‹ Le Laos, et le protectorat françaisChapitre 26 sur 46 · JEUNES FEMMES DU CAM MON · texte numérisé non relu

JEUNES FEMMES DU CAM MON

ses parents envoyeiit à ceux de la jeune fille un entremetteur. Ce mot est la traduction littérale du mot laotien, et n'a, en aucune façon, la signification un peu fâcheuse que nous lui attribuons en français. L'entremetteur se présente à la maison de la jeune fille, portant dans chaque main une boug-ie de cire, et expose aux parents l'objet de sa mission. Les pourparlers durent pendant plusieurs jours, après lesquels la réponse est donnée. Si elle est favorable, les deux familles discutent, toujours par les bons soins du même intermédiaire, les conditions pécuniaires du kha deng-, c'est-à-dire de la dot ou prix d'achat de la jeune fille.

Ce kha deng- varie considérablement suivant les conditions de famille, de beauté ou de richesse de la fiancée. Il est bien entendu que c'est le fiancé qui le paye, ou plutôt que ce sont ses parents qui en font verser le montant à ceux de la jeune fille, et qui restent ég-alement charg-és de toutes les dépenses qu'entraîne la cérémonie du mariag-e.

Les conditions pécuniaires acceptées, les deux familles fixent le jour delà célébration du mariag-e, et invitent à la cérémonie leurs parents et leurs voisins. Le matin du jour indiqué, l'entremetteur apporte la somme convenue aux parents de la jeune fille, et, quelques instants après, arrive le fiancé, accompagné de ses parents et de leurs invités. Le jeune homme est reçu à la porte de la maison de ses futurs beaux-parents par le vieillard le plus élevé en grade de leur côté, qui, après lui avoir répandu de l'eau sur les pieds, l'introduil,

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en le tenant par la main, dans la pièce où les formalités d'usag-e doivent s'accomplir.

La cérémonie est très simple : deux plateaux de cuivre, contenant des cadeaux et des souhaits de bonheur écrits sur feuilles de bananiers, sont placés sur le plancher même. En face de ces plateaux s'assojent les deux fiancés. Le même vieillard qui a introduit le jeune homme leur adresse, au nom de l'assemblée, des souhaits de bonheur sans bornes, d'amour conjug-al inépuisable et de vie sans limites; il fait une prière pour la sanctification de l'union qui s'accomplit, et attache aux poignets de chacun des époux des cordons de coton blanc, emblèmes de l'union nuptiale.

Après ces formalités, le dîner est servi, et ce n'est pas la partie la moins gaie de la fête. Les fig-ures, jusqu'à ce moment sérieuses, se dérident, et un très grand laisser-aller remplace les allures cérémonieuses que les Laotiens ne sauraient conserver bien long-temps.

L'après-midi, les mêmes cérémonies se reproduisent identiquement chez les parents du marié, au domicile desquels toute l'assistance s'est transportée. Le repas du soir est encore, s'il est possible, plus g-ai que celui du matin, les jarres d'alcool de riz se vident, les conversations licencieuses s'échangent entre filles et garçons, les éclats de rire résonnent au loin dans la nuit, et, quand le mariage unit des familles riches, les fusées et les détonations des feux d'artifices sillonnent le ciel. Bien des jeunes gens s'exposeront, pendant la nuit qui

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couvre \a fin di cette cérémonie, à payer le rachat des ofFenses.

Les jeunes époux s'installent, dès le soir même, à la maison des parents de la mariée, chez qui ils continueront d'habiter, au moins jusqu'à l'époque où ils auront un premier enfant. Les habitudes laotiennes veulent, en effet, qu'un nouveau ménag^e se crée une installation personnelle, seulement après avoir assuré l'avenir de la famille, par la naissance d'un héritier.

Le divorce et la polygamie sont autorisés par les coutumes laotiennes, mais si l'on voit souvent des époux se séparer pour des motifs très divers, il est bien rare de rencontrer un homme usant du droit de posséder plusieurs épouses à la fois.

Une fois mariés, l'homme et la femme, g-ràce au caractère placide et endurant dont tous deux sont doués, s'arrangent pour vivre ensemble le plus tranquillement possible. Les querelles sont très rares, et les maisons laotiennes ne retentissent jamais de ces scènes de ménage dont les femmes annamites ont la spécialité.

Il ne faudrait pas en conclure que les Laotiens, hommes ou femmes, unis par les liens du mariage, ne portent aucune atteinte à la fidélité conjugale, ce serait très exagéré; mais les scandales sont rares, et le mari trompé n'est, en aucune façon, frappé du ridicule qui l'atteindrait en Europe. Il porte l'affaire devant les mandarins, la femme et son complice sont emprisonnés, et ce dernier est condamné à une assez forte amende dont bénéficie

le mari. Le divorce en résulte, sans autres formalités.

Au mois d'août 1897, un milicien laotien, originaire du muong- de Tlia Khek, avait remis à l'inspecteur commandant la brigade de la garde indigène de la province, une plainte écrite en adultère contre sa femme, dont il indiquait le complice. L'affaire relevant du tribunal des mandarins provinciaux leur fut renvoyée, et je me trouvais par hasard au poste de Tha Khek le jour où le jugement fut rendu. J'étais occupé à recevoir un de nos missionnaires, lorsque notre attention fut attirée par des coups detamtam, et la rumeur d'une foule nombreuse qui passait à proximité du poste.

Nous sortîmes, et assistâmes alors à l'une des scènes les plus curieuses de la vie laotienne. L'n petit cortège défilait sur la route, ayant à sa (ète le porteur du tam tam dont les sons nous avaient frappés; ensuite venait un crieur public, lisant de temps en temps à haute voix le jugement rendu par les mandarins, puis, attachés à une même cangue, les deux complices de l'adultère, entourés des gardes de la prison. La cangue laotienne, semblable à celle usitée en Annam, est une espèce d'échelle en bois ou en bambou, entre deux échelons de laquelle est placée la tête du patient, qui supporte alors les deux grands montants sur les épaules. La femme était en avant, l'homme à l'extrémité postérieure de la cangue.

Sitôt que le crieur public avait terminé son office, la femme disait à haute voix : « J'ai trompé mon

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mari avec l'homme qui est derrière moi ; les femmes qui imiteraient mon exemple seraient punies de la même façon que moi. » Et l'homme à son tour répondait : « J'ai commis un adultère avec la femme qui est devant moi ; n'imitez pas mon exemple, ou vous serez punis comme moi. » Cela se passait au milieu des éclats de rire de la foule, et des cris des g-amins, tous enchantés d'assister à un pareil spectacle.

A la porte du poste, une sentinelle laotienne, en armes, regardait, impassible, défiler le cortège, et l'inspecteur de la milice, attirant notre attention sur cet homme, nous fit remarquer que c'était le mari lésé, placé à cet endroit par le hasard de son tour de g^arde. Ce milicien n'avait pas l'air attristé outre mesure, d'autant plus qu'il venait d'apprendre que le complice de sa femme était condamné à lui payer une amende de vingt-cinq ticaux. « Bonne journée, disait-il le soir, je suis débarrassé d'une mauvaise femme, et j'ai gagné une bonne somme d'arg-ent. » On ne dira pas que les Laotiens ne sont pas philosophes.

Nous avons vu jusqu'à présent nos Laotiens g'ais et insouciants dans toutes les circonstances de la vie; considérons-les maintenant, pour que l'étude soit complète, en présence de la mort. Là encore, nous allons les retrouver, non sans surprise, doués du même lleg-me, conservant la même insouciance, et assistant, le sourire sur les lèvres et la joie dans les yeux, à des cérémonies considérées, à juste titre, chez nos peuples d'Occident,

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comme les plus douloureuses de la triste carrière humaine.

Aussitôt après le décès, la famille lave le corps avec de l'eau parfumée, l'habille de vêtements neufs, et place dans la bouche du mort une pièce de monnaie, généralement un tical. Les mains, contenant chacune une bougie de cire, sont liées entre elles, et attachées à la poitrine, faisant le signe du salut à Boudha; les pieds sont également attachés solidement entre eux, les deux orteils étant joints et ficelés par un cordon de coton blanc. Le corps est enveloppé ensuite d'une pièce d'étoffe blanche, une serviette de la même couleur masquant la figure, puis est installé au milieu de la maison, dans le sens de la longueur.

Les bonzes, sur la demande qui leur est adressée par la famille, viennent faire des prières de sanctification, demandant pour l'esprit du mort la faveur de monter vers le ciel, et d'y jouir des bonheurs éternels. Après cette cérémonie, le corps est placé dans une caisse de bois dur, à jointures très soignées, et enduite à l'intérieur d'une résine spéciale, dite de Nam Man Nhang. L'extérieur du cercueil est enveloppé d'une couche de papier de couleurs diverses, sur lequel des artistes spéciaux ont représenté diverses scènes de la vie, parfois même des plus licencieuses.

La durée de l'exposition du cercueil varie suivant le rang du défunt; pour lamasse de la population, elle est de cinq à huit jours; chez les familles de

mandarins, au contraire, l'incinération n'a lieu que six mois à un an après la mort.

Et alors, pendant tout ce temps, ce n'est, autour du cadavre, qu'une fête continuelle. Chaque nuit, de septheures du soir jusqu'au lever du jour, jeunes cens et jeunes filles, chanteurs et joueurs d'instruments de musique divers, affluent dans la maison mortuaire.

On chante, on fait de la musique, on rit, et l'on boit force alcool. On raconte ces longues histoires de sorciers et de génies qui plaisent tant aux Laotiens; quelquefois, on joue des scènes à deux et à trois personnages, lestes d'allure et de langage. Un étranger ignorant des mœurs du pays, qui passerait à l'improviste devant la maison, croirait certainement à la célébration d'une grande fête, en la voyant seule éclairée au milieu de la nuit, pendant que s'en échappent, sans discontinuer, les sons des instruments de musique, les chants joyeux, et les claquements de mains dont on en marque la cadence. C'est bien une fête, en effet, car ce sont les Laotiens qui veillent un de leurs morts, et qui apportent en cette circonstance, si grave et si triste sous d'autres cieux, la gaieté éternelle dont ils sont si heureusement doués.

Les personnes mortes à la suite de maladies épidémiques, telles que le choléra ou la petite vérole, celles qui sont foudroyées, ou qui meurent en prison à la suite d'une condamnation , les femmes mortes des suites de couches, ou les suicidés, très rares, sont seuls enterrés. Tous les autres morts,

c'est-à-dire presque la géaéraUlé, sont brûlés sur des bûchers.

Les très grands mandarins sont, dans tous les cas, incinérés; je peux en citer comme exemple rOupahat de Mahasay, qui, bien que mort d'une attaque de petite vérole qui l'emporta au mois de novembre 1896, fut gardé dans sa maison pendant plusieurs mois. Son coips fut enfin brûlé en grande pompe, après de longues et brillantes cérémonies.

En dehors des grands personnages, la règle est générale. Cette distinction a sa source dans l'idée plus ou moins vague de métempsycose qui fait partie de la croyance des Laotiens. D'après eux, les âmes des personnes enterrées sont détruites en même temps que les radavres, et ne peuvent, en se réincarnant, répandre dans le monde les maux qui ont frappé les corps dans lesquelles elles résidaient. Les âmes, au contraire, de ceux qui sont brûlés sur des bûchers se dipersent dans le ciel avec la fumée, et peuvent ainsi, à bref délai,ou jouir dans le ciel du bonheur parlait, ou profiter du bienfait de la réincarnation.

Nous ne pouvons mieux exposer la façon dont se font les incinérations qu'en en décrivant une de celles à laquelle il nous a été donné d'assister.

Tous les mandarins des cinq muongs étaient réunis à Pak Hin Boun, dans les premiers jours du mois d'octobre 1897, pour la fête du serment. Le latsavong deCam Kent avait quitté sa demeure un peu souffrant, et la fatigue du voyage avait

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ag-gravé son étal. Quelques jours après son arrivée, il mourut, enlevé par une cong-estion pulmonaire.

On ensevelit son corps à la mode habituelle, on le plaça dans un cercueil très orné, et peint de vives couleurs, et on attendit, pour le brûler, que ses fils fussent arrivés. Ces jeunes g"ens, suivant la coutume des g-randes familles, faisaient leurs études dans une pag-ode célèbre dumuong de Cam Mon, la pagode de Na Pé, et portaient le costume jaune des bonzes.

En raison de l'éloig-nement de cette pag-ode, ils ne purent arriver à Pak Hin Bonn qu'une ving-taine de jours après la mort de leurpère. Ils vinrent me voir aussitôt, et je me crus oblig"é de leur dire quelques mots de condoléance, reg-rettant les circonstances douloureuses qui les amenaient, et prenant part au malheur qui les frappait. Ils me répondirent tous deux en me remerciant, mais sans aucune apparence de tristesse, et, le soir même, je les entendis rire aux éclats, avec le reste de l'assistance, aux joyeux récits qui se faisaient autour du cercueil de leur père.

L'emplacement de la crémation, choisi par les bonzes, était situé dans une clairière, en pleine forêt, à un kilomètre environ derrière les bâtiments de la Résidence. Le cercueil fut placé sur un bûcher de deux mètres e( demi de hauteur, sur deux de long-ueur, et un de larg-eur, composé de bois résineux, mais soutenu sur chacune de ses faces par (les pieux de bois dur, pour l'empêcher de s'écrouler pendant la combustion.

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Au-dessus du cercueil était un dais formé de bambous et de papiers luuUicolores; le bûclier lui même était orné de paj)iers de couleurs diverses, et de guirlandes de Heurs. Une longue élolFe de coton blanc, tournée en forme de corde, le reliait à l'emplacement réservé aux bonzes. Ceux-ci récitèrent, pendant une heure environ, leurs monotones prières, en tenant dans les mains l'extrémité de cette corde; puis commença une scène identique à celles que le vieil Homère place autour des bûchers de ses héros. Les instruments de musique firent entendre leurs airs les plus gais, des luttes s'engagèrent entre différents assistants, d'autres jeux d'adresse et de force leur succédèrent, le tout arrosé de nombreuses libations d'eau-de-vie. Enfin on aspergea le cercueil d'eau bénite apportée par les bonzes, qui alors se retirèrent.

Le Chau Muong de Pak Hin Boun, en sa qualité de plus élevé en grade des mandarins présents, monta sur le catafalque, enleva avec un sabre le couvercle du cercueil, entrouvrit la pièce d'étoffe qui enveloppait le corps, puis, aussitôt descendu, mit le feu au bûcher, en même temps que les deux fils du mandarin mort.

En un instant, la flamme enveloppa tout l'appareil, et des tourbillons de fumée et de feu montèrent vers le ciel. La combustion dura une heure environ; on ne vit rien, on ne sentit aucune odeur particulière. Le bûcher est habilement arrangé, de telle façon que le bois placé à son centre est consumé le premier. Il se forme alors une excavation

par laquelle le corps tombe au milieu du brasier.

J'observais, pendant ce temps, les physionomies des deux jeunes fds ; elles n'exprimaient, comme celles des autres assistants, que la curiosité pour le spectacle dont ils étaient témoins, sans aucun mélange de tristesse; et je me demandais quel était le sentiment assez puissant pour étouffer, chez ces jeunes gens, la douleur que, dans tous les pays du monde, on ressent en se séparant pour toujours d'une personne aimée. Est-ce mépris de la vie, qui, pour tout Loatien n'est cependant jamais ni pénible ni triste ; serait-ce plutôt espérance d'une vie future plus heureuse? Leurs croyances à ce sujet sont si vagues et si mal définies. Je ne pus trouver aux questions que je me posais, en rentrant à la résidence, aucune réponse qui me satisfît.

Aussitôt le bûcher effondré, tout le monde se retira^ y compris les fils du mort, et on laissa le feu achever seul son œuvre de destruction. Le lendemain, les deux jeunes gens, accompagnés d'un serviteur, revinrent au lieu de l'incinération. Ils recueillirent les quelques parcelles des gros ossements de leur père que le feu n'avait pu réduire en cendres, les placèrent dans une jarre de terre qu'ils enterrèrent sous le foyer même, à une très faible profondeur. Tout était terminé, car les Laotiens ne rendent aucun culte à ces restes, ne les entourent d'aucun hommage. La foret recouvre vite l'emplacement du bûcher, et, après quelques semaines, personne ne pourrait en reconnaître les traces.

L'usag"e de conserver pendant de lon2;-s mois les corps des mandarins morts, avant de les incinérer, est des plus ancien. Autrefois le feu destiné à enflammer le bûcher funéraire devait être demandé à VienChan, puis à Bangkok, quand les Siamois occupèrent le pays. La cour de Siam envoyait alors un courrier spécial, charg-é d'apporter et entretenir^ pendant cette longue route, le charbon ardent. Aujourd'hui, c'est l'autorité française qui délivre le feu. Cette formalité ne consiste plus dans l'envoi à la famille, comme dans des temps encore bien proches, d'un charbon enflammé; le feu est représenté par un bouquet de fleurs, ayant pour tige une bougie de cire jaune, à laquelle est suspendue, à l'aide d'un fil de coton blanc, une prosaïque boîte d'allumettes dites suédoises. C'est le dernier acte de vassalité qu'accomplit ainsi le mandarin qui disparaît; son corps n'estréduiten cendres, et, d'après lacroyance vulgaire, son âme ne devient libre de monter vers les cieux qu'avec l'autorisation de son suzerain.

Nous venons de parcourir, de la naissance à la mort, les diverses phases de la vie des habitants du Cam Mon. On a pu voir que, grâce à leur heureux caractère, et à leur absence complète de passions violentes, les Laotiens sont heureux. Pour bon nombre d'entre eux, cependant, ce bonheur n'est qu'une apparence, et leur vie, qui pourrait être si douce, est le plus souvent attristée par leurs croyances aux génies et sorciers de toutes sortes, et particulièrement aux mangeurs d'entrailles, les terribles Phi Popp.

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Dans certaines régions, particulièrement dans celles qui avoisinent les montag-nes, existent des individus, hommes ou femmes, quelquefois même des familles entières, qui ont la réputation de pouvoir, à la suite d'études spéciales faites dans ce but, entrer en relations avec les génies, et devenir, de cette façon, capables de produire des actes surnaturels ; ce sont les Phi Popp. Les uns, assure-t-on, ne travaillant que pour eux-mêmes, arrivent à un deg-ré d'initiation suffisant pour que leur corps soit à l'abri des blessures causées par les armes blanches. Ceux-là ne sontguère réputés dangereux. Mais les autres ont, au dire des Laotiens, des pouvoirs des plus surprenants. Ils peuvent, en frappant d'une certaine façon cabalistique, sur une peau de buffle, la réduire à un volume si petit que la personne dont ils veulent se venger l'absorbe avec ses aliments, sans s'en apercevoir. Aussitôt entrée dans le corps, la peau de buffle reprend, petit à petit, mais en peu de temps, ses dimensions primitives, et, naturellement, le malade en meurt.

Les Phi Popp peuvent aussi, par leurs seules incantations, introduire dans le corps de leurs ennemis un des génies avec lesquels ils sont en relations, et qui, aussitôt entré dans les entrailles, les dévore. C'est là l'origine de leur nom de mangeurs d'entrailles. Tous les Laotiens croyent aux Phi Popp, et ils les redoutent d'autant plus que le seul moyen qu'ils puissent employer pour se préserver de leurs attaques est de s'adresser aux sorciers. Il existe, en effet, des sorciers qui ne sont pas

Plii Popp, n'étant, dit la croyance populaire, en communication qu'avec des génies bienfaisants.

Les personnes dénoncées comme Phi Popp sont chassées des villages, et consignées dans certains lieux éloignés, où elles forment des groupes distincts. C'est ainsi qu'il existe, dans la province de Vien Chan, sur les bords du Nam Ngun, un village important nommé Ban Ken, formé par la réunion des familles Phi Popp venues de toutes les parties de la région.

Sur la route de Song Kliône à Saravane, on trouve également un village moins important, vers lequel sont dirigés tous les Phi Popp chassés par les mandarins de la vallée de la Se Don.

Nous ne possédons, dans la province de Cam Mon, aucun de ces lieux de retraite obligatoire pour les Phi Popp; aussi les terribles enchanteurs se trouvent-ils disséminés en tous lieux. Cette croyance est tellement enracinée chez les Laotiens qu'il y aurait danger à la froisser d'une façon trop brusque. Ils considéreraient certainement comme très pauvre d'esprit, et peut-être, chose terrible, comme Phi Popp lui-même, celui qui rirait de cette dangereuse superstition.

Aussi sommes-nous obligés, dans une certaine mesure, et pendant quelque temps encore^ d'en tenir compte, même dans l'exercice de la justice. Aux yeux du peuple laotien, l'assassinat d'une personne réputée notoirement Phi Popp n'est en aucune façon assimilable à un meurtre ordinaire. Il est préférable, dit-on dans tous les villages, répé-

tant ainsi sans le savoir un de nos vieux proverbes, il est préférable de tuer le diable que d'être tué par lui. Il est bon d'ajouter que les Phi Popp ne peuvent causer aucun mal aux Français, et que leurs compatriotes, d'après la croyance populaire, sont seuls exposés à leurs terribles ravages.

Mais nous serions mal venus de rire de ces faiblesses, nous dont les ancêtres ont conservé, pendant de longs siècles, la foi aux enchanteurs et aux sorciers, et alors que, dans certaines de nos campagnes, on peut encore trouver trace de ces vieilles superstitions. Au Laos, comme partout ailleurs, le temps accomplira son œuvre, et l'évolution sera, croyons-nous, d'autant plus rapide que nous aurons su nous tenir, au début, relativement aux mille choses à modifier, dans une sag-e réserve.

En résumant, si l'on compare les bonnes et les mauvaises qualités de la race phou tay, on doit conclure que les premières l'emportent de beaucoup sur les secondes. Les Phou Thays sontesseniellement de braves gens, très francs, un peu naïfs, paresseux à l'excès, mais on peut espérer qu'ils ne donneront jamais à nos administrateurs de g-raves ennuis, dans l'accomplissement de la tâche que la France a entreprise. Ils paraissent très assimilables; leurs mandarins donnent, sur ce point, le bon exemple, en s'efForcant de se plier à nos usag^es autant qu'il leur est permis de le faire. Si, à notre contact, ils parviennent à acquérir quelque peu de cette activité dont sont douées nos races occidentales, ils pourront, nous en avons le ferme espoir,

ôcliappcr au péril (pii les monacc, de disparahre nn jour devant la poussée inévitable de l'active, travailleuse et prolifique population annamite.

Presque toutes les races différentes qui habitent la province de Cam Mon ont avec la grande famille phou thay des degrés de parenté très rapprochés, et leur manière de vivre ne diffère pas assez de celle qui vient d'être décrite pour mériter une étude particulière. On peut noter, néanmoins, qu'aussitôt qu'on s'éloigne du grand lleuve le tatouage disparaît, ainsi que la coiffurç siamoise ; les femmes portent alors les cheveux longs tordus en chignon. Près des montagnes qui séparent le Laos de l'Annam les hommes adoptent le pantalon annamite, et une veste très courte serrée à la poitrine. Les superstitions, néanmoins, ont en tous lieux la même force, et on peut voir, sur toutes les routes de la province, auprès des campements de nuit abandonnés le malin, ces petits polygones de bambou, plantés sur un piquet, qui, d'après la croyance générale, jouissent du privilège de préserver les voyageurs des attaques du tigre.

La province ne contient pas beaucoup de Khas ; il faut cependant en dire quelques mots, ne seraitce que par égard pour leur qualité d'anciens maîtres de tout le pays. Les Khas, en effet, nommés Khas Leus vers les frontières du Quang Tri, et que les Annamites désignent du nom général de Mois ou Mu ongs, sont, d'après les historiens les plus autorisés, les anciens possesseurs de la région, la véiitable race aborigène qui, à une époque déjà

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reculée, peuplait les deux versants de la grande chaîne de partage des eaux. Chassés de l'est par les Annamites descendant des plateaux centraux de l'Asie, rejetés du Laos actuel par les Phou Thays, ils habitent les montagnes qui séparent les deux pays^ traités un peu en sauvages par leurs deux envahisseurs, en raison de leur manque de goût pour les raffinements de civilisation venus de Vien Chan ou de Hué.

Les Khas sont encore très nombreux dans les provinces d'Attopeu, de Saravane, et même de Song Khône. Mais, dans le Cam Mon, ils tendent à disparaître, non pas peut-être parce que leur population diminue d'une façon sensible, mais en raison de leur tendance à descendre continuellement vers le sud, et à se grouper dans les régions où prédominent encore les types de leur race.

Les Khas de notre province sont dénommés indifféremment Sos ou Khas Sos; ils ont subi l'influence des deux races qui les ont forcés à se retirer devant elles, aussi leur type n'est-il pas resté pur, et diffère d'une façon très notable de celui que l'on trouve encore chez leurs congénères, en descendant vers le sud. Dans la haute vallée du Nam Teune, cependant, les particularités qui distinguent la race khas sont encore des plus sensibles, et on peut, sans chance aucune de faire erreur, les distinguer, malgré une certaine similitude de costume, des Laotiens, et surtout des Annamites.

« Les Khas sont de solitles gaillards, aux membres gros et musclés, dont les lourdes extrémités

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coiilraslenl avec les chevilles fines et les poijçnels fémhiins des Annamites. Ils n'ont ni l'élég-ance des Laotiens, ni cet aspect si particulier qui distingue les habitants de l'Annam, et sont, à côté de leurs deux voisins, semblables à quelque paysan grossier comparé à l'habitant civilisé d'une grande ville. Ils ont la figure large, les lèvres épaisses, le nez épaté, le front bas ; la peau est de couleur foncée, et se rapproche même quelquefois du noir. Ils laissent pousser leurs cheveux, qu'ils ramènent en chignon sur le sommet de la tète, et, ce qui les distingue, à première vue, des Annamites et des Laotiens presque imberbes, c'est, à partir d'un certain âge, une barbe noire et frisée, quelquefois très abondante * ».

Leur physionomie est sans expression, mais indique la douceur; leur regard est insignifiant, mais bon.

L'énergie physique et la force musculaire dont ils sont doués en font de bons travailleurs, et, à ce point de vue, il ne leur est pas difficile d'être supérieurs aux Laotiens si paresseux.

Tandis que les Laotiens parlent une langue où la lettre r n'existe pas, les Khas, au contraire, émettent des sons terriblement durs et gutturaux, dans lesquels Vr prédomine. Leur langage, d'ailleurs, tout en ayant chez tous les gens de leur race le même caractère, n'est pas absolument semblable dans les différents villages, et il arrive fréquemment

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