‹ Le Laos, et le protectorat françaisChapitre 7 sur 46 · partie a été rendue aux mandarins [)rovinciaux · texte numérisé non relu

partie a été rendue aux mandarins [)rovinciaux

2-j août. — Je passai la journée du 27 août à Dong- Hoi, faisant le tour des remparts de la citadelle, et retrouvant a^ec plaisir, se profilant au loin sur riiorizon,les silhouettes des paysages tant [)arcourus jadis ; puis je fis une promenade dans la ville, bien modifiée également. L'agglomération des troupes qui l'animaient autrefois, lorsqu'elles venaient, tour à tour, se reposer dans la citadelle de la vie fatigante des postes, avait amené la création de plusieurs maisons de commerce chinoises, et même l'établissement d'un comptoir français ; tout cela a disparu, et le marché de Dong Hoi, si joyeux et si vivant il y a dix ans, est aujourd'hui triste et sans animation.

Je reçus à la résidence la visite des mandarins provinciaux, et, ce qui me causa beaucoup plus de plaisir, bon nombre de nos anciens chasseurs, ayant appris le passage d'un de leurs officiers, vinrent me saluer, me demandant tous, avec intérêt et affection, des nouvelles des chefs sous lesquels ils avaient servi, et dont ils avaient conservé le bon souvenir.

Pendant l'occupation française du Quang Binh, qui dura du mois de juillet i885 à la fin de 1889, beaucoup de soldats français sont morts dans cette citadelle de Dong Hoi. On les enterrait alors dans le terrain dénommé par les Annamites «Chemijides Éléphants », très large berne située entre le rempart et le fossé.

Ce cimetière est actuellement en bien mauvais

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état ; le brousse a tout envahi. Ici aussi il faudrait donner aux mandarins des instructions pour remédier à ce triste état de choses. Ceux qui reposent sous ces tombes ont en effet contribué, pour la modeste part qui leur incombait^ à assurer l'état de paix et la tranquillité dont jouit aujourd'hui le pays.

28 août. — Je quitte Dong Hoi à cinq heures du matin, et déjeune au tram de Quang- Gao, près du huyen de Bo Trac, vers dix heures. Je passe à midi le bac situé près du pittoresque village de Li Hoa, et arrive à Quang- Khé, sur les bords du fleuve Song Giang, à trois heures. Le poste de Quang Khé, que j'ai autrefois commandé pendantprès d'une année, est en ruines ; j'en parcours avec plaisir les environs si connus, et je ne peux me lasser d'admirer la vue superbe dont on jouit sur ce magnifique fleuve Song Giang. Le cimetière où reposent de nombreux zouaves et soldats d'infanterie de marine n'existe plus; la dune de sable a tout recouvert.

Les baraques du poste étaient jadis bordées de plates-bandes, dans lesquelles étaient plantées ces jolies pervenches du Cap, qui fleurissent ici pendant toute l'année, et se plaisent dans les sols les plus ingrats. Les baraques ont disparu, mais les pervenches ont prospéré, envahissant triomphalement tout l'espace qu'occupait le poste, et y formant un immense tapis brodé de vert et de lilas.

Je m'installe, pour y passer la nuit, dans l'ancienne pagode, qui servait de magasin des vivres de l'administration. Cette pagode, qui tombe en

ruines, les soubissemenls du four du boulanger, deux vieux canons de fonte, pris jadis aux rebelles, et qui avaient été fichés en terre, de chaque côté de la porte, en g-uisc de bornes, témoignent seuls que, pendant quatre années, une garnison française a vécu en cet endroit.

Je dois avouer que ce n'est pas sans un certain serrement de cœur que j'ai trouvé dans cet état de délabrement ce poste de Quang Khé, reconstruit par moi au commencement de 1889. L'homme s'attache, malgré lui, aux lieux où il a vécu, il voudrait les voir durer toujours, et ce sentiment qui le lie aux choses matérielles est sans doute un reflet de la tristesse irréfléchie que lui cause la certitude de sa disparition prochaine à lui-même.

2g août. — Je quitte l'ancien poste à quatre heures du matin, car le passage du fleuve Song Giang, large de 85o mètres, est toujours très long. Il faut en effet, pour le traverser, descendre ou remonter assez loin, suivant le sens de la marée, afin d'éviter le courant puissant qui entraînerait votre barque, la mer étant toute proche, à un kilomètre à peine. C'est donc à cinq heures seulement que je quitte les rives du fleuve, et j'arrive à neuf heures au tram de Quang Phu, village de Roon.

Le poste de Roon, que nos troupes ont occupé bien longtemps, est resté intact; la milice du Quang Binh y réside, sous le commandement d'un garde principal, et même la maison a étage qui le domine existe toujours; elle fut jadis construite par un de nos camarades, alors lieutenant au

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1^ bataillon de chasseurs annamites, et qui, depuis, s'est distingué à Madagascar.

Je porte une couronne à la tombe d'un de nos anciens sous-officiers, le sergent d'Olivier de Pezet, enlevé en quelques heures, en 1889, par un accès pernicieux. Il était le petit-neveu du colonel Olivier, un des membres les plus connus de la mission française amenée à l'empereur Gia Long par Ms"" Pigneau de Béhaine; cet officier, ingénieur distingué, construisit, pendant le période |de 1796 à 1802, toutes les forteresses de l'Annam.

Je passe la journée au poste de Roon, et vais l'après midi, visiter les riches pagodes du village de Canh Giuong.

3o août. — Pour se conformer aux instrucîions de la résidence, le garde principal commandant le poste me donne une escorte de dix miliciens; les ordres reçus défendent effectivement de laisser les voyageurs européens traverser, sans cette mesure de précaution, les parages situés entre Roon et KjAnli, visités à ce moment par un grand nombre de tigres.

Je passe le fleuve Song Roon à six heures du matin, et arrive à huit heures à la porte d'Annam. Pour parvenir à cette porte, construite en 1820, et nommée Hoanh Son par les Annamites, il faut franchir un col assez élevé, aux pentes très rapides que l'on atteint en gravissant neuf cents marches, disposées en larges paliers, pour en faciliter la montée. Cette porte sépare la province de Ouang Binh de celle de Ha Tinh. A (juelques mètres de

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hi porte, du colé du Ouaiig Binh, se trouve une très belle stèle de g^ranit, aux caractères finement gravés, abritée sous un toit supporté par de jolies colonnes. Ce monument signale le passage à cet endroit de l'empereur Minh Mang, et l'inscription reproduit une poésie inspirée à ce souverain par la beauté du site. On jouit en effet, du haut de ce col, d'une vue très étendue sur la mer, les quelques îlots qui la parsèment, et les côtes de l'Annam, qui, dans les deux directions du nord et du sud, s'étendent jusqu'à la limite de l'horizon. Les vagues de la mer de Chine, frappant de leur mouvement continu ces rivages si pittoresques, y dessinent une immense bordure argentée, brillant de mille reflets sous les feux du soleil.

Je déjeune à dix heures au tram de Son Dao, ou Tinh Dao. Il règne une chaleur exceptionnelle dans la brousse qui entoure ce village, aussi contient-i beaucoup de fiévreux. Les habitants viennent se plaindre à moi qu'un tigre leur a enlevé, la nuit précédente, un enfant de onze ans. Je ne peux qu'essayer de les consoler, et leur promettre d'en parler au résident du Ha Tinh, à mon passage. C'est que toute la région est peuplée de cet immense tigre royal, qui, malheureusement, attaquel'homme; si l'on en croit les Annamites, et les événements paraissent leur donner raison, quand cet animal a goûté une fois de la chair humaine, il ne recherche plus d'autre nourriture.

M. Ory affirme qu'en 1889 le tigre aurait, d'après les rapports des mandarins, dévoré 167 personnes

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dans la province de Qiiang- Binli, dont 53 dans les environs immédiats d'un village nommé Troc, et il estime ce chiffre comme étant bien au-dessous de la vérité, les mandarins annamites n'attachant pas à la disparition d'un de leurs administrés une importance assez grande pour en tenir un compte scrupuleux.

Je me souviens qu'en cette même année 1889 j'allai de Quang- Khé à Troc, afin de me rendre compte de l'exécution des ordres donnés à ce dernier village, pourTentretien des tombes de deux zouaves, situées près de l'ancien poste abandonné depuis peu de temps. La rivière Song Son, sur laquelle est situé le village de Troc, décrit, avant d'y arriver, une longue courbe que l'on peut éviter en prenant la voie de terre, où la route est directe. Arrive de Quang Khé dans mes sampans au hameau de Cu Lac, itué à l'intersection de cette route et du Song Son, je me disposais à poursuivre moncheminpar terre, lorsque les notables m'en dissuadèrent, m'objectant qu'il y avait des tigres dans la forêt. Je leur dis que le tigre n'attaquait jamais que les isolés, et qu'ayant avec moi huit chasseurs, en armes je pensais n'avoir rien à redouter. Et alors ils me répondirent qu'il n'y avait pas, en ce moment, deux ou trois tigres seulement dans le voisinage, mais qu'on en signalait une quinzaine, et que, chaque jour, des hommes étaient enlevés. Je n'insistai pas, et j'achevai ma route en bateau.

Habituellement, quand on arrive près d'un village annamite, on est salué de loin par les aboie-

nienls des chiens, de la même faroii qu'eu Algérie, lorsque, dans les moutag-nes du Djurjura, on s'approche d*uu village Kahyle. A Troc, ce jour-là, silence com|)let. Troc esl vm\ village assez important, qui ne contient guère que des catholiques ; je m'informai près ducuré annamite decettc particularité, lui demandant si les habitants n'avaient pas de chiens. «Autrefois, me répondit-il, il y enavaitbeaucoup,mais depuis six mois le tigre les a tous dévorés. » « A-t-il pris des hommes! » demandai-je ; et le brave curé me dit d'un ton tout naturel : « il y a quelque temps, le tigre en a pris beaucoup; main- (enant il paraît vouloir nous laisser tranquilles : il n'eu a emporté que trois dans ce mois, w Toute la région était littéralement en proie, à ce moment, à une redoutable invasion de tigres.

Cette affluence extraordinaire de tigres sur un même point paraîtra peut-être exagérée à celui qui n'a [)as voyagé dans les montagnes d'Annam; tous ceux, au contraire, qui ont parcouru le pays savent que le tigre se déplace, sans qu'on puisse donner un motif plausible à ses déplacements. Telle région est pendant de longs mois absolument tranquille, qui, tout à coup, est envahie par ces dangereux animaux.

Il faut ajouter que le tigre royal d'Annam n'est ]tas d'une taille médiocre; j'en ai vu, dont on apportait les dépouilles à nos postes, pour toucher la prime attribuée à leur destruction, qui avaient les dimensions et la corpulence de nos petits chevaux annamites. Je ne connais à Paris qu'un spécimen

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pouvant donner une idée exacte de ces tigres ; il est empaillé, dans les g-aleries du Muséum, et se trouve dans un g-roupe où il est représenté terrassant un boeuf; il porte la lég'ende : tigre royal d'Annam. Les animaux de cette espèce enfermés dans lescages du jardin des plantes ne peuvent, en aucune façon, être comparés à leurs cong-énères vivant en pleine liberté dans leurs forêts natales.

Je quitte Tinh Dao à midi, et arrive au tram de Tinli Sa à quatre heures. Là m'attend le tri phu% aimable mandarin, qui me conduit à la citadelle de Kj Anh, sa résidence. La citadelle de Ky Anh fut autrefois occupée par des détachements du i'='' rég-iment de zouaves et du i*^"" bataillon de chasseurs annamites. J'y retrouve les baraques créées par les zouaves, en très bon état d'entretien, ornées encore de peintures murales, œuvres d'artistes doués certainement de plus de bonne volonté que de talent.

3i août. — Lanuitaété délicieusement fraîche, relativement, inutile de le dire. Je quitte Ky Anh à cinq heures, passe près de l'ancien poste militaire de Lac Ha, resté en bon état d'entretien, et dont les officiers du i'^'' zouaves^ m'ont si souvent parlé, puis j'arrive à deux heures au tram de Tinh Ki, où je déjeune. Je repars à trois heures, passede nombreux bacs qui retardent beaucoup le voyage, et j'entre à six heures dans la citadelle de Ha Tinh. Le résident est à Vinh, mais a envoyé au

I. Le Iri phus, on quam phii, est un mandarin annamite placé à la lêle d'un lerriloiie correspondant à une de nos préfectures.

devant de moi l'inspecteur de la milice, qui m'installe à la résidence, dans les bâtiments réservés aux hôtes.

Pendant que je fais, avant le dîner, une toilette rendue bien nécessaire et très agréable par la forte chaleur de la journée, un nombreux corlèçe arrive devant ma porte. C'est le vieux Tuan Phu', g-ouverneur du Ha Tinh, qui vient me saluer, et me présenter ses vœux de bon voyage, escorté de toute la suite sans laquelle un mandarin d'un rang aussi élevé ne se déplace jamais, en Annam, n'eût-il à faire que quelques pas.

z^"" septembre. — Je quitte la citadelle de Ha Tinh à cinq heures du matin, déjeune à onze heures au tram de TinhLuu,où je m'attarde un peu, en raison de la très grosse chaleur. Je ne reprends ma route qu'à deux heures et arrive à Vinh à six heures. Je trouve, dans la citadelle, l'accueil le plus charmant chez M. D..., le très aimable résident de la province de Nghé An.

La distance que je viens de parcourir, le long de la côte d'Annam, pour me rendre à Vinh, est de 420 kilomètres à vol d'oiseau, et peut facilement être évaluée à 45o kilomètres, si l'on tient compte des détours que fait la route mandarine. Il me reste encore à accomplir un trajet de 25o kilomètres pour aller de Vinh aux rives du Mékong, but de mon voyage.

1. Les grandes provincesde l'Annam ont à leur tête des mandarins portant le titre de long doc ; les provinces de moindre importance sont gouvernées par des mandarins du grade de tuan phu .

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2 septembre. — Je prends à Viiih une journée de repos, employée à visiter, en compagnie du résident, la citadelle et la ville, et à mettre en ordre mes notes de vojag-e. Mes chevaux avaient, d'ailleurs, particulièrement besoin de ce repos, le longtrajet accompli sous la grosse chaleur de l'été annamite les ayant beaucoup fatigués.

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