mais si le galant est maladroit ou indiscret, ou si, par hasard, surA-ient dans la famille un événement malheureux qu'il est possible, en raison des croyances superstitieuses, d'attribuer à des relations irrégulières, commençant à lui déplaire, la jeune fille dénonce à ses parents, sans en rien cacher, tous les faits qui se sont passés. Les parents, intervenant seulement alors, convoquent le jeune homme coupable, et lui demandent quelles sont ses intentions. Epouse-t-il ou rachète-t-il les offenses? Et, dans ce dernier cas chaque offense
est tarifée par des coutumes locales ayant force de loi. D'ailleurs les prix varient peu dans tout le Laos. Si la jeune fille esl du peuple, l'amende est g^énéralement de un tical pour la prise de la main et du bras, deux licaux pour la taille et les seins, et quatre ticaux si l'offense a été complète. Le tical vaut I fr. 5o de notre monnaie. Ces prix sont très majorés quand il s'ag-it de fdles de fonctionnaires; ils sont sans limites pour les filles des grands mandarins.
Les accusations portées dans ces circonstances par les jeunes fdles ne se discutent jamais, et on affirme que jamais non plus une jeune Laotienne ne s'est plainte sans avoir été réellement offensée. Immense, au contraire, est le nombre de celles qui ne se plaignent jamais, même après ce que ces braves gens dénomment l'offense complète.
Si le jeune homme incriminé fait par hasard quelque difficulté pour payer l'amende, il est dénoncé par les parents de l'accusatrice au mandarin local, qui le fait enchaîner à la prison jusqu'à ce qu'il s'exécute. Mais ce fait se présente très rarement. Généralement, d'ailleurs, l'amende ne profite pas aux parents de la jeune fille seuls; elle est presque toujours employée à préparer un grand repas, dont les deux familles se régalent ensemble, en bonne amitié.
Après avoir employé quelques années à ces •agréables occupations, le jeune Laotien songe au mariag'e, pour se créer une famille. Ouandjl a fait choix de celle qu'il désire prendre pour épouse,