CHAPITRE IX
L ELEVAGE ET LES VEGETAUX
Etat prospère de l'élevac^e. — Mammifères, oiseaux, reptiles. — Taille énorme de certaines £>;rehouilIes comestibles. — Les raies du Mékoai^. — Abeilles sauvages. — Magasins de riz de réserve. — Tabac, coton, bois de rose. — Liane caoutchouc. — Son abondance. — Bonne qualité du produit.
Si l'on tient compte des conditions spéciales dans lesquelles se trouve la province, et, surtout, si l'on se souvient, ce qu'il est toujours indispensable de faire, des périodes troublées qu'elle vient de traverser, et dont elle sort à peine, on constatera que l'élevage donne des résultats quisontdéjà très appréciables.
En effet, outre les buffles nécessaires à la culture du riz, que les habitants conservent, la province en exporte annuellement environ huit cents. Presque tous ces animaux sont vendus ou échang-és aux Annamites venant commercer dans la région ; un certain nombre, provenant des muongs de Mahasay et de Tha Khek, passent sur la rive droite du Mékong. On en conduit même jusqu'aux marchés de Korat et de Bangkok. Le prix moyen de vente de chacun de ces animaux varie de douze à treize
piastres, soit trente à trente deux-francs de notre monnaie.
Les muonns de Cam Mon, Cam Keut et Mahasay vendent, de la même façon, aux Aimamites, chacun quatre à cinq cents porcs par an, au prix moyen de trois piastres, ou sept francs cinquante par tète. Les plus gros ne dépassent jamais le prix de quatre piastres, soit dix francs.
Les muongsde Tlia KheketdeMahasay commencent à élever des bœufs, et, à Tha Khek, on s'est mis, depuis 1896, à la production des chevaux.
En présence de ces résultats, il est certain que, quand l'élevage sera fait dansdebonnescondilions, sous la surveillance et la direction d'Européens, il donnera un gain très appréciable à celui qui l'entreprendra. Les grandes plaines du muong de Tha Khek, et les cirques du muong de Mahasay nous paraissent indiqués pour ces essais. Tous deux très riches en graminées, ces muongs sont destinés à devenir, dans un avenir très prochain, des centres d'élevage importants.
Nous avons pu nous-mème faire un essai de ce genre, pendant notre séjour dans le Cam Mon: le troupeau de Pak Hin Bonn, destiné à notre consommation, et auquel aucun soin spécial n'était donné s'est accru très rapidement, et il était bien rare que le Laotien préposé à sa garde eût à signaler la mort accidentelle de quelque animal. On se contentait cependant d'ouvrir le matin au troupeau les portes de l'étable, on le laissait au pâturage, pendant toute la journée, sous les grands arbres de la forêt
l'élevage et les végétaux 2G5
située derrière la résidence, et on le rentrait le soir. La seule précaution prise avait pour but d'empêcher l'enlèvement d'un animal par le tigre.
En 1897, une épizootie, qui a causé de grands ravages sur la rive droite du Mékong, n'a pas traversé le fleuve. Quelques cas ont été néanmoins signalés dans la province de YienChan; mais la province de Gam Mon est restée complètement indemne. A la suite de ce désastre, l'absence presque complète de bœufs et de buffles dans les muongs de la rive droite fut, pour nos habitants du Cam Mon épargnés par le fléau, une large source de bénéfices.
La première précaution à prendre, en cas d'épizootie, pour en éviter la propagation, est de faire enterrer très profondément les animaux morts de maladie. Il faut exercer une surveillance très active pour obtenir cet effort de travail des indolents Laotiens, qui se contentent, généralement, de jeter à l'eau les bêtes mortes, empoisonnant ainsi leursrivières. Aussi ne doit-on pas hésiter, dans un intérêt général, à frapper d'une amende sérieuse les villages qui, par négligence, ne se conformeraient pas aux ordres donnés dans ce sens.
La faune du Cam Mon est des plus intéressante, et un zoologue y trouverait un champ d'études bien vaste et très varié.
Les mammifères appartiennent aux familles les [)Ius diverses; on y rencontre l'éléphant, le rhinocéros, l'hippopotame, le tigre, la panthère, le jaguar, le chat tigre, le chat sauvage, le bœuf sauvage, le buffle sauvage, le cerf, le daim, le sanglier, la loutre,
le lièvre, l'écureuil, des singes de toutes sortes, et une variété infinie de rongeurs.
L'étude de l'ornithologie serait au moins aussi intéressante que celle des mammifères; on voit sur les rivières des oiseaux au plumage éclatant, dont les dépouilles feraient les délices de nos élégantes Parisiennes ; on rencontre presque à chaque pas, le long des cours d'eau, ou en pleine forêt, le paon, le faisan doré, le faisan argenté, le coq de bruyère^ des perruches de toutes sortes, des martins pêcheurs aux couleurs éblouissantes; on voit, mais moins abondants , des vautours, des oies sauvages, des pélicans, des corbeaux, des pies , des bécassines royales, des bécassines ordinaires, des bécasseaux, des bécasses , des poules d'eau , des perdrix, et quelques cailles. A certaines époques, des bandes innombrables de canards sauvages s'abattent sur les eaux du Mékong, et y forment de véritables îles flottantes. Les poulets et canards de toutes les espèces abondent partout dans la province.
Une particularité de ces régions du Laos est l'existence d'un oiseau de proie minuscule, de la grosseur d'une de nos alouettes de France, formidablement armé d'un bec recourbé, et de serres puissantes. Ce dangereux animal fait une guerre acharnée à tous les petits oiseaux, et s'attaque même, dit-on, aux jeunes paons. Par contre, on ne voit en nul endroit ces joyeux moineaux, si audacieux, si familiers, et qui font, en France, la joie de nos jardins et de nos squares.
Les reptiles dangereux sont beaucoup moins
l'élevage et les végétaux 2G7
nombreux qu'en Annam, car je n'ai jamais entendu sig-naler un accident occasionné par la morsure de ces animaux. On ne voit point, non plus, ces immenses pithons que l'on trouve si souvent dans les régions montag-neuses du Quang Binh. Les serpents d'eau, et ce beau serpent vert qui se plait sur les bananiers existent, au contraire, en assez grand nombre.
Les sauriens sont assez nombreux. Des crocodiles, de petite taille il est vrai, abondent à certains points du Mékong et du Nam Hin Boun ; je n'en ai jamais vu dont la longueur fût supérieure à deux mètres. On rencontre quelques iguanes, des lézards de diverses tailles, et, en quantité innombrable, ces gentils et si petits lézards, dénommés familièrement margouillats, qui pullulent dans les maisons, et que nous traitons en amis, en raison de la guerre acharnée qu'ils livrent aux moustiques et autres insectes.
Daus nos toitures de paille, habite l'aimable et familier gecko, dont le cri si original annonce les changements de temps aussi sûrement que le meilleur baromètre.
La présence de cet animal dans une maison est signe de bonheur, suivant la croyance populaire, et quand on le trouve mort, tombé de la toiture, le malheur n'est pas loin.
Les batraciens sont représentés par une très grande variété d'animaux. Parmi les grenouilles, la plus curieuse est celle qui poi'te le nom de grenouille bœuf ; bien que petite, elle pousse des coas-
sements d'une force étonnante. On trouve des {grenouilles comestibles d'une taille énorme, et l'une de leurs cuisses peut facilement rivaliser de taille aveccelle d'un poulet. Leur chair n'est pas désagréable au goût, mais ces dimensions exagérées nous étonnent, et nous inspirent, malgré nous, comme il en est de tous les aliments auxquels nous ne sommes pas habitués, une certaine répugnance.
Les poissons abondent dans tous les cours d'eau, et dans le grand fleuve, mais nous les avons toujours estimés de qualité très inférieure. 11 faut faire une exception en faveur des immenses raies que l'on pèche dans le Mékong ; leur chair est parfaite, et ressemble d'une façon absolue à celle du même poisson vivant dans la mer.
Les scolopendres sont très nombreuses, et de dimensions exceptionnelles.
Les arachnides sont représentées par les araignées, et les scorpions de toutes tailles, qui se trouvent trop fréquemment dans les habitations.
Les insectes de toutes sortes abondent dans la province ; il faut noter spécialement une variété infinie de papillons, aux couleurs éclatantes, qui feraient la joie d'un collectionneur.
Les abeilles vivent à l'état sauvage, dans les régions couvertes de forêts et de rochers calcaires, et établissent leurs essains, tantôt dans des anfractuosités de rochers, tantôt dans des troncs d'arbres pourris; souvent encore, ils sont supendus tout simplement aux branches des arbres. Il n'est pas rare de trouver jusqu'à dix essaims sur le même sujet.
l/ÉLEVAfiE ET LES VÉCÉTAUX 269
Les indigènes ne se livrent pas à l'apiculture, autant par paresse que par l'idée qu'il n'y a pas à s'occuper de ce que la nature dirige elle-même. Aussi, la récolte des rayons, qui a lieu en toute saison, mais principalement au mois d'octobre, constitue-t-elle une véritable destruction. Les abeilles sont asphyxiées pour rendre la capture plus facile et sans danger; aucun soin n'est pris pour séparer le miel et la cire ; le rayon entier est fondu, et le produit qui est obtenu constitue une cire peu claire, peuonctueuse, renfermant des quantités de corps étrangers qui en altèrent la finesse. Le commerce n'en tire, par conséquent, qu'un produit très inférieur, qui donne lieu, néanmoins, à de nombreuses transactions. L'écoulement de la cire se fait principalement sur Bangkok et Oubon, où elle atteint le prix énorme de quatre francs le kilogramme.
Les Laotiens nerecueillent guère jusqu'à présent le miel, dont le placement se trouverait si facilement sur les grands marchés de l'Extrême Orient. Il serait possible, sans doute, sous l'impulsion d'acheteurs européens, de leur enseigner et de leur faire pratiquer un mode plus rationnel de récolte, qui fournirait à la fois un produit nouveau pour le mouvement économique, et une très importante source de revenus pour les indigènes.
On m'a montré, près de Cam Keut, une haute et très longue muraille de rochers entièrement tapissée d'essaims, et les Laotiens assurent que la façon dont ils sont placés permet de pronostiquer si la saison des pluies sera abondante. Quand le sol doit
être couvert par rinondalion, les abeilles se placent beaucoup plus haut que si la saison doit être relativement sèche.
Les moustiques, très abondants dans certaines régions, sont toujours des hôtes bien désagréables. A Pak Illn Boun, à la résidence, pendant toute la saison des pluies, nous étions exposés, dès le coucher du soleil, à de véritables invasions de ces méchants petits animaux. Il nous fallait personnellement, pour prendre le repas du soir, et pour pouvoir ensuite travailler à notre bureau, nous munir de chaussures très montantes, et nous envelopper les jambes d'une couverture, si nous voulions avoir quelque chance d'écliapper à leurs terribles piqûres. Le haut du corps esta l'abri de leurs attaques par suite du mouvement du panka.
La province de Cam Mon est riche en végétaux de tous g-enres, qui sont exploités parleshabitants, pour servir à leur alimentation, et à leur commerce d'échang-e bien réduit jusqu'à présent. Certains d'entre eux pourront contribuer à la richesse du pays, quand il contiendra un plus grand nombre d'habitants, ou quand l'industrie européenne s'y sera implantée.
Le riz, base de la nourriture des indigènes, peut être cultivé presque partout, sur les rives des nombreux cours d'eau qui arrosent la province. Dans lesrég-ions élevées, le riz de montagne réussit très bien; c'est cette qualité de riz quirend de si grands services dans les parties montagneuses du Tonkin et de l'Annam.
L ELEVAGE £T LES YEGETAU^C 27I
La culture du riz n'offre aucun caractère particulier; dans les villages habités par les Annamites, il s'en fait, comme en Annam, deux récoltes chaque année, tandis que les Laotiens n'en font jamais qu'une seule. Cette différence provient du talent que possèdent les Annamites d'irriguer leurs champs tandis que les Laotiens profitent de la saison des pluies seule pour assurer leur récolte.
Dans les villages annamites, on se sert, pour amener dans les rizières l'eau des cours d'eau, de paniers à mailles très serrées, que deux hommes manient très habilement au moyen de cordes, ou de la roue hydraulique construite uniquement en bambous, et que connaissentbicntous les voyageurs qui ont parcouru l'Indo-Chine.
Autrefois, lorsque, par hasard, une récolte de riz était mauvaise, et ne fournissait pas aux habitants la provision nécessaire à leur existence pendant une année, le pays était désolé par d'épouvantables famines. Chaque province du Laos ne produit en effet que la quantité de riz indispensable à la consommation de ses habitants, et ne pourrait, en conséquence, en vendre à la province voisine; l'aurait-elle pu que le manque total de voies de communication s'y serait, dans le plus grand nombre des cas, opposé. Pour parer à ces graves inconvénients^ une des meilleures mesures prises dès le début de l'occupation française a été l'institution, dans chaque village, de magasins de réserve.
Ces magasins sont constitués par le versement d'un certain nombre de mesures de riz, que chaque
habitant inscrit doit obligatoirement y faire. Ce riz ne cesse pas, malgré sa présence dans le magasin commun, d'être la propriété du Laotien qui l'y a déposé, mais ce dernier ne peut pas y touclier; il faut une circonstance extraordinaire, et une autorisation de l'autorité administrative, pour qu'une sortie du magasin puisse s'effectuer. Chaque année, à l'époque de la récolte, le riz de l'année précédente est retiré par son propriétaire, contre versement de la même quantité de riz nouveau.
Les fonctionnaires fran(;ais doiveni, au moment de leurs tournées, s'assurer de la stricte exécution des mesures concernant les magasins de réserve. La population a très bien compris l'utilité de ces mesures, et néanmoins, comme il arrive souvent pour toutes les choses nouvelles, l'établissement de ces approvisionnements ne s'est pas fait sans certaines difficultés. Il ne faut pas en accuser la mauvaise volonté des Laotiens, car leur docilité est très grande; ici, comme dans tant d'autres cas dont nous avons déjà dû parler, leur inertie habituelle et leur extrême indolence ont seules été fautives. Malgré tout, dès la fin de l'année 1897, les magasins de riz de réserve étaient complètement organisés, et garnis de leurs provisions obligatoires, dans les cinq muongs de la province.
Le maïs donne de bons résultats, partout où on le cultive, mais on ne le trouve pas abondamment dans le Cam Mon. La patate, au contraire, est très appréciée des Laotiens; elle est de la même espèce que la patate douce vulgaire d'Annam. Les feuilles
l'élevage et les végétaux 278
sont bien précieuses pour les Européens, à l'époque de la saison sèche, alors que nos potag-ers ne nous fournissent plus aucun légume vert. La feuille de patate, cuite dans deux eaux successives, et assaisonnée par un cuisinier habile, simule d'une façon presque complète nos épinards de France. Nous en avons, pour notre part, fait un usag-e fréquent. Seuls ceux que les hasards des voyages ont, pendant de longs mois, privés de tout légume vert frais, nous comprendront.
La canne à sucre se rencontre dans bien des villages. Elle est de bonne qualité, et se vend, comme en Annam, coupée en petits bâtonnets. Dans quelques rares endroits, on en extrait un sucre très sirupeux, qui nous a paru être d'un goût assez appréciable.
Les arbres fruitiers des pays tropicaux sont cultivés dans tous les villages du Cam Mon. Les plus répandus sont les cocotiers, les aréquiers, les bananiers, les orangers, les jaquiers, les pamplemousses, les citronniers, les arbres qui produisent ce fruit savoureux dénommé pomme-cannelle, et enfin le manguier. Ce dernier arbre, qui prospère sur les rives du Mékong, tout en donnant un produit de ({ualité très inférieure, ne se plaît, sur la côte d'Annam, que sous une latitude beaucoup plus basse.
Le tabac est de bonne qualité, et se cultive de préférence sur les berges des cours d'eau, dans les terrains que le retrait des eaux descendantes laisse à découvert, ou dans les îles du fleuve. C'est le contraire de ce qui se passe en Annam, où le
cultivateur recherche, pour ses phmtations, les endroits secs, les coteaux, ou les plateaux un peu élevés.
Le tabac laotien est très apprécié de certains Européens, mais on lui reproche son parfum trop violent. Ceux d'entre nous qui en ont fait usage, lorsque, par hasard, leur provision de nos tabacs habituels venait à faire défaut, par suite du retard d'un convoi d'approvisionnement, se sont bien trouvés de ne s'en servir qu'après lui avoir fait subir plusieurs lavages préalables. Il peut alors être ag-réablement utilisé pour la cigarette ; en revanche, nos fumeurs de pipes ne l'apprécient guère, à cause de sa force.
Le coton réussit bien, mais il est cultivé dans de rares villages seulement. Son usage est cependant d'un emploi constant ; il est donc à désirer que sa culture se propage, afin que l'habitant du Cam Mon ne soit plus obligé d'avoir recours à l'étranger pour la fourniture de ce produit.
Outre le coton ordinaire, on trouve assez abondamment un grand arbre, nommé faux cotonnier, donnant un produit dont la ressemblance avec le coton est presque complète. Les pelouses placées sur les rives du grand fleuve, devant la résidence, à Pak Hin Boun, sont couvertes de ces arbres, et le coton provenant de leur récolte a été utilisé pour la confection des matelas et des traversins du Commissariat.
Le mûrier donne de bons résultats dans le muong de Mahasaj, où l'on a commencé des essais d'élevage de vers à soie. L'indigo abonde partout.
L ELEVAGE ET LES VEGETAUX 27O
et est employé à la teinture des vêtements de travail d'une partie de la population.
Les essences forestières sont des plus nombreuses, et il y en a qui sont d'une valeur réelle. Il faudra remédier à la destruction qui se produit chaque année, au moment où la création des rais, ou rizières de montagnes, amène l'incendie d'une partie de la forêt. On devra recommander de ménager les cantons où existent certains essences d'arbres, et ceux où se trouvent des sujets de taille extraordinaire. J'ai remarqué, sur le chemin qui conduit de la rivière Nam Hiii Boun aux mines du Nam Pa Then, plusieurs arbres, d'un bois rouge très dur, atteignant cinq mètres de circonférence, à une hauteur de deux mètres au-dessus du sol.
Les grands pins du plateau de Na Kai, et du muong de Gam Keut, atteignent également des dimensions gigantesques; ils sont de cette magnifique espèce qu'on ne rencontre guère, en Annam, qu'aux environs de Hué, à l'esplanade du sacrifice, et dans les parcs qui entourent les tombes royales.
Le bois de rose qui, sur le versant oriental de la chaîne de partage des eaux, est toujours de taille restreinte, atteint, dans le Cam Mon, la hauteur et le diamètre des plus grands arbres; j'en ai rapporté quelques échantillons qui ont été très appréciés de négociants se livrant principalement au commerce des bois d'ébénisterie.
On trouvera d'ailleurs, dans les notes placées à la finde cet ouvrage, la lisledes bois les plus usuels, répandus en profusion sur tout le sol du Cam Mon.
Les plantes médicinales })rovenant de la province sont très recliercliées des médecins annamites, auxquels les apportent les colporteurs venus dans le Cam Mon pour échang-er leurs produits. L'état actuel de la médecine laotienne est encore trop rudimentaire pour que ces plantes soient appréciées dans le pays même. Les laotiens, en effet, ne se servent g-uèrCj jusqu'à présent, que de remèdes indiqués et fournis par les sorciers.
On vient de voir, parcelte énumération très succincte des principaux Végétaux du Cam Mon, que la flore de la province est très riche. On pourrait y ajouter indéfiniment une foule de plantes aussi utiles qu'ag-réablcs à l'œil, des grands arbres couverts de fleurs originales inconnues dans nos pays d'Occident, qui deviennent, à l'époquede la floraison, des immenses et magnifiques bouquets, des lotus répandus à profusion sur les étangs qui entourent certaines pagodes, des fougères de toutes sortes et, à travers la forêt, des lianes bizarrement contournées, suspendues aux branches des arbres, et des orchidées qui feraient la joie de nos horticulteurs Parisiens.
Nous avons fait nous-mèmc, à Pak HinBoun, des essais d'acclimatation de deux essences d'arbres d'un puissant intérêt, qui n'existent pas sur les rives du fleuve, du moins à cette latitude : le teck et le pin. Les tecks nous ont été apportés du Haut Laos, et nous avons fait venir les pins du muong de Cam Keut où ils foisonnent. Ces essais commençaient, au moment de notre départ, à donner de très
L ELEVAGE ET LES VEGETAUX 2']']
bons rcsuUats ; tous les plants avaient supporté le clianu;ement de climat sans souffrir, et avaient subi successivement une saison pluvieuse, puis uiie saison sèche, sans en être incommodés.
Nous avons gardé pour la fin, dans cette étude des vég-étaux du Cam Mon, la plante qui, dans l'état actuel du pa^^s, nous parait de nature à y attirer plus particulièrement le travail européen.
Lors d'un séjour que je faisais à Vinh, au commencement de l'année 1897, le résident de cette province d'Aunam me communiquait un rapport venu de la partie muong- de son territoire, et dénotant la présence d'une liane productrice d'un suc qui, en se coagulant sous l'inlluence de l'air, ou à la chaleur d'un feu léger, prenait la consistance et l'apparence du caoutchouc. L'aimable M. D. .. me faisait observer que, la province de Cam Mon ressemblant beaucoup, comme constitution, à la région muong du Nghè An, je ferais œuvre utile en recherchant si la liane eu question existait sur le versant ouest des montagnes.
Je revins à Ha Trai, où je trouvai [les éléphants qui m'attendaient, et je repris avec plaisir ce mode de locomotion, auquel j'étais, à cette époque, habitué, et qui, cependant, m'avait paru bien désagréable la première fois que j'en avais usé. Tous les voyageurs qui ont pratiqué l'éléphant ont d'ailleurs passé par les mêmes phases : au début, le balancement tout particulier d'arrière en avant, produit par le pas fort peu élastique de l'animal, fatigue et courbature; mais après quelques jours on y est vite
accoutumé, et on apprécie alors tous les avanlages d'un pareil moyen de transport en pays laotien.
A peine installé dans le palanquin-cage placé sur le dos de mon éléphant, je remarquai mon cornac, à cheval devant moi sur le cou de l'animal, jouant avec un bracelet noir qu'il portait au bras gauche, ot qu'il s'amusait machinalement à étendre, en le tirant dans différents sens. Je pris ce bracelet des mains du jeune homme, et il me parut qu'il était en caoutchouc. Le sort semblait me favoriser, en me faisant trouver, dès ma rentrée dans la province, ce que je m'étais promis de chercher.
Je demandai au cornac, car tous ces gens du muong de Cam Mon parlent assez couramment la langue annamite, d'où provenait la substance avec laquelle était fabriqué son bracelet ; il me répondit d'attendre un peu, qu'il allait me l'indiquer. Une heure après, quand nous nous fûmes un peu élevés dans les montagnes, il me montra les lianes qui produisent le caoutchouc. Il en existe de nombreuses espèces, mais les deux plus répandues sont nommées, en langue laotienne : la première Khao Dang Ka Diu; la seconde, KhaoMak Khaou Xgua, liane dont le fruit a la forme des cornes du bœuf. Dans divers points on nomme aussi cette dernière liane Khao Mak Ka Kay, liane dont le fruit a la forme de l'éperon du coq. A partir de ce moment, mon' jeune compagnon me fit voir, dans la montagne, un grand nombre de ces lianes.
Je pris dès lors des renseignements, et j'appris que les Laotiens utilisent les fruits de ces deux
L ELEVAGE ET LES VEGETAUX 279
lianes comme assaisonnement. Lorsqu'ils veulent obtenir du caoutchouc, les Muongs pratiquent dans la liane une incision, par l'application d'un franc coup de coupe-coupe donné en biais. Un suc blanchâtre, mêlé à une sève abondante, en découle aussitôt, et se dépose en couches successives. Par un beau temps sec, et une température normale, le suc se coagule rapidement, puis durcit, et devient une substance élastique très résistante. On le ramasse alors soit à terre, soit sur les feuilles qui l'ont recueilli, ou mieux encore sur l'incision même, où le produit est plus pur et plus blanc. La coagulation s'obtient égalemejit en traitant le suc par l'eau chaude, après quelques moments d'ébullition.
Les Muong-s de la région de Vien Chan vendent cette substance une piastre les \ trois kilos ; les Laotiens ne la vendent pas, personne, dans le pays, n'en connaissant jusqu'à présent la valeur.
Rentré en France au commencement de l'année 1898, je rapportai des échantillons du suc coagulé produit par chacune de ces deux lianes, afin de le faire examiner par des personnes compétentes désireux que j'étais d'en connaître la valeur réelle. Des relations de famille me facilitèrent l'exécution de ce projet. MM. Morellet frères, qui possèdent la plus importante des maisons françaises faisant le commerce du caoutchouc, voulurent bien, à ma prière, étudier les produits que j'apportais, en me disant tout l'intérêt que cette étude avait pour eux, car, jus(ju'à cette époque, on ignorait, dans le
nioiidc commcrcuil, la présence du cauutcliouedans notre grande colonie indochinoise.
La note qui suit donne le résultat de rcxamonfait par MM. Morellet :
« Nous avons examiné avec un très vif intérêt les deux échantillons de caoutchouc du Laos, qui nous ont été soumis par M. le capitaine Gosselin à son retour à Paris. C'était, en effet, la première fois que nous étions appelés à examiner des caoutchoucs du Laos, et à formuler notre opinion sur leur valeur.
« L'un, le Khao Dang- Ka Diu, en larmes aif^lomérées, à coupe pure et brillante, sans humidité intérieure, est comparable à du caoutchouc de Penang-, ou encore à du caoutchouc de Birmanie, connu dans le commerce sous le nom de caoutchouc Rang-oon ou Assam. L'autre, le Khao Mak Ka Kai, à coupe pure et brillante également, mais contenant à l'intérieur de l'eau provenant du latex, comparable aux meilleurs caoutchoucs de Bornéo (Labuan ou Taïlaosane).
(( Récoltés en grand dans les mêmes conditions ces caoutchoucs seront font appréciés sur les marchés européens, et pourraient, actuellement, atteindre» comme valeur marchande, le premier, un prix de sept à huit francs le kilogramme, le second un prix de cinq à six francs le kilogramme, le tout, aux conditions des marchés européens, c'est-à-dire de livraison à Paris, avec escompte de 3 1/2 pour cent, pour payement comptant.
« Ces caoutchoucs nous ont été indiqués comme