CHAPITRE PREMIER
DE TOURANE A VINU
Départ de Tourane. — Les trams.— Le col des Nuages. — Arrivée à Hué. — Rencontre du roi d'Annam. — Dong Hoi et le 2* bataillon de chasseurs annamites. — Les anciens postes militaires. — La porte d'Annam et les tigres. — Arrivée à Vinh.
Le i5 août 1896, j'étais à Tourane depuis quelques jours, organisant mon départ pour le Laos, sans avoir encore une destination bien définie, et je dînais le soir chez mon vieil ami, M. de la R...,clief du service des douanes de l'Annam, en compagnie de quelques fonctionnaires et de leurs femmes, jeunes Parisiennes que la carrière de leurs maris avait amenées sur cette rive lointaine. Après le repas, en prenant le café au jardin, nous jouissions de la
f raîdieiir qui commençai I à (oml)cr, contrastant d'une façon bien agréable avec la f(jrte clialeur de la journée. J'éprouvais personnellement uncscnsation des plus vives, en écoutant la conversation pleine d'entrain et de gaieté, conduite d'une façon charmante parla très aimable maîtresse de la maison, et je pensais'que pendant bien desloniçsmois,sansdoute, j'allais être privé du [)laisir que donne, loin de France, la société des femmes françaises, quand elles sont affables, bonnes et disting^uées.
Un domestique amène le planton du télégraphe, qui me cherche. C'est un télégramme du Commandant supérieur du bas Laos, m'informant que le Gouverneur général vient de me désigner pour prendre la direction de la province de Cam Mon, et témoigne le désir de me voirpartir pour cette région le plus tôt possible.
Dès le lendemain, je hâtai mes derniers préparatifs, qui occupèrent les trois journées suivantes, je fis mes adieux aux nombreux fonctionnaires de Tourane, dont je connaissais le plus grand nombre depuis longtemps, et, le i8 au soir, tout étant terminé, j'étais prêt à me mettre en route.
Le 19 août je quittais Tourane. Deux moyens se présentaient pour se rendre au Cam Mon : le premier était de s'embarquer à Tourane même sur le bateau annexe des Messageries maritimes jusqu'à Saigon, de gagner ensuite Pnom Penh, la capitale du Cambodge, puis de remonter tout le Mékong jusqu'à Pak Hin Boun, chef-lieu de la province, but de mon voyage. Le trajet, par cette
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voie, aurait demmdé un minimim de 28 à 3;) jours, en supposant qu'on ne s'arrêlat nulle part, qu'on ne prît aucun repos, et enfin que nul accident ou obstacle imprévu n3 mît entrave à la marche, car on était à la saison des hautes eaux, pendant laquelle la montéedu grand fleuve Mékong est très lente et très difficile. La voie de terre par Hué, Vinh et Ha Trai me parut préférable et plus courte. Elle ne le fut cependant pas, puisque je n'arrivai, de ce côté, à ma destination sur le Mékong, que le 18 septembre. Mon voyage eut donc une durée de 3i jours.
J'envoyai de Touranc à Vinh, par une jonque de nier, mes gros bagages, emportant avec moi, pour ne pas entraver ma marche par un fort convoi, seulement le matériel et les provisions indispensables.
J'emmenais cinq chevaux, quatre domestiques annamites, et je m'étais munid'une chaise àporteiu's très confortable, du modèle usité à Hong Kong, et dont font usage les fonctionnaires français de l'Annam, et même, depuis un certain temps, quelques grands mandarins annamites, pour leurs tournées ou leurs déplacements, à la saison des fortes chaleurs. Je devais en effet, conformément aux ordres du gouverneur général, que m'avait communiqués le commandant supérieur du bas Laos, voyager rapidement, et il serait bien difficile, sinon impossible, en plein mois d'août d'Annam, de passer, pendant plusieurs jours de suite, huit à dix heures à cheval, à moins de voyager de nuit. Or, je tenais essentiellement à ne marcher (juc [)eiidant le jour.
désireux de revoir toute cette réi^-ion comprise entre Hué et Viuh, dans laquelle j'avais passé deux des plus belles années de ma vie, de 1887 à j889,etque je trouvai si modifiée à son avantag'e, lors de ce nouveau voyage.
J'oubliais de si^-naler, comme compai^-nons de route, deux chiens, l'un nommé Stop, grand braque fiançais, que m'avait donné l'aimable résident de Tourane, l'autre répondant au nom de Titi, petite chienne épagneule noire et feu, dont M™*' de laR.,. avait bien voulu se défaire à mon profit. Les chiens sont de bienag^réablescompag-nons de voyage, dans ces pays d'Extrême Orient, pour ceux qui les aiment, bien entendu, et pour moi, qui ai la passion de ces animaux, je n'ai jamais pu comprendre que l'on puisse vivre, dans l'isolement relatif qui est lelotde tout fonctionnaire français au Laos, sans avoir auprès desoicesdésintéressésamisde tous lesinstants.
Je quittai Tourane à six heures du matin, en chaise à porteurs, sur le conseil des vieuxhabitants de cette ville, car j'allais entrer presque immédiatement dans les dunes de sables, surchauffées par le soleil tropical de cette ardente saison. Plusieurs camarades des anciens temps m'accompagnèrent pendant quelques kilomètres; c'est l'usage, dans tous ces pays, comme aussi dans les régions du sud de l'Algérie, de donner ce témoignage de sympathie au voyageur qui part pour un lointain séjour. Saiton jamais où l'on se retrouvera, ou même si les hasards de la carrière coloniale permettront de se revoir un jour.
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Vin^-t coolies porteurs étaient employés au transport de ma chaise et de mes bagag'es; mon convoi ne fut donc ni lonç, ni difficile à organiser. Les sables deTourane étaient en réalité beaucoup moins chauds qu'on ne me l'avait fait craindre, aussi je montai à cheval après quelque temps de marche, et j'arrive à neuf heures au tram de Nam 0.
Le tram est, en Annam, ce que nous dénommons caravansérail en Alg^érie ; c'est une vaste maison, construite en forme de pagode, avec dépendances, placée de distance en distance sur la grande route mandarine qui traverse tout l' Annam, de Saïgon à la frontière chinoise, par Hué, Hanoi et Lang Sou; tous les voyageurs peuvent venir s'y reposer, et y trouver abri pendant la nuit. Les trams de la route de Tourane à Hué sont particulièrement soignés; ils étaient, autrefois, de dimensions très vastes, et installés sur des plans uniformes, ayant à donner abri aux cortèges des mandarins qui voyageaient contiiuiellement entre la capitale et le port important de Gho An, notre Tourane actuel.
Pendant les guerres que l' Annam a soutenues contre nous, les trams ont été presque tous utilisés commes postes militaires pour nos troupes, qui tenaient ainsi la route mandarine. Depuis que nous les avons rendus aux autorités anuamites, leurs dimensions ont été considérablement réduites : une seule maison, souvent misérable, toujours mal entretenue, remplace, la plupart du temps, les belles constructions des anciens tenq)S.
Le service des trams comprend un certain nom-
bre Je coolies el de lellrés,les uns faisant fonctions de secrétaires, les autres étant porteurs de fardeaux coureurs à pied et à cheval, palefi-eniers. Tous sont placés sous l'aulorilé d'un chef inlilulé doi tram; le mot c/o/ correspond à notre titre de sert^ent. Ils sont exeniptsd'inipôts et de service militaire, et reçoivent une solde mensuelle très faible, ainsi qu'une ration journalière de riz.
Les porteurs doivent être prêts à se mettre en route à toute heure du jour et de la nuit, d'après un rôle que tiennent les secrétaires, et qui indique les différents tours de service. Un énorme tambour, ou tam tam, est suspendu à l'entrée de chaque maison de tram. Quand il est besoin de rassembler les porteurs, le surveillant de service frappe sur cet instrument un certain nombre de coups cadencés d'une certaine façon. Le son du tam tam s'entend très loin, et l'on voit, à son appel, accourir de tous côtés les g^ens nécessaires, arrivant toujours au nombre voulu. Quand un fonctionnaire français, ou un mandarin annamite d'un rang- élevé voyage sur une route de trams, les autorités provinciales font prévenir d'avance les dois chefs de stations; les coolies sont alors réunis longtemps avant l'heure présumée du passag-e du voyageur, qui ne perd pas ainsi de lenqjs à relayer. Cela rappelle ce qui se passait autrefois en France avant les chemins de fer, à l'époque de nos postes royales.
En Annam, sous l'ancien régime, avant i885, les trams ne pouvaient être employés qu'au transport des messages officiels, des mandarins cl de leurs
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bagag'cs, et aussi du matériel de l'État. Aujourd'hui tout vojag'eur peut les utiliser, moyennant une rélribulion d'un dixième de piastre, soit o fr. 26 de nuire monnaie, par coolie employé et par relai. Cette somme est lég-èrement majorée en pays de montagne. On n'a qu'à se conformer à un tarif édicté par le résident supérieur de l'Annam, et que l'on trouve affiché dans chaque maison de tram.
L'Européen qui voyage pour la première fois en Annam fait souvent confusion pendant les premiers jours. On donne en effet, dans le lang-age conventionnel que nous avons adopté, le nom de tram à la maison elle-même, à la distance qui sépare l'un de ces lieux de repos du caravansérail suivant, au coolie employé comme porteur, et même au messag-e postal transporté par ce coolie. L'usag-e et la tournure de la phrase font aisément comprendre, avec unpeu d'habitude, le sens spécial qu'il convient, dans chaque cas diiférent, de donner au mot tram.
Les coolies trams chargés du service postal sont munis d'un petit drapeau et d'une clochette, ayant pour but d'écarter de la route les obstacles qui pourraient retarder leur marche, et de leur permettre de passer, avant tous les autres voyageurs, les nombreux bacs qui se trouvent sur tous les chemins d' Annam.
Le tram de Nam O a ser^ i de poste à nos soldats jusqu'en 1890; on y voit encore, datant de leur séjour, ces mille inscriptions que le troupier français éprouve le besoin, sous toutes les latitudes, de laisser comme trace de son passag-e .
La résidence de Touraue avait envoyé des ordres pour mon voyage, je n'eus donc qu'à relayer, sans arrêt. Aussitôt après ce tram, je trouve deux bacs à passer, sur des rivières assez largues; on perd toujours beaucoup de temps à ces transbordements, surtout quand on a des chevaux avec soi. Heureusement tous mes chevaux paraissent très habitués à ce genre d'exercice, et entrent dans les sampans qui doivent les transporter sans donner aucune preuve de mauvaise volonté ou de frayeur. Souvent un cheval refuse de monter en bateau; il faut alors le desseller et le faire passer à la nage, pendant qu'un domestique, placé dans l'embarcation, tient en main la bride pour guider l'animal.
Après ces deux bacs, la route commence à monter, et gravit, par un beau chemin construit récemment, à pente douce et uniforme, les pentes de la montagne au sommet de laquelle se trouve le passage dénommé par nos soldats, dès l'expédition de 1860, col des Nuages.
Au pied de cette montagne, à l'entrée de la rade de Tourane, on voit les emplacements du petit village de Nam Chôn, dans lequel se passa, pendant la nuit du 28 février au i^*" mars 1886, un drame sanglant dont le souvenir ne s'est pas effacé. Le capitaine du génie Besson, accompagné d'une petite escorte de six chasseurs à pied commandés par un sergent, faisait débroussailler une partie de la montagne pour y chercher le tracé de la nouvelle route. Tous, très fatigués à la suite d'une journée passée au travail, vinrent, le soir, rejoindre leur campe-
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ment dans ce village de Xam Chôn. Une bande rebelle, dont la présence dans les environs n'avait ])as été signalée, survint pendant la nuit, tua tous les Français, surpris dans leur premier sommeil, ainsi que les domestiques annamites, mutila affreusement les cadavres, et partit après avoir incendié le village. L'autorité française défendit aux habitants de Nam Chon, considérés comme "complices de l'attentat qu'ils auraient certainement pu empêcher, de reconstruire leur village. On voit toujours, en gravissant les pentes de la montagne, les emplacements de la pagode, de la maison commune, et des habitations, restés nus et déserts, et contrastant avec les carrés de rizières bien cultivés, qui, brillant sous l'éclatant soleil, témoignent seuls de la présence, jadis, sur cette rive, d'un riche et populeux village.
A midi et demi, j'arrive au haut du col, qui domine la rade de 64o mètres; on y remarque un petit fort très ancien, sous lequel passe la route; des deux côtés sont des précipices taillés à pic. La porte elle-même, en forme d'arc de triomphe, s'aperçoit de Tourane. Les Annamites la nomment Hai Ven Quang; elle sépare la province de Ouang Nam, que nous quittons, de celle de Thua Tien, province de la capitale, dans laquelle nous allons entrer. Quelques hutles servent d'abri aux coolies du tram; je déjeune dans l'une d'elles, ne cessant d'admirer le magnifique panorama qui s'étend sous mes jeux: au premier plan, les pentes boisées de la montagne, au pied desquelles se dessinent les ruines et le vaste
damier des rizières du village de Nam CIiôii ; puis la rade inag'uifi([ue, immense, semée de mille voiles de pèche, el piquée à sou extrémité de points brillants, reflets du soleil sur les toitures et les vitres de la nouvelle ville de Tourane ; fermant la rade, le bloc rocheux du cap Tourane, près duquel canq)a l'expédition de l'amiral Rigault de Genouilly, en 1860, et dont le cimetière abrite les corps de tant de nos soldats; au delà du cap, la mer de Chine sans limites.
Ce petit village tram de Hai Ven Ouang-, si isolé en pleine brousse, est souvent visité par les tig-res qui abondent dans toutce massif montag-neux. Aussitôt que tombent les ombres du soir, les voyag-eurs rentrent dans les enceintes palissadées, et on entend, tout près des maisons, les cris aigus du roi des forêts qui parcourt ses domaines.
Je quitte ce lieu si pittoresque à deux heures, ayant en vain cherché les traces dun poste militaire que nous avons eu là haut pendant l'insurrection, et dont il ne reste rien. La nouvelle route, presque complètement terminée, descend en sinueux lacets, sous les ombrag-es admirables delà forêt tropicale. Des bandes d'écureuils ou de sing-es se balancent aux arbres, pendant que des vols de perruches, effrayées par le bruit de mon petit convoi, passent continuellement autour de nous. On travaille cependant encore à la dernière partie de la route, aussi suis-je oblig-é de reprendre, à un moment donné, l'ancien chemin annamite, pendant que, sur ma droite, le long- du nouveau tracé, relen-
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lissent à tous moments les explosions de la poudre, indiquant le travail des Européens.
La route annamite n'avait assurément pas les pentes douces et la largeur uniforme de la nôtre. Combien, en revanche, elle était originale I Avant d'arriver au village de Lang" Go, je dois descendre un escarpementde trois centsmèlres environ, raide, rocailleux, et tombant en ligne droite, presque à pic, sur une petite lagune. Du haut de cette pente, on jouit d'une superbe vue sur cette lag-une, dont cinq à six bateaux de pêcheurs sillonnent les eaux si tranquilles; au-delà apparaît une ligne de collines boisées, coupée par la tranchée de la route mandarine fuyant vers la capitale. A ma droite, il y a, sous des pins immenses, une toute petite pagode couverte de peintures et de mosaïques; sur l'autel brûlent encore des baguettes d'encens, humble offrande de quelque voyageur isolé à la divinité toute puissante, pour être préservé des attaques des tigres au cours de la route. Quatre statues de pierre, deux tigres et deux éléphants gardent l'entrée de ce temple minuscule, si joli à l'ombre des grands arbres.
A quatre heures, je passe la lagune en barque, et arrive au village de Lang Co. La maison du tram est en réparation, je m'installe donc à la diiili, maison commune, belle et grande pagode aux superbes colonnes et aux fines sculptures. J'y passe une nuit délicieuse.
20 août. — Je me mets en route à cinq heures du matin. Le chemin longe le bord de la lagune, surune belle avenue sablée,el sous de beaux ombrages, puis il
franchit un petit col très raide, au haut duquel des banians séculaires abritent une jolie pagode. De ce point, la vue s'étend sur une riche plaine bien cultivée, semée de quelques villages, et à travers laquelle on voit se profiler, ombragée de gros arbres, la ligne droite de la route mandarine. Je me rappelle que, lors de mon dernier passage à cet endroit, en 1889, j'ai tiré despaons à la descente du petit cul, et voici que, cette fois encore, j'entends retentir tout à coup le cri si caractéristique de cet animal. Mais aujourd'hui je ne veux pas m'attarder; le soleil monte rapidement dans le ciel, et je voudrais, si c'est possible, arriver à Hué le soir même.
A neuf heures, j'arrive au village tram de Thua Luu; nous sommes dans la province de Thua Tien, les ordres concernant mon voyage n'ont pas été communiqués, et presque tous les coolies du tram sont en route, employés à porter les bagages d'un grand mandarin, qui revient de visiter, dans les environs, quelque tombeau d'un de ses ancêtres. Je suis donc obligé de m'arrêter, et ne puis quitter Thua Luu qu'à deux heures. J'arrive un peu avant cinq heures au tram de Cau Hai, déplacé depuis que j'ai quitté l'Annam. L'ancien tram, transformé par nous en poste militaire, était autrefois situé à ^'extrémité nord du village, sur la lagune qui s'étend jusqu'à Thuan An, port de Hué; il est actuellement reconstruit, dans des proportions plus réduites, au sud du village.
Il m'aurait été possible de m'embarquer à Cau Hai même sur un sampan, et d'arriver à Hué dans
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la nuit ; mais je connaissais la lag'une pour l'avoir [)Iusieurs fois traversée à mon séjour précédent, et je désirais voir la route de terre, que je n'avais jamais suivie dans sa partie située entre ce tram et la capitale.
Cependant la nuit tombe vite sous cette latitude; la lune voilée par de gros nuages ne répand aucune lumière, et mes coolies manifestent la crainte qu'ils éprouvent de continuer leur chemin, dans ces parag^es déserts où abonde le tig're. Les quelques auberges que je rencontre sont, en effet, fortement entourées d'une double palissade de bambous croisés, et les Annamites ne prennent la précaution de s'enfermer ainsi que quand cela est absolument indispensable. Je fais donc, à la première auberg-e, acheter une ving-taine de torches, et la route peut se continuer; des vojag-eurs qui s'apprêtaient à passer la nuit en ce lieu, heureux de pouvoir poursuivre leur chemin sans danger, s'offrent pour porter les torches, et c'est un spectacle très pittoresque, de voir cette longue file de chevaux, de coolies et de bagages, serpenter ainsi dans la nuit, à travers la brousse, à la lueur de tous ces flambeaux.
Le huyen * de Huong- Thuy, qui a connu, je ne sais de quelle manière, mon arrivée, et dont la résidence est proche de la route mandarine, vient me saluer à l'entrée du village de Su Loo, et m'invite à passer la nuit chez lui. Je le remercie, mais juge préférable de m'installer dans une auberge située
I. Le huyen, ou quan huyen, est le mandarin annamite p!acc à !a tète d'une sous-prc facture.
sur la route même, de façon à ne perdre aucun t Mups le lendemain.
21 août. — A cinq heures] e passe en bâcla rivière qui borde Su Loo, et marche en pays presque désert, à travers un terrain semé de roches nombreuses, jusqu'au tram de Thua Nong-, où j'arrive à sept heures. Les coolies de rechang-e sont là, tout prêts, le mandarin ayant envoyé des ordres pendant la nuit ; je me m'attarde donc pas à ce tram.
Cependant le terrain devient meilleur, la route est plus larg'e, et, à quelques centaines de mètres du tram, elle commence à être empierrée. La population paraît plus dense et je traverse quelques grands villages. A six ou huit kilomètres de Hué, la roule suit directement une ligne droite; de distance en distance, je rencontre des pag-odes, des bouquets de g-rands arbres; le paysag-e s'embellit, et je reconnais la silhouette si rég-ulière de la montag-ne du Roi qui fait face aux portes du palais.
A partir de ce moment, et sur une longueur de plusieurs kilomètres, ce n'est plus qu'une suite continue de riches villages, de marchés, et de superbes pagodes. Quelques montagnes couvertes de verdure rompent les lignes de l'horizon, là bas, sur ma gauche, et tout d'un coup, après avoir traversé un pont Eiffel, signe de notre civilisation occidentale, au milieu de ce paysage d'Extrême-Orient, je vois les toitures de nos casernes, et les bâtiments de la résidence supérieure. Le fleuve est à mes pieds, et, sur l'autre rive, dominant de sa masse imposante de longues avenues plantées d'arbres, s'élève le
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cavalier du Roi, sur lequel flotte le grand drapeau jaune de l'Annam.
J'arrive au fleuve Truong Thien à midi, et le passe en sampan ; puis, montant dans une de ces petites voitures à deux roues, traînées par deshommes et connues sous le nom de pousse-pousse, je me fais conduire, en traversant l'immense citadelle, à la concession française. Je dois descendre, en elTct, pendant mon séjour à Hué, à la direction d'artillerie, chez un très aimable capitaine de mes amis. 11 n'y a pas, en i8g6, d'hôtel dans la capitale de TAnnam, et le voyageur qui n'aurait dans celte ville aucune relation en serait réduit à louer, s'il en trouvait une, une maison indigène pour s'y installer t.
La ville de Hué, son immense citadelle, les palais royaux ne sont plus à décrire ; des écrivains mieux renseignés et plus autorisés que moi l'ont fait à plusieurs reprises. J'ai pu toutefois constater que l'ensemble se modifie de jour en jour, chose inévitable à notre contact, et que le vieux cachet de mystère, qui donnait à ce coin du monde un charme poétique si particulier, disparaît peu à peu sous l'invasion de nos usages et de nos constructions. Des routes ombragées d'arbres déjà grands entourent la citadelle, et, sur la rive droite du fleuve, partant de la résiflence, rayonnent vers tous les points de l'horizon. Tout cela a bien son utilité; certains
I. Depuis 1^97, un hôtel a été fondée par M. Boj^aert près de la résidence supérieure, sur la rive droite du fleuve.
même nous diront que les modifications de tous genres apportées à l'ancien état de choses étaient indispensables. Je suis loin de les contredire, et je désire, plus que tout autre peut-être, à notre point de ^Tie français, voir l'Annam persévérer^ d'une façon plus accentuée encore, dans la voie de progrès que nous lui avons imposée, mais je m'estime très heureux d'avoir vu l'ancien Hué, tel qu'il était avant nous, et je me souviens toujours de l'impression que j'ai éprouvée, lorsque j'y suis arrivé pour la première fois, au mois de juillet 1887.
Il était tard déjà, six heures du soir environ; je venais de Tourane par mer, sur une petite chaloupe chinoise aujourd'hui disparue, /« F//?2r/. J'étais seul Européen à bord, et, quittant la France pour la première fois, cet isolement me produisait une sensation d'éloigneraent très intense. Arrivé à un coude du fleuve, j'aperçus les murs de l'immense citadelle, que ne voilaient pas alors des allées d'arbres, et qui profilaient leurs longues lignes, coupées de miradors, sur le ciel illuminé des derniers rayons du soleil ; puis un coup de canon retentit, annonçant la fermeture des portes. Je pris au hasard un petit sampan qui passait, et, ne sachant où je devais aller, je fis signe aux rameurs de marcher droit devant eux. La nuit était venue, quand je vis mes sampaniers s'éloigner du milieu du fleuve avec précipitation, et se découvrir en prenant une attitude de respect, pendant qu'une immense barque toute fermée, construite en forme de maison flottante, peinte de rouge et d'or, glissait rapidement
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sur les eaux, guidée en silence par une trentaine de rameurs habillés de roug-e.
C'était, je l'ai su en arrivant aux habitations de mes camarades, les officiers de chasseurs, le roi DongKhanh qui faisait sur la rivièiC sa promenade du soir.
Donc;- Khanli avait succédé en i885 à son frère Ham N§hi,en fuite avec son rég'ent Thuyet, depuis le jour où nos troupes s'emparèrent de la citadelle, à la suite de l'attentat dirig^é par le çouvernement annamite contre le g-énéral de Courcj. En cette année 1887, l'ex-roi Ham Nghi tenait, disaiton, la campai^ne dans les provinces du nord, et j'allais rejoindre un bataillon de troupes indigènes, le 1^ chasseurs annamites, occupé, dans le Quang-Binh, à donner la chasse à ce prince.
Aujourd'hui l'Annam est connu de tous, le pays est complètement pacifié, le roi Ham Nghi, fait prisonnier, est interné en Algérie, depuis le mois de janvier 1889. Le pauvre roi Dong Khanh, qui paraissait s'attacher à nous, est mort, à ce même mois de janvier, enlevé presque subitement par un accès de fièvre bien rapide. Son successeur, un jeune prince couronné sous le nom de Thanh Thai, entre peu à peu, lui aussi, dans le courant de nouveautés dont nous avons doté son pays.
Tandis que les anciens rois ne sortaient de leurs palais qu'en grande pompe (une promenade de Tu Duc mobilisait des milliers d'hommes), le souverain actuel se montre journellement en voilure découverte dans les allées qui entourent la cita-
(Icllc. Je l'ai vu plusieurs fois, ce jeune roi, car ses déplacements ne sont plus entourés du cérémonial qu'entraînaient ceux de ses prédécesseurs. On le rencontre chaque soir, accompag"né d'un de ses frères, ou quelquefois d'une de ses femmes, faisant sa promenade au coucher du soleil, dans une pauvre vieille victoria à un cheval.
Tout cela était inévitable, je ne Tiq-nore en aucune façon; ce mouvement dans lequel est entré l'Annam ne peut qu'être profitable à nos intérêts, et notre devoir est de l'accentuer chaque jour davantaii;-e. Mais le voyageur qui parcourt le pays, et je ne suis pas autre chose en écrivant ces lignes, a le droit de regretter la disparition progressive de tout ce qui lui donnait de l'originalité. Le temps est bien loin, où ce pauvre Dutreuil de Rhins, voulant décrire la citadelle de Hué, était obligé de monter en secret sur une colline des environs, afin d'examiner avec sa jumelle les divers monuments qu'elle contient.
Jusqu'à présent les habitants de l'Annam ont eu le bon goût de conserver intact leur costume national; on ne voit pas "encore ici ce qui se rencontre à chaque pas en Cochinchine, et ce qui m'a toujours semblé des plus grotesques, des Annamites, interprètes, pour la plupart, ou employés des bureaux de l'administration, vêtus de leur robe, et portant comme coiffure notre chapeau de paille, ou même l'odieux chapeau de feutre intitulé vulgairement melon. Mais un jour viendra où ce mouvement gagnera peu à peu les contrées centrales de l'empire, et alors ce sera fini : il sera bien inutile de voyager,
THAN H thaï roi (l'Amiam.
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quand il ne restera plus n'en sur la lerre de ce qui caractérise encore aujourd'hui quelques rares pays, au milieu de la masse des autres, et je me reporte, en song-eant à tout cela, à la pensée qui vient si souvent sous la plume de Loti : « comme le monde sera ennuyeux dans cent ans ! »
2l^ août. — Le 24 août, je quitte Hué à deux heures du matin. Je n'abandonne pas sans regrets la capitale de l'Annam où j'ai retrouvé de bons amis, et où je viens de passer quelques heures si intéressantes et si rapides. Nous sommes à l'époque de la pleine lune, le ciel est d'une pureté étonnante et la lumière de cette belle nuit tropicale pourrait lutter, sans désavantage, avec celle de nos pâles soleils de France. Les mouches lumineuses volent de tous côtés, et le murmure bruyant des insectes se fait entendre sans aucune interruption.
Je franchis dans la matinée les trams de Thua An, Thua Mi, Tri Xa ', les ordres envoyés par le phu doan, préfet de Llué, ont été littéralement exécutés, et les vingt coolies porteurs nécessaires à mon petit convoi attendent, à chaque tram, mon passage, pour relever ceux qui les ont précédés. Vers une heure j'arrive à Quang Tri, où le résident m'attend à déjeuner.
Qang Tri fut la première étape de Ham Nghi fuyant sa capitale, et c'est là que l'armée qui l'avait
I. Les noms des trams Font loojours formés de deux mots, dont l'un indique à première vue la province dans laquelle ils se trouvenL Tous les noms des trams de la province de Quang-Nam commencent par Nnm, ceux de Thua Tliien commencent par Thua, ceux de Ouang- Tri par Tri, dans le Quang Biuh par Quanç, ainsi de suite.
accompagné commença à se disloquer faute de vivres. Quand je passai dans cette citadelle, en 1887, j'y reçus 1 hospitalité bien cordiale du capitaine Henry, du 2*^ zouaves, commandant le cercle, chez lequel je dînai et passai la nuit. Il venait, dans une petite expédition, de remporter un succès assez sérieux sur les rebelles, et prenait plaisir à nous montrer les armes et les drapeaux qu'il avait enlevés à l'ennemi dans cette rencontre. Les grandes allées de la citadelle sont couvertes par les arbres qu'il y a fait planter à cette époque. Le capitaine Henry devint lieutenant-colonel, et c'est lui qui finit de la façon si tragique que l'on sait, auMont- Valérien, en 1898.
J'apprends, entre autres choses, que le mouvement de conversion au catholicisme est énorme dans la province de Ouang- Tri. Ce résultat est dû au zèle d'un missionnaire voisin de la citadelle, et à l'expérience qu'il possède du pays dans lequel il vit. Le R. P. Bonin réside en Annam depuis quarante ans; nous l'avons tous connu et fort apprécié, autrefois, à Dong Hoi, lorsque l'insurrection g-énérale l'avait amené à se déplacer, et à se réfug-ier dans le Ouang Binh.
Je ne veux pas m'at tarder à Ouang Tri, aussi je prends congé, sitôt après déjeuner, de l'aimable fonctionnaire qui dirige cette petite province. La température est des plus chaude, pendant cette après midi; je quitte le cheval et monte en chaise. La marche est constamment retardée par les nombreux cours d'eau qu'il faut traverser en bac, mais le temps
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est si beau, le pays si riche et si peuplé, que ce m'est une joie de contempler le paysage qui se déroule à mes yeux, surtout quand je fais la comparaison entre l'état actuel de cette province, et l'aspect qui m'avait tant frappé, en 1887. Alors l'insurrection s'étendait partout, les champs étaient abandonnés, et les villages presque déserts. Aujourd'hui l'abondance se signale par la belle récolte de riz du cinquième mois annamite, partout on est au travail des champs et les habitants ne s'enfuient plus à notre passade, comme ils le faisaient continuellement il y a dix ans.
A six heures j'arrive au tram de Tri Ngia où je m'arrête et passe la nuit. C'est en face de ce tram que se sépare de la route mandarine le chemin conduisant aux montagnes par Cam Lo, et qui se prolonge par Ai Lao, jusqu'au Mékong, en traversant toute la province laotienne de Song Khône. Cette voie paraît destinée à devenir à bref délai la grande artère de communication entre le Mékong et la mer de Chine; des projets pour letracé^d'une voie ferrée ont même été, en 1897, étudiés sur place par une mission composée de quelques officiers.
2-5 août. — Départ à quatre heures du matin. A neuf heures, je passe à l'ancien poste militaire de Gho Huyen, célèbre pendant l'insurrection par l'accident qui y survint. Cinq soldats d'infanterie de marine de ce poste, partis en escorte à la rencontre d'un convoi venant du nord, négligèrent de prendre, i)Our leur sécurité, lesprécautions habituelles; ils s'installèrent dans une auberge inhabitée où tous
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se livrèrent ensemble au sommeil; les rebelles les prirent et leur coupèrent la tète. Un joli monument fut élevé en leur honneur au milieu du poste même où reposent leurs restes. Le poste n'existe plus, la broussaille a envahi les fossés, et l'emplacement des baraques se devine à peine au milieu de la vég-étation croissante. Le monument funéraire lui-même tombe en ruines, et c'est à peine si l'on peut déchiffrer l'inscription suivante, rappelant les noms et la mort tragique des Français qui dorment là leur dernier sommeil :
Ici reposent
{suivent les cinq noms)
tués en escorte le 26 mai 1886.
Après une mort horrible.
Ils reposent au milieu de leurs camarades.
A l'ombre du drapeau
Pour lequel ils sont tombés.
Il sera facile d'exig-er des villag-es voisins l'entretien de ce monument, tombe de braves gens, morts loin de leur pays, victimes du devoir militaire. Les Annamites ont le respect de leurs morts poussé à un trop haut point, pour ne pas comprendre le culte dont nous désirons entourer les nôtres.
Je déjeune à onze heures au tram de Tri Lop ; cette maison de tram est très mal tenue, et des légions de puces et de moustiques, affamés sans aucun doute, se précipitent sur moi pour me dévorer. Je leur cède la place, et quitte le plus rapidement possible ce lieu si inhospitaher. Je monte à cheval, et
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arrive à trois heures au village de Ouanç But, ancien poste militaire du même nom. Là non plus on ne voit aucune trace de l'ancien poste; quelques restes de fossés en signalent seuls l'emplacement.
Quand, en 1887, j'arrivai à ce poste de Quang- But, on me donna connaissance de deux consig^nes, qui, d'après les ordres de la brig-ade, devaient être communiquées à tous les convois ; car on ne voyag-eait pas isolément en Annam, à cette époque, et il fallait, pour se rendre à destination, attendre le convoi décadaire, autrement on eût risqué de subir le même sort que les cinq soldats de GhoHuyen. L'une de ces consignes prescrivait de ne pas marcher après sept heures du matin, à cause du soleil, et l'autre défendait de se mettre en marche avant six heures, à cause du tigre. Je me souviens bien que nous préférâmes nous exposer au soleil qu'au tigre, et que nous partîmes seulement au point du jour.
C'est que les environs de ce petit villag'e, situé en pleine brousse, sont littéralement infestés de tig'res. Chaque nuit, me disent les habitants, le tig-re vient rôder autour des maisons; aussi je fais, dès le soir, attacher les chevaux au milieu de la rue du villag'e même, et, de leur propre initiative, sans que je les y invite, les coolies trams allument à chaque extrémité de cette rue un g-rand feu qu'ils entretiennent pendant toute la nuit.
Cette nuit que je passai à Ouang- But aurait néanmoins été très tranquille, si elle n'avait été troublée par les cris d'une femme du villag'e, pauvre folle, ([ui ne cessait, tantôt de rire aux éclats, tantôt de
pousser des géinissoniciils d'une façon bien lug-ubre.
Je dois signaler, parmi les enfants qui jouaient autour de nous, deux ou trois petits aux cheveux blonds et aux jeux bleus, âgés de sept à huit ans, fils de Français assurément. On peut d'ailleurs faire la même remarque à tous les points où nous avons eu, pendant l'insurrection, des postes militaires.
26 août. — Je quitteOuangBut à cinq heures du matin, et je trouve sur la route de fortes dunes de sable, et, conséquemment, beaucoup de chaleur. A midi je déjeune au tram deOuang- Xa, puis je monte en chaise à deux heures seulement, car on est au frais dans ce tram, entouré d'un ag-réable g-azon, et abrité de superbes manguiers, et on aurait du plaisir, si le temps le permettait, à s'y reposer. Je passe, à cinq heures, le bac de Ouang Hao. C'est dans ce village que s'est retiré dans ses terres un de nos ennemis les plus acharnés, qui fut en même temps un des mandarins les plus puissants de la courd'Annam. M. Orj, qui commanda à plusieurs reprises, en qualité de résident, la province de yuang- Binh, a fait, dans une monographie delà région, le portrait de ce personnage dans les termes suivants :
« Il se nomme Huyng Ta Yiem, plus connu sous le nom de Hoan Ke Yiem, et passe, à juste titre, pour un des ennemis les plus acharnés delà France. Cet homme, dont l'énergie n'a plus à être démontrée, fut un des plus habiles et des plus vaillants parmi ceux qui luttèrent contre nous à l'époque où nous avions
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à vençer la mort du commandant Rivière et de ses compaii;nons d'armes. C'est lui qui, secondé par les Chinois commandés par Sam, et par les Pavillons Noirs sous les ordres de Luu Vinh Phuoc, a si brillamment défendu SonTay en 1 883, dans les journées des i4, i5 et i6 décembre, et a failli tenir en échec l'armée française, à la tête de laquelle se trouvait l'amiral Courbet. »
« Ce vieillard, qui a été considéré, pendant toute sa vie, comme un homme supérieur, quoique n'ayant aucun grade universitaire, a encore l'esprit souple, une volonté de fer, une vigueur morale étonnante, toutes qualités requises pour exercer le pouvoir. Aussi Hoan Ke Viem, de sa retraite, a su conserver dans le Co Mat, ou conseil secrel, un ascendant tel que la plupart des membres de ce conseil lui sont dévoués, et n'agissent que d'après ses idées. Hoan Ke Viem est une des plus grandes figures qu'ait jamais eues l'empire d'Annam, et je ne doute pas que l'histoire ne lui réserve la première place, parmi les grands hommes d'État de cette époque. »
A Quan Hao, pressé d'arriver à Dong Hoi, je monte achevai; un temps de galop m'amène à six heures aux portes de la résidence. Là, j'apprends que le résident, M.Ory, est parti la veille pour Hué, convoqué par le résident supérieur. Je le regrette bien vivement, car j'ai avec lui de très bonnes et bien anciennes relations. Il était résident de Dong Hoi en 1887, déjà, lorsque j'arrivai dans ce pays pour la première fois. L'aménité de son caractère, le charme particulier de son esprit ont laissé un
excelloiiL souvenir chez Ions ceux qui l'ont connu.
M, Ory a pris, pour se rendre à Hué, la voie fluviale, ce qui explique que nous n'ayons pu nous rencontrer; en son absence, son chancelier m'installe à la résidence.
Donq- Hoi joua un rôle des plus imporlanls pendant Tinsurreclion; la citadelle était occupée, àcettc époque, par une compaç^nie du 2« régiment de zouaves, et la portion centrale du 2^ bataillon de chasseurs annamites, auquel j'appartins pendant trente mois. Ce bataillon fut licencié le i*^"" janvier 1890, et remplacé par des milices aux ordres de l'autorité civile. L'iVnnamest d'ailleurs, depuis cette époque, entièrement évacué par les troupes ; il n'y a plus de faibles garnisons qu'à Hué, Tourane et Thuan An.
Je ne saurais m'empécher, en parlant de la citadelle de Don g- Hoi, d'envoyer un souvenir à ce 2« bataillon de chasseurs annamites, dont l'action fut si prépondérante pour la répression de Tinsurrection dans la province de Ouang- Binli. 11 eut à sa tête deux chefs de grande valeur : le colonel B... d'abord, qui fut son org-anisateur, aujourd'hui colonel d'un de nos régiments les plus en vue, ensuite le colonel H.., dont la retraite prise prématurément, à cinquante-trois ans à peine, fut une perte pour l'armée et pour le pays, ses grandes qualités le désig'nant d'une façon certaine pour arriver aux degrés les plus élevés de la hiérarchie militaire.
J'avais quitté l'Annam, ayant terminé mon temps de séjour colonial, quelques mois avant le licencie-