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CHAPITRE VII

ANNÉE LAOTIENNE

Année laotienne. — Principales fêles. — Fête du Serment. — Courses de pirogues. — Chansons laotiennes. — La légende de l'origine du Mékong et du Ménam. — Les bonzes. — Les pagodes. — Assassinat d'un chef des bonzes par les Siamois. — La pagode de Na Pé.

L'année laotienne est réglée par les phases lunaires, comme l'année chinoise et Tannée annamite.Il existe, pour la coordination et le numérotage des années, deux cycles, le grand cycle, comprenant une période de douze années lunaires, le petit cycle, formé de dix années seulement. Chacune des années, dans les deux cycles, porte un nom déterminé par son rang, et les cycles eux-mêmes sont combinés entre eux de telle façon que, tous les soixante ans, les premiers noms des deux séries se rencontrent. Chaque année laotienne est donc désignée par deux noms, dont l'un est celui d'une année du grand cycle, et l'autre celui d'une année du petit cycle. C'est, on le voit, le système chinois.

L'année commence à la moitié du cinquième

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mf»is, c'est-à-dire vers la fin de notre mois d'avril ; elle est composée de douze mois, divisés chacun en deux périodes, la lune première ou nouvelle, qui dure jusqu'à l'époque de la pleine lune, et la lune descendante, qui se termine à la nouvelle lune suivante. Six de ces mois ont trente jours, les six autres n'ent ont que vinçt-neuf. Afin que les mêmes mois coïncident toujours avec les mêmes saisons, l'année lunaire étant plus courte que l'année solaire on ajoute tous les trois ans, au douzième mois habituel, un mois supplémentaire. Ce mois, toujours placé après le huitième, porte le nom de huitième mois supplémentaire. Dans quelques rég-ions il prend le numéro neuf, et on numérote alors les mois suivants jusqu'au numéro treize.

Les Laotiens, nous l'avons constaté, adorent le plaisir, aussi ne laissent-ils passer aucunefète sans la célébrer par des réjouissances qui ont lieu dans toutes les pagodes, et dans tous les muongs. C'est à ces époques que les enfants entrent dans la vie religieuse. Boum Puot, et que les élèves bonzes et les bonzes eux-mêmes montent en grade, s'il y a heu.

Elles sont très nombreuses, ces fêtes du Laos, et se ressemblenttoutes : cérémonies aux pagodes, courses d'hommes, d'animaux, ou de pirogues, luttes, illuminations, feux d'artifice, puis, enfin, cette interminable cour que les jeunes gens font aux jeunes filles dans les pagodes mêmes, pendant que, toute la nuit, retentissent leslams tams et les gongs, et que les vieux parents boivent l'eau-de-vie

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et se racontent entre eux, en les embellissant, les histoires de leur jeunesse.

Pendant le courant du sixième mois, à une date fixée par les bonzes des pagodes les plus célèbres, se fait la fête en l'honneur des premiers chefs de la relig-ion Boudhisle, Boun Pha Vet; c'est la plus grande fête de toute l'année.

Au seizième jour du huitième mois, fête du commencement de la saison des pluies, Boun Khau Yatsa.

Dans les derniers jours du neuvième mois, fête de la culture, Boun ho Khau pa dap din.

Le quinzième jour du dixième mois, fête des morts, Boun ho Khau Salaka phat.

Le quinzième jour du onzième mois, fête de la fin de la saison des pluies, Boun ok Vatsa.

La fête des récolles, Boun ho Khau phauhKon, a lieu le jour suivant. Elle consiste en grandes régates sur le fleuve, ou sur ses affluents, pendant la journée. Dès que vient la nuit, d'innombrables radeaux, très joliment illuminés, sont lancés sur les eaux. C'est sur le Mékong un spectacle des plus curieux. On dénomme vulgairement cette fête : fête des lumières.

Quelques jours après la fête des récoltes, à une date fixée par les bonzes, on célèbre la fête en l'honneur des premiers apôtres : Boun Kan Thin. Les fêtes de pénitence ont lieu généralement vers la fin du douzième mois, et au commencement du premier mois de l'année; c'est le carême boudhiste, dont la durée est de neuf jours. Il consiste

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en l'obligation de s'abstenir de certains aliments, et de toute espèce de relations entre les deux sexes.

Au quinzième jourdu cinquième mois, se célèbre la fête de l'aspersion, Bonn Kut Song- Kang. Les statues de Boudha sont descendues des autels, chaque Laotien vient à la pagode jeter de l'eau parfumée sur les idoles, en faisant la prière suivante; « A notre providence suprême, cette fraîcheur; donnez-nous plus tard les mêmes gouttes d'eau, pour nous garantir des chaleurs ardentes de l'enfer. » Après cette cérémonie, tous, hommes, femmes, enfants, se jettentdel'eau les uns aux autres; les bonzes ne sont pas exempts de celte aspersion, que chacun reçoit en riant. On peut prévoir, diton, par la façon plus ou moins joyeuse dont se célèbre cette fête de l'eau, la quantité de pluie qui tombera pendant l'année qui commence.

Toutes ces réjouissances ont un caractère purement laotien. Depuis notre occupation, on célèbre chaque année, par les jeux habituels, la fête nationale du i4 Juillet, aux chefs-lieux desprovinces, et dans chaque locaUté où résident desEuropéens. Les Laotiens, dans leur langue, dénomment cette fête : fête du génie de la France.

Enfin, le quinzièmejour des cinquième et onzième mois, a lieu, au siège du commissariat, la fête du Serment.

Chaque fête du Serment amène à Pak Hin Boun un grand concours de population. Les mandarins, grands et petits, des cinqmuongs arrivent quelques

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jours avant la date fixée, les uns sur leurs éléphants, les autres, pour lesquels la voie d'eau est plus commode, dans leurs pirogues. On profite de la présence de tous ces fonctionnaires au chef-lieu de la province, pour rég-ler les affaires pendantes entre muongs voisins.

Le matin du jour indiqué, tout le monde est réuni à la pag-ode, ornée de fleurs, de drapeaux et de g'uirlandes. Sur l'estrade du fond, sont placés en lig-ne les bonzes, assis sur des tapis, la fig-ure abritée derrière les écrans de plumes qu'ils portent g'énéralement à la main. Devant eux, trois g'randes jarres contiennent l'eau qui va être consacrée, et distribuée aux assistants. Chaque jarre est entourée de fleurs, et g-arnie de petites boug'ies en cire jaune.

En bas de l'estrade, les fonctionnaires français, et autres Français présents, se placent sur des chaises. Tous les Laotiens sont ag-enouillés à terre, les mains jointes^ et g^ardent une attitude de recueillement vraiment remarquable. Les chaus muongs seuls sont à genoux sur des tapis.

Les bonzes psalmodient d'abord, pendant un temps assezlong-, leurs prières, auxquelles répond toute l'assistance, puis procèdent à la bénédiction de l'eau, et allument les boug'ies attachées aux jarres qui la contient.

Un mandarin lit alors à haute voix, au nom de tous les assistants, et au milieu d'un silence complet la formule suivante:

(( Moi, Chau Muong- deMahasay, Chau Muong' de

Cam Mon, CliauMuoiiç de Cam Kent, Cliaii Muongde Tlia Kliek, Cliau Muonq- de Pak Hin Boun, je fais acie de fidélité, et j'offre ma vie au Président de la République Française. Je prêle serment devant Dieu et devant les anges qui sont présents au ciel. Daignent Dieu et ses anges écouler mes vœux, parce que le Président de la République Française gouverne notre pays avec sagesse et habileté, qu'il suit les anciennes coutumes, protège les bonzes, les autorités et les habitants.

a Je me place sous ses pieds sacrés, ainsi que les soldats et les habitants qui vivent dans mon muong, et nous lui jurons tous fidélité.

« Je demande à servir l'administration à l'ombre de ses pieds sacrés, de reconnaître sa bonté en lui promettant d'être fidèle, et de ne jamais me révolter par la pensée, la parole, ou le corps.

« Si je me montre ingrat, ou si je me révolte contre le Président de la République Française, par la pensée, la parole ou le corps, si je vois ou si j'apprends qu'un péril menace le Président de la République Française, et que je me taise, au lieu de le prévenir immédiatement du péril que je vois ou que je connais; si je me montre ingrat envers le Président de la République Française, dont le bonheur et la sagesse ne font que croître de jour en jour, que Dieu et ses anges qui sont présents dans l'air et dans le ciel me châtient, qu'ils me privent de toutes les choses nécessaires, qu'ils me fassent mourir par la foudre du ciel, qu'ils m'accablent de toutes sortes de maladies terribles,.

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qu'ils me fassent mourir par i'épée ou parle fusil, que les animaux féroces me dévorent, que je sois entièrement ruiné, que le malheur m'accable partout où je passerai ou résiderai. Que Dieu et ses ang-es couvrent mon corps d'ulcères, et que les maladies m'accablent, et que je meure abandonné de tous pour servir d'exemple au monde, qu'après ma mort je sois voué pendant des siècles aux flammes de l'enfer, et que rien ne puisse me faire échapper à ces châtiments exemplaires.

« Si, après, je renais à une autre vie, dans n'importe quelle partie du monde, que je n'aie pas un moment de bonheur, que je sois privé de tout, et que je ne voie jamais Dieu et ses ang-es, qui ne pourront jamais me laver de la faute que j'aurai commise, en me montrant ingrat et infidèle envers le Président de la République Française.

« Si, au contraire, je suis reconnaissant et fidèle envers le Président de la République Française, si je ne me révolte jamais ni par la pensée, ni par la parole, ni par le corps, si je ne m'associe jamais avec l'étrang-er pour troubler sa sécurité et celle de son peuple, que Dieu et les anges qui sont présents dans l'air et dans le ciel me fassent vivre long-temps en ce monde, que j'évite tous les dangers qui me menacent^ que je sois exempt de toutes les misères humaines; je vais boire l'eau du Serment, que la paix et la prospérité régnent chez moi.

« Après ma mort, en récompense de ma fidélité, que mon bonheur continue au ciel, dans un lieu où abondent les jouissances et les plaisirs, que je me

trouve avec Dieu, au milieu de ses anges. Si, plus tard, je renais à une autre vie, que je sois comblé de richesses, de dignités, de jouissances et de plaisirs, que j'obtienne tout ce que je pourrai désirer, que je sois exempt de toutes les misères humaines et qu'enfin je me retrouve en présence de Dieu et de ses anges, en récompense de ma fidélité et de ma reconnaissance, avec le Président de la République Française. Je bois l'eau du Serment. »

Celte formule du Serment est d'une haute antiquité, c'est à ce titre que nous l'avons citée. Nous lavons conservée telle qu'elle était dans les temps passés, en substituant simplement le nom du Président de la République à celui du roi de Siam, qui lui-même avait remplacé les noms du roi d'Annam, et, plus anciennement encore, du roi de Vien Chan.

Les bonzes, aussitôt la lecture du serment terminée, éteignent, en les plongeant dans chacune des jarres, les bougies qui y sont attachées, trempent dans la même eau les armes, sabres et fusils apportés par les gardes des Chaus Muongs, et l'eau, ainsi consacrée, est distribuée dans des gobelets à l'assistance qui la boit religieusement. Chacun élève, auparavant, son gobelet trois fois devant sa figure, en récitant à voix basse quelque prière.

La journée se passe en fêtes et jeux de toutes sortes, mâts de cocagne, courses à pied et à cheval, luttes, courses de pirogues, le soir feux d'artifices et illuminations, retraite aux flambeaux, puis les inévitables musiciens et chanteurs de toutes fêtes

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laotiennes, et aussi l'alcool, qui délie les langues et suscite les éclats de rire.

Les courses de pirogues sont une des joies particulières des Laotiens. Certains mandarins possèdent des pirog-ues exclusivement réservées à cet usage, comme dans nos pays d'Occident, tel particulier fortuné se faire gloire d'une écurie de courses.

Les pirogues de courses sont extrêmement longues, de façon à. pouvoir porter un grand nombre de rameurs ; l'avant et l'arrière sont très relevés; elles sont peintes de couleurs vives, où le rouge domine, et certaines parties sont garnies d'ornements dorés.

Elles peuvent contenir jusqu'à soixante rameurs, placés deux par deux ; en arrière est l'homme chargé de diriger l'embarcation au moyen de la godille. Sur la plate-forme de l'avant, se tient debout un jeune homme qui donne, par ses éclats de voix, la cadence aux rameurs et l'accentue par des gestes que la pudeur européenne ne tolérerait pas, mais qui paraissent procurer un vif plaisir aux femmes et aux jeunes filles assistant à ces ébats, assises sur les rives du fleuve.

Les rameurs laotiens, comme les Annamites et les Vénitiens, rament en faisant face à l'avant de l'embarcation, mais, au lieu de se tenir debout, à la façon de l'Annam, ils restent assis, et la courte pagaie dont ils se servent est libre dans leurs mains, sans être, d'aucune façon, fixée à leur pirogue. Malgré ces conditions défectueuses, qui réduisent

considérablement rcffort produit,nos Laotiens, clans les courses de fêtes, où l'amour-propre est enjeu, parviennent à donner à leurs piroçues une très grande vitesse, et c'est un fort joli spectacle de voir ces immenses barques voler littéralement sur les eaux du grand fleuve, au milieu des cris dont les rameurs accentuent chaque coup d'aviron.

Nous avons souvent, dans cette étude, cité les chanteurs laotiens^ et nous avons dit cette passion particulière qu'éprouve tout le peuple pour l'art de la chanson. Il serait superflu de dire que, dans un pays voluptueux comme le Laos, l'amour est le thème général de tous les chants, et on devine facilement, étant donnée la tournure d'esprit des Laotiens, que ce n'est pas, en général, l'amour platonique que l'on célèbre. Cependant, au milieu d'un recueil de vieilles chansons rapportées du Cam Mon, il ne me p£raît pas inutile d'en transcrire ici quelques-unes, en écartant, bien entendu, les expressions dont le réalisme trop hardi pourrait scandaliser le lecteur :

« Je suis né dans un pays solitaire et lointain, entouré de tous les côtés par les montagnes ; mille lieues me séparent de toi, ma bien-aimée. Je voudrais te confier mon cœur, mais j'hésite, car on m'a dit que tu es trompeuse, comme toutes les jeunes filles. Au plus profond de mon sommeil, je rêve que tu es à mes côtés ; pendant la nuit silencieuse et claire, qui n'est troublée que par les cris des chouettes, je crois entendre ta voix auprès de moi. Je pense sans cesse à toi, si bien qu'au moment du

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repas, rien qu'en touchant le riz, sans pouvoir le manger, ma faim est satisfaite. )>

« Je voudrais t'avoir à mes côtés, ma bien-aimée, quand j'irai prendre mon repos. Mais maintenant tu es mariée. Abandonne ton mari et laisse-moi te réjoindre sur ta natte. Le jour où j'aurai ainsi le bonheur de t'avoir auprès de moi, je croirai que je suis monté daus la demeure des cieux. Mais si mon désir ne pouvait se réaliser sur la terre, je tâcherais de m'emparcr de ton âme, et je prierais les ang-es de m 'aider à te rencontrer de nouveau dans la génération future. »

(( Je pense de loin à ta maison au plancher de bois, je pense à tes rosiers; peut-être les Heurs sont closes depuis long-temps, et les abeilles sont venues, sans doute, y chercher le miel tous les soirs. Moi aussi, je voudrais être abeille, mais c'est sur tes lèvres que j'irais me poser. »

« A cetteheure de la nuit, on n'entend que le cri des insectes ; au firmament scintillent les étoiles ; je t'aime, et j'aime jusqu'à ton ombre. Viens, ma chère aimée, embrasse-moi, et rentrons à la maison. »

La dernière est d'un homme pratique, quij dans nos pays d'Occident, jouirait rapidement d'une réputation détestable :

« Si lu veux m'avoir pour amoureux, apportemoi ton argent, et, si la somme que tu apportes ne vaut pas le mal que me causera ton amour, sois certaine que tu ne m'auras pas pour amant. »

Les histoires racontées ont presque autant d'ad-

mirateurs que les cliansons. Il en est quelques unes, particulièrement estimées, ayant trait, le plus souvent, aux oriçines légendaires du pays, et dans lesquelles, comme dans tous les actes de la vie laotienne, les génies interviennent à tout propos.

Telle est l'histoire de la formation des deux grands cours d'eau qui arrosent le Laos, le Mékong, et le ^lé Xam. Nous croyons, en donnant ici la traduction abrégée de cette célèbre légende, fournir un élément d'appréciation déplus sur la tournure d'esprit des Laotiens :

« Il existait autrefois, dans les environs des sources actuelles du Mé Kong et du Mé Xam, un immense cirque de montagnes habité par deux génies, dont l'un est connu sous le nom de Savanna Xak, l'autre sous celui de Kusthopapa Xak. En langue pâli, le mot Savanna Xak signifie génie charitable, et Kusthopapa Xak génie pécheur.

« Ces deux génies s'étaient voué une amitié des plus étroite; ils se faisaient l'un à l'autre de fréquentes visites, et, à chacune de ces rencontres, ils avaient coutume de s'offrir réciproquement des cadeaux provenant de leurs chasses.

f( L'ne discussion survint un jour entre eux, au sujet d'un présent jugé de trop peu d'importance pour de si grands personnages. Xe pouvant se mettre d'accord, Savanna Xak proposa à son camarade d'invoquer les anges du ciel pour trancher leur différend; sa proposition fut acceptée, et tous deux s'adressèrent aux anges, chefs de la justice.

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et protecteurs de l'équité, en les priant de venir mettre fin à leur discussion.

« Au milieu de leur prière, apparut tout à coup un ani^e^ messag"er divin , qui leur communiqua l'arrêt suivant : « Vous allez vous mettre tous deux à courir vers la mer. Celui d'entre vous qui y arrivera le premier gagnera le procès, et sera, par conséquent, considéré comme ayant raison. » L'ordre fut aussitôt exécuté, et les deux génies se mirent, sans aucun retard, à courir vers la mer.

« Le pécheur Kusthopapa Nak, pensant arriver plus vite, chercha à éviter toutes les difficultés qu'il rencontrait sur sa route, en contournant les montagnes et les forêts. Le charitable Savanna Nak, au contraire, franchit en toute hâte le chemin qu'il devait parcourir, coupant à travers les rochers et les montagnes, et, aidé d'une force divine qui doublait la sienne, triompha d'obstacles inouis. De là les pentes abruptes et les rapides nombreux du Mékong, auquel il a tracé son cours, tandis que le Ménam, suivant la voie indiquée parle génie rival, coule doucement à travers des régions de plaines.

« Savanna Nak arriva le premier à la mer, où, sous la protection du juge divin, il attendit très longtemps son rival.

« L'ange, messager de Dieu, jugeant alors en équité et sans appel, donna raison à Savanna Nak, et, comme trace de son jugement, imposa au fleuve auquel il avait tracé le chemin, le nom perpétuel de NamKong,ou Mékong, qui signifie fleuve qui attend.

<( KusthopapaNak, déclaré vaincu, reçut pour sa rivière le nom de Nam Nam, ou Mé Xam, qui signifie rivière longtemps, ou retardataire, puisqu'il avait été longtemps attendu par son concurrent. »

Telle est la source authentique, d'après tous les conteurs d'histoires laotiens, du nom du fleuve Mékong. Il n'aurait donc pas pour origine, comme on le suppose quelquefois, le nom du muong de Khong qu'il arrose de ses eaux, mais cette vieille légende qu'il nous a paru bon de signaler.

Nous avons vu la part que les bonzes prennent à la vie laotienne; ils président à toutes les cérémonies, ils sont les seuls maîtres et éducateurs de la jeunesse, et certains d'entre eux, chefs de pagodes renommées, jouissent souvent d'une très grande influence sur leurs compatriotes.

Tous les jeunes gens de bonne famille entrent à la pagode vers l'âge de treize à quatorze ans. Là ils apprennent à lire et à écrire, puis commencent à prendre connaissance des livres sacrés et des vieux codes de Vien Chan. Ils peuvent abandonner la vie religieuse quand ils le désirent, mais un certain nombre d'entre eux persistent dans ce genre d'existence tout spécial; ils se font recevoir bonzes, et montent peu à peu en grade. S'ils veulent arriver, dans leur ordre, à une situation élevée, ils s'expatrient pendant quelque temps, allant continuer leurs études dans certaines pagodes éloignées, entourées de la vénération publique, puis en reviennent après quelques années employées, sinon à accroître leur bagage intellectuel, du moins à aug-

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raenler leur réputation de vertu et d'orthodoxie.

Au Laos, comme au Cambodge et à Geylan, les bonzes remplacent le sampot usité dans tout le pays par une robe jaune tombantjusqu'à la cheville, et couvrent le haut de leur corps par une écharpe de même couleur drapée sur l'épaule gauche, et laissant l'épaule et le bras droits à découvert. Ils portent suspendu au cou le chapelet boudhiste, se rasent la tête, qu'ils ont toujours complètement nue, et qu'ils abritent, quand ils sont obligés de sortir au grand soleil, sous un parapluie de papier, ou sous une grande feuille de latanier.

Chaque pagode, outre son chef, vieillard généralement très respecté, et ses bonzes, contient un certain nombre d'élèves. Tous portentlemême costume jaune, dont la couleur est obtenue en plongeante plusieurs reprises desétoffes decotonblanc dans une solution de bois de jacquier. Un certain nombre de coolies fournis par les villages voisins est attribué à chaque pagode pour les corvées à faire dans l'intérieur des bâtiments et les cours. L'usage laotien exige en outre que le public assure l'entretien des pagodes, et la vie matérielle des bonzes qui les occupent.

En dehors des présents en argent ou en objets divers que les bonzes reçoivent des particuliers, aux jours des cérémonies religieuses, chaque chef de famille leur envoie, à tour de rôle, deux fois par jour, du riz cuit et des aliments préparés. Les bonzes, en effet, ne doivent se livrer à aucun genre de travail ayant trait à la vie matérielle.

Les bonzes, devant être mendiants en vertu de leurs règlements, passent, pour la forme, chaque matin à six heures, par les chemins du village, ayant suspendu à l'épaule un sac en osier, ressemblant assez, de loin, à la musette de nos soldats. Chaque particulier, au bruit de la crécelle qu'ils agitent, descendant de sa maison, dépose dans ce sac une boulette de riz cuit.

Les aliments sont ensuite apportés à la pagode par les membres de la famille à laquelle échoit le tour de les fournir. Les donateurs sont reçus dans la salle de réception, et répartissent les mets sur des plateaux de bois ou de rotin, le chef seul des bonzes ayant droit à l'usage d'un plateau de cuivre. Ces plateaux sont portés dans les cellules des bonzes par les élèves bonzes. Avant de se retirer, les habitants du village chargés d'offrir les vivres de la journée assistent à une prière que les bonzes adressent au ciel pour eux, en signe de remerciement. Ce re[)as de six heures du matin porte le nom de San Kau Sau.

Le second repas de la journée, San Kau Phen, a lieu à midi. Au lieu d'être annoncé, comme le repas du matin, par le bruit des crécelles, il est indiqué par les sons, qui se répandent au loin dans la campagne, du gros tam tam de la pagode. Après ce repas, apporté et servi de la même façon que celui ([ui l'a précédé, les bonzes ne doivent plus, jusqu'au lendemain matin, prendre aucune nourriture. La seule boisson qui, en tout temps, leur soit permise, est l'eau fraîche.

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Les bonzes prennent l'eng-ag-emenl de garder la chasteté, et il est assez rare, assure-t-on, de voir cet eng-agement violé. Aucune loi religieuse ne leur défend, d'ailleurs, de quitter la pagode ; aussi arrive-t-il souvent de rencontrer des anciens bonzes rentrés dans la vie commune. Il faut dire que nos bonzes du Laos ne sont pas sommis aux lois si rigoureuses qui régissent leurs confrères du Cambodge. Un bonze cambodgien qui viole ses vœux de chasteté est condamné à des châtiments terribles, tandis qu'au Laos, si pareil fait vient à se commettre, le coupable est simplement renvoyé de la pagode et reprend la vie civile; on en rit bien pendant quelque temps, mais personne ne songe à lui tenir rigueur outre mesure. La grande indulgence pour toutes les faiblesses humaines est la note dominante du caractère laotien.

Il nous est arrivé bien souvent, dans nos courses à travers la province de Gam Mon, de nous arrêter, pour passer la nuit, dans une des nombreuses pagodesqu'elle contient. Partout l'accueil des bonzes a été des plus aimable, et très cordial. Il ne faut pas s'attendre, en pareil cas, à jouir tranquillement du sommeil matinal, car, dès trois heures du matin, on est réveillé par les sons du gros tam tam suspendu sous la véranda, où précisément nous nous installions, pour nous mettre à l'abri de la chaleur et des insectes. Alors commence une interminable psalmodie qui dure plus d'une heure. Le voyageur qui, parcourant la campagne, entend d'une certaine distance cette monotone prière, ne peut s'empêcher

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de se remémorer les malines cliantées clans nos couvents de France, par les ordres religieux qui pratiquent les offices de nuit. Si parvis licet componere magna.

Pas plus que nos moines du moyen-âg-e, les bonzes du Laos, entourés cependant comme eux du respect de tous, n'échappent aux plaisanteries que ne saurait s'empêcher de faire, à leur sujet, la race à l'esprit gai et superficiel dont nous avons dépeint le caractère.

C'est ainsi que nos Laotiens s'amusent bien souvent à écouter, dans les joyeuses réunions du soir, l'histoire suivante, attribuée à un bonze qui vivait dans les temps lointains. Lorsqu'un conte est un peu compromettant, il est toujours préférable de le placer à une époque telle que personne ne puisse s'en trouver froissé dans la génération présente :

(( Un bonze, non des moins considérés, voyant un jour chez un de ses voisins, bon campagnard à l'esprit peu cultivé, un canard gras et dodu, conçut le coupable désir d'enfreindre les sévères règlements qui prescrivent pour son ordinaire du riz, du poisson salé et des légumes.

« Pour arriver à satisfaire sa gourmandise, l'homme à la tête rasée eut recours à une ruse assez originale : il franchit brusquement le seuil de son voisin, et alla se prosterner devant l'oiseau de basse cour, qui faisait tranquillement sur une patte sa sieste habituelle. Se réveillant en sursaut, et étonné d'être l'objet de tant de vénération de la

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part d'un homme de celte importance, le canard se défia de cette grande dévotion qui pouvait bien cacher un piège tendu à son inexpérience; il s'éloig-na aussi vite que son embonpoint et ses courtes pattes purent le lui permettre.

« Cependant le bonze le poursuivait avec acharnement, en faisant de nouvelles prosternations, et l'oiseau continuait toujours de fuir sa présence. Le propriétaire du canard, qui assistait à cette scène burlesque, ne pouvait s'expliquer le motif des salutations réitérées du bonze, et il lui en témoigna sa surprise : « Ah pourquoi, honorable bonze, lui dit-il, vous faites-vous si humble devant cet animal? » « Hélas! répondit le bonze d'un air mystérieux, vous ne voyez donc pas que dans le corps de ce canard est passée une âme humaine, et que cette âme est celle de mon père. Il est vrai qu'il n'est pas permis à vos yeux profanes de le disting-uer, mais, foi de bonze, je vous affirme la pure vérité, et, en bon fils, je m'empresse de rendre à l'auteur de mes jours les hommages auxquels il a droit. » Le propriétaire du canard, émerveillé de ces paroles, et touché de la piété filiale du prêtre de Boudha, lui offrit l'oiseau que le bonze, tout joyeux, se hâta d'emporter dans ses bras.

« Le lendemain, curieux de savoir si son canard possédait toujours une âme humaine, le confiant voisin se présenta à la pag-ode, et, fort du service qu'il avait rendu la veille, 'y entra sans cérémonie. »

« Mais quelle fut sa surprise, rpiand il vit dans la cour de l'établissement un tas de plumes qui lui

représentaient les restes de son canard. Poussant plus loin ses investig'ations, il découvrit dans une cellule son oblig-é de la veille, tenant encore à la main la dernière cuisse de sa victime, qu'il dévorait avec délices. Le bonze, à l'aspect inattendu de son voisin, fut un peu déconcerté; cependant il fit bonne contenance, et, sans attendre que celuici lui eût adressé la parole, il lui dit d'un air contrit : « J'accomplis en ce moment, cher voisin, un pénible devoir; l'àme de mon père, vous le savez^ par un décret de Dieu, avait été réincarnée dans ce canard que votre générosité m'a laissé emporter. A force de prières, j'ai réussi à faire sortir cette âme vénérée d'une enveloppe indigne d'elle ; mais que faire de cette misérable enveloppe qui lui avait trop longtemps servi de domicile, je ne pouvais la livrer aux oiseaux de proie, c'eût été ui» crime, et cependant je devais la faire disparaître d'une façon qui ne pût blesser mon père ; je me suis donc vu obligé de me charger de ce triste soin, bien à contre cœur, je vous l'assure, et, vous le voyez, j'achève la besogne. » Le voisin, un peu stupéfait d'abord, finit par reconnaître que le bonze avait bien agi; mais, en se retirant, il ne pouvait s'empêcher de se dire : « l'âme du père de mon vénérable ami aurait-elle donc été bien humiliée, si j'avais du moins été invité à partager ce repas obligatoire? »

Ces histoires plaisantes sont toujours, au Laos, accueillies par les rires joyeux de toute l'assistance, mais elles ne sauraient nuire en aucune

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façon à l'influence qu'exercent les bonzes sur l'ensemble de la population.

On se souvient du Siamois Phra Yot, auteur de l'assassinat du malheureux inspecteur de milice Grosg-urin; ce mandarin s'aliéna tout le Cam Mon par un crime dont il fut l'instigateur, sinon l'auteur mème,etqui fut commis sur la personne d'un bonze entouré delà vénération unanime. Les déprédations continuelles de Phra Yot, l'emprisonnement des notables, les fils des mandarins arrêtés jusqu'au payement de rançons importantes, les éléphants et les troupeaux achetés à prix dérisoire, rien n'avait lassé l'inépuisable patience des Laotiens, subissant, tristes et passifs, la domination du plus fort. Mais aussitôt le crime commis par ce Siamois sur un bonze connu, le sentiment public se révolta, et ce fut là une des causes des cris de joie qui accueillirent la délivrance que nous apportâmes à celle région ravagée.

L'objet du htige était un superbe éléphant que possédait le chef des bonzes de la pagode de Na Pè, vieillard respecté, nommé At Nha Kou Sang Ka Lat. Phra Yot voulait s'emparer de l'animal, Sang Ka Lat refusait de s'en défaire. L'éléphant fut, malgré toutes les protestations, emmené, avec tant d'autres, sur la rive droite du Mékong, et le malheureux bonze, coupable d'avoir résisté au tout puissant envoyé de Bangkok, fut assassiné. Etant allé rendre visite, certain jour, à ses collègues les bonzes d'une pagode du village de Cam Mon, Sang Ka Lat fut retenu plus tard qu'il ne l'avait pensé,

ot résolut de passer la nuit à Cam Mon, se proposant de rentrer le lendemain matin à Na Pc. Pendant la nuit, il reçut une balle dans le dos, alors qu'il dormait sur le plancher de la pag-odCjCt mourut aussitôt. La veng-cance de Plira Yot était accomplie.

Le chef actuel de cette pagode de Na Pè, successeur de la victime du bandit siamois, est un homme d'un caractère très aimable, et fort distingué, nommé Kou In, âgé de cinquante-deux ans. Sa pagode, située dans un lieu charmant, à quelques pas de l'emplacement où se trouvait l'ancien poste français, est tenue de la façon la plus soignée. L'enceinte en est très grande, bien dallée, et clôturée d'une superbe haie de bambous, de cette magnifique espèce dénommée en Annam bambou royal.

Le brave bonze, sachant que j'aimais sa pagode, et que je ne manquais jamais de m'y arrêter, chaque fois que je venais dans la région deXa Huong, avait fait ajouter au bâtiment principal un pavillon minuscule, et très coquet, dans lequel je m'installais pour la nuit.

Kou In connaît tous les petits détails de la vieille histoire du pays; j'aimais à les lui faire raconter, et nombre de faits rapportés dans cette étude sont venus à ma connaissance par cette voie autorisée. Tout en conservant une certaine dignité inhérente à son costume, et aux fonctions qu'il exerce, il possède une tournure d'esprit des plus gaie, ce qui ne l'empêche nullement de diriger les

ANNEE LAOTIENNE

élèves qu'il est charg-é d'instruire d'une façon énergique et paternelle à la fois.

Cette pagode de Na Pé est restée un de mes bons souvenirs de la province de Cam Mon, tant à cause du g-rand calme que son heureuse situation procurait qu'en raison de l'accueil si simple et si sympathique que j'y ai trouvé bien des fois.

Lors d'un voyag-e en Annam que je fis pendant mon séjour dans le Cam Mon, je rapportai, pour en faire cadeau à cette pagode, un immense gongen métal, semblable à ceux qui sont suspendus dans les citadelles annamites pour la surveillance du service de garde. En le recevant, le chef des bonzes me dit très aimablement : « Chaque fois que cet instrument résonnera, je penserai à vous, et ferai des vœux pour votre bonheur. » Et ce m'est une douce pensée, et un agréable souvenir, sentiment qui sera peut-être traité par certains de puérilité, de penser que là-bas, au fond du Cam Mon, les montagnes qui entourent cette jolie pagode de Na Pé, que j'aimais, continuent à retentir du son ■de ce gong, tandis que j'en suis aujourd'hui si loin.

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