I. La moitié du prix de vente de IV-Iéphant
Frapper le consommateur directement ne sérail pas possible; établir une régie ne le serait pas davanlag-e. C'est donc au producteur qu'il faudrait s'adresser, et le système qu'emploient les Siamois dans ce sens paraît donner de bons résultats.
Sur la rive droite du Mékong-, les Chaus Muongs délivrent, à tous les habitants qui en font la demande un permis de distillation dont le prix est de vingt ticaux et quart, soit un peu plus de trente francs. Moyennant le payement de cette taxe, il est loisible à tous de distiller et de vendre toute la quantité d'eau-de-vie qu'ils peuvent produire pendant une année. Cet impôt ne causerait aucun étonnement dans le Cam Mon, chacun s'attendant à le voir établir d'un moment àl'autre, et les gens sag-es de la province en désirant même l'introduction.
La tranquillité étant devenue complète dans la province, à la suite de notre occupation, la richesse des habitants subira forcément une ascension continuelle. Ce sera la première fois, depuis de long-ues années, que ce pauvre pays, si longtemps troublé, jouira enfin des bienfaits d'une longue paix. La France, qui lui assure cet état de prospérité, peut, sans aucune exagération, se considérer comme ayant le droit de se couvrir des dépenses que lui occasionne l'occupation. Ilparaît donc de toute justice de chercher, par un système d'impôts progressifs, mais sans exag-éralion, à atteindre l'équilibre des recettes et de nos dépenses. II y acependantune mesure à garder. Nous cherchons à attirer sur notre territoire les populations qui en ont été arrachées par
les Siamois ; il y a donc nécessité d'agir momentanément de telle façon que tout le monde puisse se rendre compte que l'habitant de la rive gauche n'est pas soumis à des impôts supérieurs à celui de la rive droite. S'il en était autrement, tous les efforts qui tendent à repeupler le Laos français resteraient stériles, et le pays demeurerait désert. Une grande prudence est, pendant de longues années, indispensable.
La province de Cam Mon produit, dans toute son étendue, le riz nécessaire à la consommation de ses habitants ; elle pourra en fournir bien davantage, d'excellents terrains propres à faire de belles rizières n'étant pas utilisés, à l'heure présente, par suite du chiffre infime de la population et aussi de l'indolence et de l'imprévoyance du Laotien.
Jusqu'à présent, en effet, l'idée de commerce et de gain possible à réaliser n'a pas pénétré dans les cerveaux de la plupart de nos Laotiens. Assurer leur existence au jour le jour est leur seule préoccupation; il y a évidemment quelques exceptions, mais elles sont bien peu nombreuses ; espérons que leur nombre ne fera que s'accroître. Ce serait un des résultats les meilleurs de notre occupation du pays, si nous pouvions communiquer aux races qui l'habitent un peu de cette activité physique et intellectuelle, sans lesquelles une nation est destinée à périr.
On confectionne, au Cam Mon, de très belles étoffes de soie ou de coton ; souvent la soie et le coton sont mélangés. Ce sont les femmes qui se
livrent à cette occupation, nous n'osons dire à cette industrie, car elles fabriquent uniquement les pièces indispensables à l'habillement de la famille ; aussi il est fort difficile de s'en procurer.
Le métier dont elles se servent, semblable à celui que nous avons vu dans toute l'Indo-Ghine, est installé sous la maison. La soie en fils est achetée aux colporteurs annamites ; le coton provient des maisons chinoises de la rive droite, ou est quelquefoie apporté par les Koulas. C'est le nom que les Laotiens donnent aux marchands venant de la Birmanie.
Les étoffes confectionnées sont de couleurs très vives, et très variées ; nous avons pu en employer quelques pièces à recouvrir des meubles européens, et leur aspect ne dépare en aucune façon nos aj)partements. Quelques étoffes de soie, destinées, au Laos, à être employées comme sampots de cérémonie, ont même servi à faire des costumes à des fillettes de notre famille, et leurs jolies nuances ainsi que le bizarre mélan^ï-e de leurs couleurs ont été également très appréciés.
Les femmes laotiennes teig-nent elles-mêmes la soie et le coton destinés à la confection de leurs pièces d'étoffes. Elles n'emploient que des procédés de teinture naturels, aussi la couleur résiste-t-elle à tous les lavages, et ne se fane que très peu, et à la long'ue seulement, au contact de la lumière solaire.
La couleur la i)lus appréciée, dans les ménages pauvres du Laos, est l'indigo. Les feuilles de trois
plantes diftérentcs, très connues de tous les Laotiens, sont employées à la production de celte couleur :
L'indig"0 proprement dit, dont le nom laotien est kham, le nom annamite cham, qui se plante par graines, sur les berges des cours d'eau^ sans exiger aucun soin;
Le kok hom, qui se plante par boutures ;
Enfin la liane buok, qui se reproduit par repiquage.
Les feuilles de ces trois plantes sont soumises à une préparation analogue. On les fait infuser à froid dans des jarres déterre remplies d'eau; après un certain temps, on retire les feuilles en les pressant, et on les jette. Dans l'infusion ainsi produite, on précipite une certaine quantité de chaux, on agite ce mélange^ puis on le laisse reposer. Après quelques minutes, la couche d'indigo se dépose au fond des jarres, et l'eau claire remonte à la surface. On retire cette eau claire, et la pâte qui se trouve au fond du récipient est déposée dans des seaux de bambou dont le fond est percé de petits trous. La couche d'indigo, séchant petit à petit, devient solide, et est alors prête à être employée. Ce produit, ainsi préparé, est vendu, dans toute la province, au prix de un tical le mun, soit un franc cinquante centimes les douze kilos.
La couleur noire provient d'un arbre sauvage, de grandeur moyenne, nommé kok mak kua. On utilise cette couleur dans les villages où les plantations des végétaux qui fournissent l'indigo ne peu-
vent réussir. La teinture des étoffes en couleur noire est très facile. Les fruits de l'arbre indiqué sont broyés dans des mortiers de bois, puis jetés dans des jarres remplies d'eau. On trempe dans ce mélang-e les étoffes que l'on désire teindre, et on les fait ensuite sécher au soleil. On renouvelle l'opération jusqu'à ce que la couleur voulue soit obtenue.
La couleur roug-e foncé, qui, comme les deux couleurs précédentes, est fort usitée dans la province, provient de la laque. La laque est produite par un ver spécial qui se trouve sur les tamariniers; on le recueille à l'état de cocon dur, comme le ver à soie, mais il ne nécessite aucun élevage. On écrase les cocons dans un mortier, on jette la poudre qui en résulte dans de l'eau acidulée, au moyen de vinaigre ou de citron, enfin on filtre en passant à travers une étoffe.
La laque se récolte dans toute la province, mais tout particulièrement dans le muong-de Cam Keut. La plus estimée est celle qui est produite sur les arbres nommés koko pleng- et kok ké . Elle se vend au prix de un tical, un franc cinquante, les deux kilogrammes cinq cents grammes.
Une autre couleur rouge, moins éclatante que celle produite par la laque, est extraite du faux bois de campêche, le mai pliang des Laotiens, ou cay giang des Annamites. Cet arbre se reproduit par semis de graines, et prospère sans exiger aucun soin particulier.
La couleur jaune est tirée du jaquier ordinaire;
elle est exclusivement employée à la teinture des vêtements des bonzes.
Il faut ajouter que les femmes laotiennes commencent à acheter chez les Chinois des boîtes de teintures provenant d'Europe, et généralement de fabrication allemande. Ces teintures donnent peutêtre des couleurs plus variées que celles dont /ait encore usage la majorité de la population, mais elles ne sauraient avoir la même durée. Les lavages fréquents, et la lumière solaire les détruisent peu à peu.
Le coton et la soie, avons-nous dit, proviennent, l'une de l'Annam, l'autre de Birmanie. La soie en fils est payée au prix de une barre d'argent * pour le poids de huit barres, soit quarante francs pour trois kilogrammes.
Cependant les vers à soie et les plantations de coton réussissent très bien dans la province. On a fait, particulièrement, pour l'élevage du ver à soie, dans le muong de Mahasay, des essais qui ont donné de fort bons résultats. Il est donc permis d'espérer qu'un jour viendra où la province ne sera plus, pour ces deux produits importants, tributaire des pays qui l'entourent.
Il se fait de la province vers l'Annam une très grande exportation de eu nau, ce tubercule qui se trouve en pleine forêt, au pied de certains arbres, et dont se servent les Annamites pour la teinture
I . La barre d'argent annamite, en usage dans tout le Laos, pèse 370 grammes, et a une valeur de 16 piastres^ soit quarante francs au taux du jour.
de leurs vêlements de travail. Le voyag^eur qui traverse les montagnes , limites des deux pays, rencontre constamment des bandes de colporteurs annamites, revenant des muong-s laotiens, où ils sont allés acheter ce produit si recherché, ou Téclianger contre certaines de leurs marchandises.
Sur tout le cours de la rivière Nam Hin Bonn, on fabrique, avec une pierre calcaire très abondante, de la très bonne chaux. C'est uniquement au moment de la saison sèche, lorsque les eaux sont basses, que les habitants des villages bordant la rivière se livrent à cette industrie. Le mode de fabrication est très primitif, les fours étant creusés dans la terre argileuse des berges, et toujours de très petites dimensions. La chaux ainsi fabriquée est renommée dans tout le pays, et on commence à venir en chercher d'assez loin.
A quelques kilomètres en aval de Pak Hin Boun, sur les bords mômes du Mékong, existe un village du nom de Ban Na Don, entièrement habité par des catholiques, où l'on fabrique de très bonnes planches, avec le bois mai nhang, ou cay dau des xVnnamites.
Les habitants de ce village, auxquels la mission a fourni les ustensiles nécessaires, sont rapidement devenus des scieurs de long très habiles.
Mines. — Il existe, dans la province de Cam Mon, plusieurs gisements minéraux dont il est difficile d'indiquer dès à présent la richesse. Nous devons nous contenter de les signaler, en remarquant que certains d'entre eux ont été exploités
autrefois par les Birmans , les Chinois ou les Annamites, ce qui tendrait à faire croire à leur importance.
Dans le muong de Mahasay, il y a, à Ban Na Kak, du minerai de fer, que les habitants recherchent dans la limite de leurs besoins, des plus restreints.
On voit cependant, dans la région, un certain nombre de forgerons, qui fabriquent, à la mode annamite, une assez grande quantité d'objets en fer.
Une mine d'or existe à Ban Thong Hat, dans le même muong de Mahasay; elle n'est pas exploitée, mais les habitants y vont de temps en temps, chercher un peu d'or, lorsqu'ils veulent faire fabriquer des bijoux pour leurs femmes.
Le Chau Muong de Mahasay m'avait envoyé un petit échantillon de cet or, qui a été laissé au commissariat, à Pak HinBoun.Ilest de la couleur jaune verdàtre aujourd'hui très à la mode, en France, pour certains objets de bijouterie, et de la même teinte qu'ont les vieilles pièces d'or annamites datant du règne de Minh Mang.
Un autre gisement d'or m'a été également signalé dans le Muong de Cam Keut ; ce sont des sables aurifères contenus dans le lit du Nam Sang Gioi, affluent du Nam Nioung. Les Phu Thuongs et les Siamois, ainsi que les Annamites, se sont livrés anciennement àla recherche de l'or dans cette rivière. Le Chau Muong et les mandarins de Cam Keut m'ont rapporté que les jeunes gens de leur province,
LES ÉLÉPHANTS sSq
incités, comme ceux de Mahasaj, par le désir de faire des cadeaux précieux à quelques jeunes filles, vont quelquefois, dans cette ré2;-ion, chercher For nécessaire à la fabrication des bijoux. Il faudrait une huitaine de jours, m'ont-ils affirmé, à deux ou trois hommes, pour trouver une quantité d'or dont le poids serait celui d'un tical rond, c'est-àdire quinze grammes. Tenant compte delà paresse des Laotiens, de leur peu d'ardeur à se livrer au travail, et considérant l'absence complète de procédés industriels, ou d'outillage pouvant les aider dans leurs recherches, ce résultat m'a paru fort beau.
Quand, aux époques de la grande insurrection annamite, nous parcourions les vallées du haut OuangBinh, les habitants qui nous accompagnaient en qualité de guides nous ont souvent fait remarquer, dans le Ut des torrents qui nous servaient de chemins, des paillettes d'or. Les officiers qui se livraient aux mêmes travaux dans la province du Ha Tinh ont fait les mêmes constatations. Il me paraît que cet ensemble de faits peut faire croire à l'existence, dans la chaîne de partage des eaux, d'un gisement important, puisqu'on peut trouver, dans les cours d'eau qui, soit à l'est, soit à l'ouest, prennent leurs sources dans ces montagnes, les traces du précieux métal. Nous avons jugé utile de signaler ces faits, qui peuvent avoir sur l'avenir de la province une inlluence considérable.
Enfin, deux mines ont été concédées, à titre provisoire, par le gouvernement de l'Indo-Chine, au
syndicat minier du Laos. Ce sont les mines d'étain du Nam Pa Then, affluent de g-auche du Nam Hin Boun et les mines de cuivre du Nam Ka Tani», situées dans le muon^ de Mahasay.
Le syndicat minier du Laos a envoyé, à la fin de l'année 1896, un ingénieur chargé de prospecter ces deux mines, et de faire quelques études pré[)aratoires. Les mines d'étain du Nam Pa Then ontseules été visitées, faute de temps, la durée de la mission de l'ingénieur ayant été un peu trop limitée. La prospection de cette mine ne paraît pas avoir donné des résultats satisfaisants; peut-être cet état de choses est-il atlrihuable à la rapidité, excessive, à notre avis, avec laquelle ont été faites les recherches.
Cette vallée du Nam Pa Then est habitée par quelques villages laotiens, qui ne vivent que de la recherche de l'étain. Ils ne tissent pas leurs étofTes, .ils n'ont pas de rizières, pas de bœufs ni de buffles, et se procurent toutes les choses indispensables à l'existence, par échange avec le métal qu'ils extraient de leurs terrains. Ils arrivent ainsi, d'après les renseignements recueillis sur place, à une production annuelle de douze cents kiiog-rammes. Ce chiffre paraîtra minime, mais il faut se souvenir que les Laotiens n'ont jamais cherché, jusqu'à présent, à tirer de leur travail un bénéfice quelconque ; ils ne font que ce qui est nécessaire pour vivre. Ce chiffre de douze cents kilogrammes, représentant, au prix du pays, une valeur de six cents piastres, indique donc la quantité d'étain stricte-
ment indispensable pour se procurer, par voie d'échang-e, les vêtements et les aliments.
Ils ne pratiquent d'ailleurs, pour leurs recherches, ni g-alcries, ni coffraj^es; ils ne connaissent pas ces procédés, et, les connaîtraient-ils, qu'ils ne se donneraient certainement pas la peine de les employer. Ils se contentent de creuser, à la surface du sol, des puits en forme d'entonnoir.
En dehors de cette production annuelle de douze cents kilogrammes d'étain, à l'époque de la domination siamoise, un certain nombre d'inscrits, dans chacun des villages de la vallée du Nam Pa Then, étaient désignés pour payer l'impôt en nature, soit en étain, dans le cas qui nous occupe. C'est ainsi que les villages versaient ensemble, annuellement, au Chau Muong- de Lakhone, dont ils relevaient alors, un poids de quatre-ving-t-dix kilogrammes d'étain, d'une valeur de quarante-cinq piastres.
Les Laotiens, très peu nombreux, paresseux à l'excès, et dépourvus de tout outillage industriel, peuvent donc trouver, en creusant simplement des trous à la surface du sol, l'étain nécessaire pour assurer leur existence.
Ces considérations sont bien faites pour nous empêcher de désespérer de l'avenir des mines du Nam PaThen, étant donnée, surtout, l'excellente qualité de l'étain qu'elles contiennent, reconnue par l'ingénieur lui-même.
Nous pensons que le jour où l'on entreprendra des travaux conduits très sérieusement, et pouvant avoir une durée suffisamment longue, les richesses
minérales du Cam Mon attireront dans la j)rovince les Européens, et seront pour eux, et conséquerament pour les habitants du pays lui-même, une source de prospérité.
Je ne veux pas quitter les mines du Xam Pa Then, sans signaler un point bien pittoresque qui se trouve sur le chemin de terre conduisant de la rivière Xam Hin Boun aux mines. Au milieu de son parcours, près du village de Ban Na Xo, ce chemin traverse une grotte superbe par laquelle il passe sous une ligne de collines boisées. Cette grotte, d'une longueur de cent cinquante mètres, d'une largeur de quarante mètres, et d'une hauteur de trente mètres environ, forme un véritable tunnel sous la montagne. Des stalactites et des stalagmites très curieuses de formes la décorent d'un bout à l'autre. Au fond, coule un clair petit ruisseau, qui disparaît entre deux rochers. L'entrée et la sortie de la grotte sont cachées sous des lianes gigantesques. II règne en tout temps, dans cet endroit charmant, une délicieuse fraîcheur, et c'est toujours une sensation bien agréable d'y faire halte, au sortir de la brousse brûlée par l'ardent soleil tropical.
Deux sources salées sont connues dans la province, l'une située dans les rizières de Na Kai, muong de Cam Mon, dont l'eau est froide et un peu trouble ; l'autre dans le village de Song Khône, muong de Mahasay, donnant une eau très froide et très limpide. Près du village de Poung Hon, dans le muong de Cam Mon, existe une source sul fureuse très chaude.