DE LA COTE D ANN.VM AU MEKONG
Le posle de Liuh Cam. — CorLèi^e d'un mandarin. — La Icrêt vierg'e. — Prenaicre rencontre des Laotiens. — Voyage à dos d'éléphant. — Entrée au Laos. — l^es grandes pluies et l'inondation. — Le poste de Kcnç Kiet et la tombe de riQS{)ecteur Grosg'iirin. — En piroufue sur la rivière Nam Ilin Boun. — Arrivée au Mékonsr.
3 septembre. — Les boys et les chevaux partent par la voie de terre, à six heures du maliti. Personnellement, je me mets en route après le déjeuner, vers deux heures, sur la chaloupe de la résidence, « le Samaran, » nom d'un inspecteur de la milice tué à l'ennemi, pendant la dernière insurrection de Phan Dinh Phung-. A six heures du soir, j'arrive au poste de Linh Cam, où je trouve comme commandant un inspecteur de milice, ancien sousofficier de notre bataillon de chasseurs annamites.
Ce poste de Linh Cam, créé par le i^"" zouaves, lors de l'occupation militaire, est admirablement situé, sur un piton isolé, au confluent du Ng-an Sau et du Ngan Pho, rivière de Ha Trai. Du haut des miradors du poste, on domine une vaste éten-
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due de territoire; à ses pieds est un groupe nombreux de riches villages, dont l'un porte le nom de Linli Cam, qui a été donné au poste. C'est le lieu de naissance du célèbre lettré Phan Dinh Pluing-, dont la dernière insurrection contre notre autorité fut des plus violente. Lorsque ce vieux mandarin fut mort dans la montag-ne, à la fin de l'année iSqS, on déterra son corps, qu'on apporta aux pieds du poste de Linh Cam, dans ce pays qui avait vu sa naissance et ses jeunes années, on le brûla sur un bûcher et ses cendres furent jetées à la rivière.
4 septembre. — Le garde principal commandant le poste de Linh Cam me donne une escorte de dix miliciens, pour m'accompag-ner jusqu'au point où je rencontrerai ceux qui viennent du Cam Mon au devant de moi. 11 ne faudrait pas supposer que cette escorte eût pour but de me préserver des attaques des habitants, car le pays, si fortement troublé il y a peu de temps encore, est, à l'heure actuelle, absolument tranquille; cette précaution, ici comme ailleurs, est nécessitée par la présence des tig-res, que Ton est exposé à rencontrer, dans tout l'Annam, sitôt que l'on pénètre dans la région montag'neuse.
Je quitte Linh Cam à dix heures du matin, et je prends la voie de terre, car, si je vais trouver au Laos la saison des pluies, nous sommes, de ce côté de la chaîne des montagnes, en Annam, en pleine saison sèche, et la rivière Ngan Pho, qui, quelques semaines plus tard, pourrait me conduire à lia Trai, est sans eau à bien des points de son cours.
A quelques centaines de mètres du poste de Linli Cam je vois venir une lonurue file d'étendards, de parasols, que précède une troupe nombreuse d'hommes en armes. C'est le huyen de Huong Son qui accourt avec ses gens à ma rencontre. Le mandarin s'excuse de ne pas avoir été prévenu plus tôt, et de ni'avoir laissé pénétrer seul sur sa circonscription; il serait venu me chercher à Linh Cam, s'il avait été averti la veille de mon passay^e. Il faut en prendre mon parti, le résident de Vinh ayant annoncé mon départ, partout je serai reçu avec les honneurs annamites accoutumés, et déjà le tam tam des communes voisines rassemble les notables.
A partir de ce moment, devant l'entrée de chaque village que traverse ma petite troupe, une dizaine de notables, ayant endossé leurs plus belles robes noires aux manches larges et tombantes, sont rangés sur le bord de la route, derrière un petit autel surmonté d'un parasol d'étoffe rouge. Les baguettes d'encens se consument dans les brûle-parfums, et des fruits, placés sur des plateaux, sont installés en bon ordre sur l'autel. A mon arrivée, les notables exécutent les grands lais i de rigueur en semblable circonstance, et l'un d'eux me souhaite la bienvenue, et me présente les vœux
I. Le lai est, en Annam, le salut de cérémonie dû par l'inférieur à son supérieur. 11 consiste à placer les deux genoux à terre, puis à incliner la tête jusqu'au sol. Il fait partie des rites, ou coutumes traditionnelles, et n'a, en aucune façon, le caractère humiliant qui pourrait, à première vue, lui être attribué.
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du villag-e pour la bonne terminaison de mon voyaçe. Je les remercie, leur exprime mon reçret de les voir s'être dérani>-és, et cueille un fruit de leurs offrandes, car ne rien accepter serait contraire aux convenances. Les drapeaux, parasols et musiciens du village m'accompaçnent alors jusqu'au seuil de la commune suivante, où d'autres m'attendent, sans interruption.
J'arrive, ainsi escorté, et toujours cccompagné du mandarin^ au poste de Cho Pho, à trois heures. Ce poste est commandé par un garde principal de la milice de Vin h.
5 septembre. — Je quitte Cho Pho à six heures du matin, traverse les deux postes annamites de Ho Tan et de Hoai Bo, occupés par des soldats du huyen de Huong Son. Ces postes, situés en pleine brousse^ sont bien compris, et très bien tenus tous deux. Je déjeune à Hoai Bo. A partir de ce point, cesse toute espèce de culture, et commence la forêt vierge, sans limites. La route devient difficile, nous entrons dans la région montagneuse, et il faut, le plus souvent, abandonner chaise à porteurs et cheval, pour marcher à pied.
Pendant cette marche de l'après-midi, à peine sorti du poste de Hoai Bo, j'entends, très distinct, mais assez (Toigné, le cri si spécial du tigre. Il est bien rare d'entendre le tigre en plein jour, mais là bas, en avant et sur notre droite, des corvées de paysans annamites aménagent la route pour mon [)assage ; ils ont mis le feu à la brousse, pour aller plus rapidement, et ont sans doute, sans le
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vouloir, dérangé dans sa retraite un de ces terribles animaux.
Un peu plus loin commencent à apparaître les traces très nombreuses des éléphants sauvages. Nous traversons une immense étendue de forêts toute couverte de bananiers, plante très recherchée de ces animaux pour leur nourriture; il n'est donc pas étonnant d'en rencontrer par là de grandes troupes.
Au mois de mars 1897, venantduCam Mon pour me rendre à Vinh, j'avais amené quelqueséléphants du Laos jusqu'à Gho Pho. Quand nous traversâmes cette partie de la forêt couverte de bananiers, nos cornacs laotiens témoignèrent une certaine inquiétude. L'époque du rut commençait, et, notre convoi se trouvant composé en majeure partie de femelles, ils redoutaient pour nous la rencontre, ou même les attaques d'une bande d'éléphants sauvages. Aucun incident ne vint justifier leurs appréhensions, mais, pendant la nuit qui suivit, une de nos femelles, bien qu'elle fût entravée solidement, prit la fuite, alla sans doute rejoindre une des bandes dont le voisinage nous avait inquiétés, et ne put être reprise par son cornac qu'une quinzaine de jours après sa disparition.
Quelques kilomètres avant d'arriver au poste de Ha Trai, je trouve le doi, ou sergent indigène de la milice qui le commande, venant à ma rencontre. C'est un ancien caporal de ma compagnie de chasseurs annamites, bonservileur, et très dévoué; j'éprouve donc grand plaisir à le revoir. A quatre
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heures du soir, j'arrive au poste de Ha Trai, ma dernière étape sur la terre d'Annam, avant de pénétrer au Laos.
() et 7 septembre. — Je passe ces deux journées à Ha Trai, dans l'attente des éléphants du Cam Mon qui ne sont pas encore arrivés, le poste deNa Huong, premier poste de la province laotienne, prévenu trop tard de mon voyag-e, n'ayant pu les envoyer assez à temps pour m'éviter ce retard.
Tandis qu'il fait encore très sec en Annam, sur les bords de la mer, ici, à Ha Trai, la pluie tombe par intervalles en larges ondées. Enfin, dans la matinée du 7 septembre, je vois arriver douze éléphants, qui n'ont pas dû passer la nuit bien loin, car ils sont là de très bonne heure.
Les Laotiens qui les conduisent sont les premiers représentants de leur race que je rencontre. J'ai bien vu autrefois des Khas, des Mois, diraient les Annamites, dans la province de Quang- Tri, mais ils ne sauraient, en aucune façon, être comparés à ces élégantsLaotiens du CamMon, tous gens de familles aisées, comme l'indiquent les éléphants dont ilssont propriétaires. Couverts du sampot de soie qu'ils ont revêtu avant de venir me saluer, la veste bleue aux boutons d'arg-ent serrée contre la poitrine, les cheveux taillés à notre façon, car c'est seulement sur les bords du Mékong qu'on commence à les porter en brosse, à la mode siamoise, ils sont tellement différents des Annamites à long-ue robequ'ils vous causent d'abord un certain sentiment de surprise. Puis, en causant avec eux, car ces Laotiens
du Cam Mon connaissent la lang-ue annamite, on voit qu'ils sont inlelli^enls, et l'impression première qu'ils produisent alors est toute en leur faveur. Ils m'annoncent que n.ous allons trouver la pluie dans les montagnes, et l'inondation sur le versant laotien.
8 septembre. — A sept heures du matin, je monte sur mon éléphant. Ce n'est pas une petite affaire de s'installer, pour la première fois, dans cette espèce de cai^e de rotin que tout éléphant employé aux convois porte sur le dos. Cette façon de voyager doit être fort agréable pour les Laotiens ou les Annamites, qui sont, en général, de petite taille, et toujours minces; mais quand on est très grand et un peu fort, il faut plusieurs jours de voyage avant de s'accoutumer à la station prolongée dans ce palanquin des plus rudimentaire.
L'éléphant se couche, pour vous permettre de monter sur son dos. On place le pied droit sur la jambe droite antérieure de l'animal, puis il faut arrivera mettre le genou gauche sur son dos, entre la cage et le cornac^ et alors s'enlever à force de bras et s'introduire, en faisant sur soi-même un demi-tour rapide, dans la susdite cage qui, pendant de longues heures, va devenir votre demeure. Le cornac, à cheval sur le cou de son éléphant, vous aide de la main pendant cette ascension qu'il faut exécuter avec rapidité, car à peine êtes-vous assis, l'animal se relève brusquement; ses réactions, dans ce mouvement, sont très dures, il faut donc faire attention et se maintenir vigoureusement des
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deux mains, pour éviter une chute, qui serait, au moins, ridicule.
Tout cela ne paraît une difficulté que les deux ou trois premières fois que l'on fait usage de ce moyen de transport. Quand on est habitué au balancement tout particulier occasionné par la marche de l'éléphant, on arrive à trouver ce mode de voyager bien agréable. On peut lire ou prendre des notes tout en marchant, et c'est là un des très grands avantages des longues courses à dos d'éléphant.
On ne pourrait d'ailleurs pas traverser à cheval les montagnes qui séparent le Nghé An du Cam Mon, il faudrait faire la route à pied, et, sous la pluie que nous allons rencontrer, ce serait bien pénible et bien désagréable.
Je quitte donc Ha Trai à sept heures, faisant, pour quelque temps au moins, mes adieux à la terre d'Annam. A peine suis-je sorti du poste, la montée commence, aprèsavoir passé à gué, à deux reprises, la rivière Ngan Pho. Les éléphants ont de l'eau jusqu'à moitié ventre; ils sondent prudemment, avec leurs trompes, les endroits où ils vont poser le pied.
Cette rivière a bien près de deux mètres de profondeur au milieu de son cours ; un homme ne pourrait donc la traverser sans faire usage de sampans, ou de pirogues, et je reconnais, dès les premiers pas, la grande supériorité de l'éléphant comme moyen de transport, dans les pays où il y a peu de population.
Le temps est gris et couvert, mais la pluie ne tombe pas. La montée se fait très raide, à travers les
rochers et la forêt vierge. Sur les premiers escarpements, je vois une petite pagode, à laquelle tous mes Annamites s'empressent d'aller brûler quelques baguettes d'encens, pour échapper à la fièvre des montagnes, si redoutée des gens de leur race.
Je m'arrête, pour déjeuner, vers neuf heures, sur les bords d'un petit torrent dont les eaux coulent encore vers la mer de Chine, me remets en route sitôt après, et l'éternelle montée recommence jusqu'à trois heures. Nous arrivons alors au sommet ducol, et les Laotiens me montrentl'emplacement, encore trèsreconnaissable, du poste que les Siamois avaient établi là haut, et qu'ils n'ont abandonné qu'en 1898. Il leur fallait, ce me semble, beaucoup d'audace, ou une très grande confiance dans notre faiblesse, pour installer ainsi leurs troupes, à quelques kilomètres des nôtres.
Nous sommes, à ce point, à une altitude de 1240 mètres, suivant l'observation que j'ai pu faire au baromètre, à un de mes voyages postérieurs, mais la végétation, d'une vigueur incroyable, très haute et très touffue, ainsi que les brouillards presque permanents qui régnent sur ces sommets, nous privent du plaisir de jouir du panorama étendu que je m'attendais à y trouver. La vue ne peut s'étendre qu'à quelques dizaines de mètres autour de soi, et, toutes les fois que j'ai eu à traverser cette ligne de partage des eaux, j'ai dû, à mon très grand regret, faire la même constatation.
Nous commençons la descente à trois heures. On entend chanter, dans tous les ravins, de petits
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torrents aux eaux très claires, qui, bondissaut sur les rochers, troublent seuls, à cette heure du plein jour, le g-rand silence de la forêt. Leurs eaux vont alinnenter les affluents du Mékong-, nous sommes donc, dès à présent au Laos, dans cette province de Cam Mon, où doit se terminer mon voyag-e.
Nous arrivons à quatre heures à Tram Mua^ pauvre sala presque en ruines, composée d'un bâtiment assez long-, et de deux petites annexes. Il n'y a pas, en pays laotien, des maisons de trams organisées comme nous l'avons vu en Annam, mais chaque village est pourvu d'une maison spéciale, dénommée sala, et destinée au log-ement des voyag-eurs. Depuis notre arrivée au Laos, nous avons fait améliorer ces salas, nos g-oûts d'Européens se contentant assez difficilement de locaux que l'indolence laotienne jug-erait très suffisants.
Les salas, comme toutes les habitations du Laos, sont construites sur pilotis, à i''i5o ou 2™ de terre, environ; on y parvient au moyen d'une petite échelle. Dans les principaux centres, chefs lieux-des muongs, ou provinces laotiennes, ces constructions sont assez bien installées. On en a également élevé quelques-unes, aux points situés loin de tout villag-e, et où le voyag-eur peut être appelé à s'arrêter. C'est le cas de la sala de Tram Mua. Ici, tout est construit en bambous et en feuilles de lataniers, mais les nombreux voyageurs, Annamites ou Laotiens, mais Annamites principilement, qui passent par ce point ne se font pas faute d'arracher des bâtiments, déjà si rudimentaires, les ma-
téiiaux nécessaires à alimenter les feux de leurs cuisines.
Les coniniunications étant appelées à devenir de jour en jour plus fréquentes entre l'Annam et le Laos, il y aurait lieu de faire construire à cet endroit une sala bien comprise, avec local fermant à clef, réservé aux Européens *. Les clefs seraient déposées aux postes de Ha Trai, en Annam, et de Na Huong-, auLaos, et ne seraient remises cju'à nos compatriotes. 11 est indispensable, en effet, dans ces montagnes très malsaines, en [raison de leur humiditéj de trouver un abri sérieux contre les grandes pluies qui y règ'nent pendant presque toute l'année.
La rivière sur les bords de laquelle est placée la sala de Tram INIua est dénommée Xam Tuong par les Annamites, Xam Phuong par les Laotiens; ses eaux se jettent dans le Nam Phao, affluent luimême du Nam Teun ou Xam Ka Dinli, auquel il se joint près de Na Chan.
Tout en faisant les cent pas pour me reposer de la longue station dans la cage de rotin, je m'amuse à étudier les éléphants. A peine débàtés, ces excellents animaux vont à la rivière, absorbent avec leurs trompes une grande quantité d'eau, dont ils se douchent le dos et les reins, en poussant de petits cris de joie. Après ce bain, ils prennent de la terre, toujours avec leurs trompes, et, par un coup de souf-
I . Le lecteur s'étonnera peut-être de me voir souvent employer le mot européen, quand il s'agit en réalité exclusivement de Français. C'est l'expression admise dans toute l'Iudo-Chine.
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llet vig-oureux, la répandent sur leur dos et sur leurs flancs. En voyant ma surprise^ les cornacs me disent que cette terre ainsi placée a pour but de préserver les éléphants de la piqûre des insectes. L'éléphant, en effet, malgré l'épaisseur de sa peau, à l'épiderme très mince et très sensible ; la piqûre des moustiques l'irrite énormément; aussi, en se mettant en marche, a-t-il toujours soin de cueillir une branche feuillue, dont il se bat continuellement les flancs, [)Our chasser les insectes qui pourraient l'attaquer.
Je rencontre, à Tram Mua, l'escorte des miliciens du Cam Mon envoyée à ma rencontre; je renvoie donc à leur poste ceux qui m'ont accompagné depuis Linh Cam.
g septembre. — Pendant toute la nuit, la pluie est tombée à torrents. Elle cesse vers le matin, et à six heures et demie je peux me mettre en route, toujours au miheu du brouillard. Nous escaladons de nouveau un contrefort très élevé delà montagne, et, à onze heures, je m'arrête sur la rivière Nam Phao pour déjeuner. Les rives sabloimeusesde cette jolie rivière sont parsemées de petites lamelles de mica.
Je me remets en route vers midi, traversant pendant plusieurs kilomètres une vaste plaine couverte d'eau par l'inondation. Je continue alors à me rendre compte de la prudence avec laquelle agissent les éléphants, quand ils doivent marcher sur un terrain qu'ils ne peuvent apercevoir : il y a soixante centimètres d'eau sur cette plaine, et mon éléphant
porteur, àcliaque pas, sonde le sol avec sa trompe, pour s'assurer de la résistance du point où il va poser le pied. Il faut bien penser que nous n'avançons pas vite, et nous avons employé plusieurs heures à franchir ce mauvais passag-e, que, plus tard, nous avons traversé si rapidement, à la saison sèche, au grand trot de nos petits chevaux. Sans les éléphants, il serait décidément impossible de voyag-er au Laos, pendant la saison des grandes eaux. Nous devons aller ce jour-là jusqu'au poste de Na Huong-. Vers cinq heures, nous traversons un petit ruisseau, placé en bordure d'une montée boisée qu'il nous faudra encore escalader, et je vois tous nos cornacs qui se consultent les uns les autres, et qui, l'air effaré, se montrent, en faisant de grands g^estes, des empreintes marquées sur le sable. Je n'entends naturellement pas le Laotien, mais je comprends assez l'Annamite pour demander des explications. Ils me disent que le tigre, en train de boire, avant de se mettre en chasse pour la nuit, était, il y a quelques minutes à peine, à ce ruisseau, et qu'il n'a pris la fuite qu'en entendant arriver notre convoi. Je me penche pour reg-arder ; en effet, ses larges empreintes dans le sable, si reconnaissables pour qui les a vues quelquefois, sont bien là, encore à sec, et commençant seulement à se remplir de l'eau du ruisseau. Par précaution, nos cornacs prennent en mains la tige de rotin, armée d'un fer pointu, dont ils se servent pour corriger, en cas de besoin, leurs éléphants, et en appuyent l'extrémité à l'endroit sensible, près de l'oreille, de façon à pouvoir,